Parole d'experte

La monétisation a tout changé.

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Jeanne Lazarus, enseignante en sociologie à l'université Paris VIII

Quel est notre rapport à l'argent ? Pendant très longtemps, les transactions monétaires n'ont pas ou très peu existé. Chez les paysans, beaucoup de choses étaient autoproduites. Mais au XIXe siècle, en même temps que l'industrialisation, est née la monétarisation. Car avec le salariat - les anciens paysans deviennent ouvriers dans des fabriques - se loger ou se nourrir devient payant. La monétarisation présente des avantages et des inconvénients. Elle libère par exemple des contraintes communautaires. Si une femme demande à sa propre mère de garder ses enfants, elle entre dans une forme de dépendance, alors que si elle paie quelqu'un pour le faire, le lien s'arrête avec la fin de la garde. On peut dire que le salariat induit des rapports plus libres que la féodalité. Pour ce qui est des aspects négatifs, on peut craindre que la valeur des choses ne soit évaluée que par l'argent et que l'objectif d'une vie soit uniquement de s'enrichir. Au lendemain de la guerre, une deuxième vague de monétarisation a eu lieu. Mais s'il est vrai que l'argent est devenu important pendant la révolution industrielle, les gens en avaient peu. Alors qu'au cours des Trente Glorieuses, ils en posséderaient beaucoup plus qu'ils n'en avaient jamais eu. Cela permet d'avoir du confort, d'augmenter l'espérance de vie. La contrepartie, c'est le libéralisme effréné qui commence à apparaître dans les années 1980. Les solidarités collectives sont désormais évaluées par les flux monétaires. L'étape ultime de ce mouvement est la financiarisation de l'économie, où le pouvoir est concentré dans les mains de personnes très éloignées de celles sur qui ce pouvoir a des conséquences.

Les liens de notre société passent par l'argent

La droite et la gauche ont pendant longtemps condamné l'argent : pour saint Augustin, il avait tendance à remplacer Dieu, tandis que Marx a décrit les rapports de domination imposés par ceux qui détiennent le capital. En France, l'argent a souvent été critiqué dans un contexte d'opposition entre le public et le privé : le gaullisme considérait que l'économie était secondaire par rapport à l'État et qu'il incombait aux politiques de décider où l'argentdevait aller. Puis est venue l'idée - renforcée par la mondialisation - que l'État ne peut pas tout. Aujourd'hui, il existe une prise de conscience que la financiarisation à outrance n'est pas tenable. Pourtant, un retour en arrière apparaît difficile : fermer les frontières conduirait de nombreuses entreprises à la faillite. Il est évident qu'actuellement, la plupart des liens dans nos sociétés passent par l'argent. Et ceux-ci peuvent être négatifs ou positifs ! Faire ce que l'on veut de son argent représente une grande liberté. Les riches n'ont de comptes à rendre à personne, les pauvres passent leur temps à en rendre ! Et le don effectué au profit des associations humanitaires reste complexe, car tout le monde n'a pas la même opinion sur ce qu'est une bonne utilisation de l'argent récolté par ces associations.

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