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Accès aux soins
Gaza : « Soignants, nous partageons les mêmes blessures que nos patients »
Dans la bande de Gaza que les bombardements ont transformée en amas de ruines, PMRS – le Secours médical palestinien, partenaire du Secours populaire depuis la fin des années 70 – continue de prodiguer des soins à la population. Dans le quartier Tel Al-Hawa de la ville de Gaza, les soignants de PMRS s’organisent pour accueillir les patients dans une clinique à moitié détruite. Saba y est psychologue. Elle accompagne en particulier les enfants, dont la vie a été brisée par la guerre, tel le petit Mohammed. Reportage.
Par la fenêtre que ses frères ont percée dans le mur de l’appartement qu’elle partage avec toute sa famille, Saba parcourt du regard « un paysage de gravats, de sable et de tentes ». Un paysage en noir et blanc, dont les couleurs ont été chassées par la guerre. Elle ferme les yeux et repense au décor « paisible, empli d’arbres et si vivant » qui s’offrait auparavant à ses yeux, dans son quartier aimé de la rue de Beyrouth, dans la partie nord de la ville de Gaza. Il est tôt mais tout le monde est déjà éveillé : ses parents, ses frères et sœur et leurs familles, dont trois jeunes enfants, tous nés pendant la guerre, qui emplissent les lieux d’une vie précieuse. Saba se dit que c’est en sa famille qu’elle puise sa force. « Ils sont ma vie, ma source d’espoir et ils m’aident à traverser ces jours difficiles ». Elle descend les volées de marches (l’ascenseur, comme les étages supérieurs de l’immeuble, ont été bombardés) et sort sous le soleil de cette matinée de printemps. Comme chaque matin, sur le chemin défoncé qui la mène au travail, elle se souvient : à la place de cet amas de ruines, c’était mon coiffeur ; à l’emplacement de ce trou béant, ma salle de gym. Elle avance et repense aux jours heureux.
Dans les ruines de son quartier
Il faut une demi-heure à Saba pour atteindre le quartier de Tel Al-Hawa où est implantée la clinique de PMRS – le Secours médical palestinien, partenaire du Secours populaire en Palestine –, où elle travaille depuis cinq ans comme psychologue. Toute l’activité se concentre à présent au premier étage du bâtiment : les bombes ont dévasté le rez-de-chaussée et les deux étages supérieurs. L’espace a été divisé avec de sommaires cloisons de plâtre, afin que chaque médecin puisse disposer de l’intimité nécessaire à l’accueil de ses patients. Juste à côté d’elle travaille le généraliste ; les boxes suivants accueillent la gynécologue, l’infirmière et le pharmacien. C’est sa deuxième famille – « la manière dont PMRS soutient son personnel soignant nous permet de donner le meilleur de nous-mêmes. Dans un endroit comme Gaza, faire partie d’un environnement professionnel soutenant est essentiel pour notre résilience », précise Saba. A hauteur de six ou sept séances par jour, elle accueille principalement des enfants, mais aussi des femmes, qui souffrent d’anxiété sévère ou de dépression. Qui découlent, pour les mamans, « de l’inquiétude constante qu’elles éprouvent pour l’avenir de leurs enfants, d’un stress et un sentiment d’impuissance terribles ». Pour celles-ci, Saba met en place un suivi psychologique ; d’autres viennent simplement pour trouver quelqu’un à qui parler car « dans le contexte de pression que nous vivons, personne n’a vraiment la capacité d’écouter les autres en ce moment ».
Un îlot de réconfort
Dans le bâtiment ruiné, le bureau de la jeune femme de 29 ans semble un îlot de lumière et de paix. Les murs ont été repeints en blanc et couverts de nombreux dessins d’enfants. La table derrière laquelle elle reçoit ses patients est ordonnée. « Je m’efforce de créer un espace où les gens se sentent en sécurité », analyse-t-elle. Dans quelques minutes, un de ses patients réguliers, le petit Mohammed, doit arriver. Saba se surprend à sourire : quel chemin ils ont parcouru, tous les deux ! Elle se souvient de la première fois qu’elle le vit – ou plutôt l’entendit. Ce sont ses cris et ses pleurs, d’abord, qu’elle a perçus. Puis sa collègue infirmière est arrivée : Saba pouvait-elle venir l’aider et parler à ce petit garçon en fauteuil roulant, brûlé sur le corps, dans un état de panique tel qu’il refusait tout soin, tout pansement ? « Je l’ai emmené dans mon bureau, et nous avons parlé un moment, raconte Saba. Nous n’avons pas fait grand-chose au début, nous avons simplement joué ensemble. Je lui ai apporté du réconfort émotionnel, et c’est à ce moment-là que la confiance a commencé à s’installer entre nous. » Les brûlures de l’enfant ont été la souffrance de trop : Mohammed est un enfant de la guerre, mais aussi un enfant en situation de handicap, né avec une malformation cardiaque congénitale – ce que l’on appelle communément un demi-cœur. Mais en son for intérieur, Saba l’a surnommé « le garçon au grand cœur », tant il est courageux, tant il déborde de vie.


