Accompagner
-
Accueil et écoute
Précarité : « Ça peut arriver à n’importe qui et à n’importe quel moment de sa vie »
Alors que le 20e baromètre Ipsos / Secours populaire alerte sur la pauvreté qui s’aggrave, six témoins ont fait le déplacement jusqu’à Bruxelles pour partager leur vécu, lors de la conférence de presse jeudi 10 septembre 2026. Parmi eux, Audrey, une mère célibataire au quotidien bouleversé par la maladie qui l’a plongée dans la précarité.
Comme ses camarades du Secours populaire de Roubaix, elle s’est levée bien avant l’aube. Pourtant, la fatigue ne se lit pas sur le visage d’Audrey, lorsqu’elle apparaît au Press club de Bruxelles, après deux heures de route en minibus « ralenti par des bouchons ». Vêtue d’un gilet vert aux motifs tropicaux, assorti à sa paire de baskets et ses lunettes multicolores, la Wattrelosienne de 45 ans aux boucles blondes débarque joyeusement aux côtés des cinq autres témoins invités par le Secours populaire dans la capitale européenne. Ce jeudi 10 septembre, ils viennent parler de la précarité qu’ils ont vécue ou qu’ils vivent encore, alors que le 20e baromètre alerte sur l’enracinement de la pauvreté.
Appuyée sur sa canne, Audrey s’installe difficilement devant la trentaine de personnes présentes à la conférence de presse. Micro en main, son doux sourire s’efface quand elle évoque le mois d’avril 2023, lorsque sa situation a brutalement changé « à cause de problèmes de santé ». Elle vit alors dans une grande et belle maison à Wattrelos, tout près de la frontière belge. C’est d’ailleurs là-bas qu’elle a choisi de scolariser Archibald, son fils unique de 11 ans.
« Je me suis retrouvée avec 150 euros pour vivre »
C’est la première fois qu’Audrey partage son histoire publiquement. D’ordinaire bavarde, elle semble quelque peu intimidée par la situation. Face à elle, des représentants de l’institut de sondages Ipsos, des partenaires associatifs du Secours populaire ou encore des journalistes européens. La mère célibataire commence par raconter ses années de travail comme nourrice et famille d’accueil pour personnes en situation de handicap mental. Quatre enfants à garder et Aude, une jeune fille trisomique, hyperactive avec des troubles autistiques et du langage. « Elle ne parlait pas. On utilisait la langue des signes à la maison » se souvient Audrey la voix serrée. Ses yeux s’embuent à l’évocation du nom d’Aude, 22 ans.

Tout bascule lorsque cette dernière part vivre dans un foyer de vie : « elle avait envie d’avoir sa vie et de ne plus être collée à sa nanny ». Mais au « coup au moral » provoqué par son départ s’est ajouté un « coup au corps ». En plus d’une fibromyalgie, Audrey développe des troubles neurologiques provoquant « des tremblements essentiels ». « Je ne pouvais plus m’occuper décemment des enfants que je gardais. Ça n’aurait pas été raisonnable, ni pour moi, ni pour eux. J’ai donc été mise en invalidité totale », explique-t-elle.
Je ne voulais pas que mon fils me voie faire la queue pour avoir à manger. Finalement, je l’ai emmené pour qu’il se rende compte de la gentillesse des gens.
Audrey, bénévole du Secours populaire de Roubaix
Aude reste dans la vie d’Audrey ; sa « petite puce », comme elle l’appelle, passait chez elle tous les quinze jours. Mais sans revenu, ni pension d’invalidité, qui tarde à arriver la première année, les dettes s’accumulent pour la quadragénaire. « Pendant presqu’un an, je me suis retrouvée avec 150 euros pour vivre. Ça devenait compliqué niveau factures. On a dû vendre la maison. » Seulement, au même moment, Aude meurt en s’étouffant. Son décès plonge Audrey dans une « détresse énorme ».
Archibald et « le magasin magique »
« Ça ne se voit pas là mais normalement, je suis une personne très joyeuse », rigole-t-elle en séchant ses larmes. Depuis que cette mère célibataire ne travaille plus, ses revenus ont été divisés par trois. Avec son fils, ils déménagent dans un appartement « semi-social » d’une cinquantaine de mètres carrés. 780 euros de loyer.
Une amie de sa famille la convainc de passer la porte du Secours populaire de Roubaix en décembre 2023. « J’étais aidante et, là, c’était à mon tour de demander de l’aide. Je ne voulais pas. Je n’avais jamais fait ça de ma vie, avoue-t-elle. Mais j’ai été accueillie par une équipe bienveillante, soudée et souriante ». Aide alimentaire, braderies vestimentaires, produits de beauté, sorties culturelles : « le Secours populaire m’a tendu une main. Il m’a aidée à me rendre compte qu’il fallait continuer ».
On fait attention à tout, à l’eau, l’électricité, le chauffage. J’ai changé ma voiture pour une GPL, c’est le meilleur achat de ma vie.
Audrey, bénévole au Secours populaire de Roubaix
Continuer de se battre pour son fils, Archibald, son « petit père ». Chaque jour, il l’impressionne un peu plus par sa force et son courage. « Il voulait absolument aller au magasin magique, le magasin du Secours populaire, précise Audrey. Au départ, je ne voulais pas qu’il me voie faire la queue pour avoir à manger et puis, finalement, je l’ai emmené pour qu’il se rende compte de la gentillesse des gens. »
Réduire les factures d’énergie par tous les moyens
En parallèle des colis alimentaires du Secours, elle traque les bonnes affaires. Dans son frigo, que des produits à – 50 %. Fini les pizzas du vendredi soir. Fini les vacances à la mer. Place aux paiements mensualisés, « en douze fois pour le voyage de classe d’Archibald ». Et comme beaucoup de Français, elle tente par tous les moyens de réduire sa facture de carburant. « J’ai changé ma voiture pour une GPL, c’est le meilleur achat de ma vie », s’exclame-t-elle. Avant, elle déboursait 70 euros de plein toutes les semaines, dorénavant, elle se limite à 28 euros tous les 15 jours.
Le coût de l’énergie s’installe naturellement dans les échanges entre Audrey et la journaliste-animatrice de la conférence de presse. « Vous devez faire attention à votre consommation ? » demande Nabila Tabouri. « On fait attention à tout, à l’eau, l’électricité, le chauffage », liste l’intéressée. Comme plus d’un Français sur deux (53%), Audrey limite volontairement la température de son logement à moins de 18° pour faire des économies. C’est sans compter les pépins du quotidien qui font dérailler la machine. À l’image de cette facture de 400 euros due à un problème de chaudière, « que le bailleur ne répare pas », et qui a provoqué un dégât des eaux. La Wattrelosienne se sent quand même mieux lotie que ses voisins des logements sociaux d’en face, en proie à l’humidité et, donc, aux problèmes de santé.
Témoigner ce jour-là était important pour Audrey. Elle souhaite que tout le monde puisse se rendre compte que la précarité « peut arriver à n’importe qui et à n’importe quel moment de sa vie ». Deux fois par semaine, depuis un mois, elle distribue, à son tour, des colis alimentaires d’urgence au Secours populaire de Roubaix qui accueille plus de 4 000 familles. Le plus difficile, c’est de devoir refuser des personnes lorsqu’il n’y a pas assez dans les réserves. Comme ce lundi, où il n’y avait plus que du fromage. « Quand on voit un jeune étudiant à qui on ne peut même plus donner une baguette, ça fait mal au cœur. »