Elle l’entend venir. La voix rassurante de son père, les roues du fauteuil et, surtout, la voix haute du garçonnet, son rire toujours au bord de naître. Comme elle, il attend leurs rendez-vous. « Nos séances sont individuelles et se concentrent beaucoup sur l’expression, explique la psychologue. J’utilise des techniques de décharge émotionnelle, comme le dessin et la thérapie par le jeu, pour l’aider à exprimer ses peurs. Je lui ai aussi appris des exercices de relaxation pour gérer ses crises de panique. » C’est par un tel exercice que leur séance commence : Saba demande à Mohammed d’imaginer un gâteau d’anniversaire, de remplir ses poumons d’air puis de souffler longtemps sur les bougies. « Si vous demandez à un enfant d’effectuer des exercices de respiration, il ne comprend pas forcément. Alors je fais appel à son imaginaire. » Cette technique, Mohammed peut l’utiliser à tout moment quand il a besoin de calmer ses angoisses. Puis tous deux dessinent, lui traçant les courbes joufflues d’un nuage, les chauds rayons d’un soleil et le repli protecteur d’une maison, elle tenant l’extrémité du crayon car la force manque à la main du garçon. « Cela renforce sa confiance en lui et améliore sa capacité de concentration. Il est empli de fierté quand il dit : “j’ai dessiné”, “j’ai colorié”, ”c’est moi qui ai fait ça” ». Depuis peu, il a intégré les activités de loisirs mises en place par PMRS dans les quartiers et les camps, avec le concours d’animateurs. « Mohammed joue avec des enfants de son âge. Alors, il ne se sent pas différent ou isolé à cause de sa condition. »
Danger de mort permanent, faim et traumatisme continu
Le petit garçon se confie à Saba dans l’intimité de cet « espace sûr » qu’elle a su créer : il passe de son amour pour Spider-Man à ses cauchemars, détaille sa vie quotidienne – sa famille vit dans une loge de gardien dans le sous-sol d’un immeuble, « une pièce unique et exigüe, où quatre personnes dorment, cuisinent et vivent ; un endroit totalement inadapté à sa condition ». A demi-mots, il évoque aussi sa peur panique des bombes, décuplée par son incapacité à se déplacer seul. « Il sent qu’en cas de danger, il ne pourrait ni fuir ni se protéger. Ce sentiment d’impuissance l’a rendu constamment anxieux », détaille Saba. Lors de leurs conversations s’exprime son traumatisme de la guerre : le bombardement de sa maison dès octobre 2023, la fuite dans les bras de son père, les déplacements successifs jusqu’aux jours de désespoir à Deir-Al-Balah. « Son fauteuil roulant avait été perdu, alors il restait assis dans la tente, incapable de sortir ou de se déplacer », lâche Saba, la gorge nouée. Les insectes et les rats, la pénurie de couches, la faim, le danger de mort continuel en raison de l’absence d’anticoagulants : comment oublier cela ?
Enfances volées
Mohammed éprouve certains des symptômes du traumatisme collectif subi par une génération entière d’enfants à Gaza : dépression, repli sur soi, agressivité, détresse affective, mais aussi bégaiement, mutisme ou énurésie. « Ce n’est pas de stress post-traumatique qu’il convient de parler, mais de traumatisme continu, précise Saba. Les enfants de Gaza ont perdu tout sentiment de sécurité. La guerre leur a volé leurs maisons, leurs écoles, leur enfance. Ils endossent des responsabilités qui ne sont pas de leur âge. » Certains se lèvent à l’aurore pour se mettre en quête d’eau ou de pain, d’autres cherchent à « gagner de l’argent – par n’importe quel moyen – juste pour survivre. Tels sont les enfants que je rencontre aujourd’hui. Ils ont perdu leurs droits fondamentaux ». La perte de sécurité, la blessure du déracinement, Saba les comprend d’autant mieux qu’elle les éprouve elle-même comme tous les Gazaouis – elle a été déplacée six fois durant la guerre. « Offrir un soutien aux autres dans leurs traumatismes tout en vivant nous-mêmes la peur et les pertes est extrêmement éprouvant. Nous sommes des soignants qui partageons les mêmes blessures que nos patients. »
Déterminée à poursuivre
Saba dit au revoir au garçon, l’embrassant longuement. Comme Mohammed, Saba a tout perdu. Ou, nuance-t-elle, elle a « tout à reconstruire ». Elle a défendu son mémoire de master au printemps 2026 et l’a obtenu. Le 17 mai, elle s’est mariée avec Ahmed ; tous deux s’étaient fiancés durant la famine du printemps 2025, autour d’un « café » confectionné avec des pois chiches grillés. Ils ont été plusieurs fois séparés et, aujourd’hui, ils retapent la maison bombardée des parents d’Ahmed pour s’y installer. Saba est déterminée à poursuivre l’exercice de ce métier qu’elle aime : il y a tant d’enfants à aider dans l’enclave de Gaza. Elle fourmille de projets, entend bien vivre pleinement sa vie et fonder une famille. Malgré les traumatismes ; même si quelque chose s’est en elle irrémédiablement brisé. « Je le vois à des détails. Par exemple, Je n’achète pas quelque chose en pensant simplement le ranger dans une armoire – je pense à la façon de le mettre rapidement dans un sac si nécessaire. J’espère un avenir où mes enfants n’auront jamais à vivre les déplacements que j’ai endurés ; je veux qu’ils vivent dans la dignité et la sérénité. »

Les actions de soutien psychosocial de PMRS en Palestine
Dans la bande Gaza, les besoins en matière de santé mentale et de soutien psychosocial ont explosé, en raison des privations, de la faim, de la violence, des déplacements répétés, des destructions de logements et des deuils.
>>> En 2025, le PMRS a assuré 63 842 consultations psychologiques dans la bande de Gaza.
En Cisjordanie et à Jerusalem-Est, PMRS assure des soins de santé mentale et un soutien psychosocial à Hébron, Bethléem, Naplouse, Jénine, Tubas, Salfit, Qalqilya et dans la vallée du Jourdain. Son réseau de cliniques mobiles permet d’accéder aux zones où les communautés sont confrontées à un état de stress chronique lié aux restrictions de circulation, à la violence des colons, aux démolitions de leurs maisons et à un sentiment d’insécurité.
>>> En 2025, le PMRS a assuré 10 350 consultations psychologiques en Cisjordanie.