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Vacances
Vacances en famille dans la Manche : un vent de liberté
La fédération du Secours populaire de Meurthe-et-Moselle organise chaque année des séjours de vacances pour les familles monoparentales qu’elle accompagne. Ainsi, du 18 au 25 juillet, une quinzaine de familles a séjourné dans un village de vacances à Blainville-sur-Mer (Manche). Originaires de Lunéville, Nancy, Pompey ou Dombasle-sur-Meurthe, certaines de ces familles n’étaient jamais parties en vacances, d’autres n’avaient jamais vu la mer. Elles ont vécu ce séjour comme une parenthèse enchantée, la possibilité de rompre avec un quotidien rythmé par le stress et les privations, un moment de bonheur et de liberté.
Nora a positionné la chaise de jardin contre le mur de sa petite maison de vacances : assise, le dernier de ses quatre enfants reposant contre sa poitrine, elle contemple le frêne et le platane dont les feuilles frémissent dans le vent. Dans sa tête, elle les appelle ses « arbres de vie ». Un filet de brise vient la caresser. Elle se dit qu’elle est bien ici, qu’elle ne s’est jamais reposée comme ça. C’est le cinquième jour qu’elle passe au bord de la Manche, à Blainville-sur-Mer, sur l’invitation du Secours populaire de Meurthe-et-Moselle. Elles sont une quinzaine de familles accompagnées par l’association, monoparentales comme la sienne, qui résident une semaine durant dans le village de vacances Le Sénéquet et se mêlent aux estivants. Au loin, elle voit ses enfants jouer, les entend rire tandis que l’eau jaillit de leurs pistolets en plastique. Elle est « heureuse de voir ses petits goûter enfin aux joies des vacances – jamais nous n’étions partis ». La piscine, la mer, les jeux gonflables les emplissent de bonheur ; quant à elle, elle peut enfin dormir, rattraper ces kilomètres de sommeil en retard, rompre avec la course contre la montre qu’est sa vie quotidienne : les devoirs et les activités des enfants, les rendez-vous médicaux, les démarches administratives et son travail de nuit, dans une maison de retraite, comme auxiliaire de vie. Enfin, elle peut dormir. Et dormir encore, dormir tout son saoul. « La nuit, et le jour aussi ! »
Du repos et des souvenirs à la pelle
Le soleil est haut dans le ciel d’un bleu total ; il est midi. Elle appelle ses trois enfants et ses deux nièces, cale son petit Prince contre son épaule et la troupe se dirige vers le restaurant. Ca aussi, c’est extraordinaire : pas besoin de faire les courses, de penser au repas, de passer des heures derrière les fourneaux. « Dès l’instant où je me lève, je vais dans la cuisine. Au moment où j’en ressors, il fait déjà nuit », déplore-t-elle. Leur table les attend, avec leur nom imprimé sur un joli chevalet. Les assiettes sont disposées, les couverts mis, une serviette pour chacun. Ces attentions-là sont de l’or quand la vie n’a pas toujours été tendre. Et elle ne l’a pas été avec Nora, qui dut un jour d’hiver 2024 partir de Troyes en catastrophe, avec pour seuls bagages ses enfants, et venir s’installer à Nancy pour tout recommencer. A peine assis, les enfants se lèvent : des enceintes jaillit la chanson « La Fiesta » qu’a lancée l’animateur, David. Autour du grand buffet garni de cantines dans lesquelles mijotent les plats du jour, dans les vapeurs de légumes et les fragrances de sauce forestière, s’initie une chorégraphie bien huilée. Une silhouette fine, ceinte d’une tunique blanche aux motifs brodés multicolores, se donne à fond – de ce pow-wow pour rire, elle est la Pocahontas, dansant comme si sa vie en dépendait, entre deux tranches de pastèque fraîches englouties en un instant. C’est Paloma, « 9 ans, mais bientôt 10 ».

Après le déjeuner, Paloma se dirige avec son père sous un pin parasol, en retrait de la piscine. Quelques jours ont suffi pour que Virgile et sa fille se fabriquent leurs habitudes – ainsi l’ombre fraîche du pin, ainsi la portion de sable qu’ils occupent chaque matin. « C’est notre plage, précise Paloma. On met nos claquettes toujours au même endroit et hop, on va dans la mer ». Comme d’autres enfants ramassent les coquillages, elle collecte les souvenirs. Cela faisait longtemps qu’ils n’étaient pas partis en vacances tous les deux – « avant nous partions, mais c’était quand nous avions de l’argent, avant la galère », précise Virgile –, aussi la petite fille engrange chaque moment. La mer qui se retire et découvre le monde merveilleux de l’estran, une mouette qui s’abreuve dans la piscine, une araignée de mer qui gigote, des frites sauce camembert, les crêpes bien chaudes du petit déj’, les tracteurs huitriers qui tracent leurs sillons, « la plus grande libellule de France », les vagues dans lesquelles on se love, le sable dans lequel on s’enfouit : Paloma s’est constitué un véritable trésor. Petite vigie, elle est à l’affût des beautés du monde. « Quand le Secours populaire m’a proposé ce séjour, je me suis dit que c’était trop beau pour être vrai. Mais c’est bien réel », confie Virgile, un regard tendre posé sur son enfant. « On peut passer du temps tous les deux et Paloma peut rencontrer d’autres personnes : elle adore ça ! » De leur séjour, il sait qu’il gardera cette image pour toujours : elle et lui, main dans la main, sur le chemin qui mène à la mer, le premier matin.
« Un monde plus beau, où l’on peut vivre enfin »
Leurs rires les précèdent : Aurore et Tatiana, un café à la main, viennent s’asseoir près de Virgile. « Nous nous entendons bien. Nos histoires se ressemblent : ce sont celles de familles qui se déchirent sur fond de violence, détaille Virgile. Tous les trois, on peut parler de ce que nous avons vécu. » Dès le premier instant où elles se sont rencontrées, autour d’une cigarette lors d’une pause dans le trajet qui les mena de nuit en Normandie, Aurore et Tatiana ne se sont plus quittées. Cette semaine de vacances, elles sont décidées à la vivre pleinement, à en mordre chaque instant à pleines dents. « Dans le centre, on nous appelle les baroudeuses », s’amuse Tatiana. « On essaie de voir un maximum de choses », complète Aurore. La chapelle aux marins, la station balnéaire d’Agon-Coutainville, les cabines aux toits colorés de Gouville découvertes lors de leur randonnée le long du littoral – « On l’a faite deux fois ! ». Leur bonne humeur est connue de tout le monde dans le centre et elles ont sympathisé avec le personnel – « Le directeur adjoint, c’est devenu notre copain ! ». Pourtant, d’habitude, Tatiana a « du mal à aller vers les gens » et se sent « isolée socialement ». Aurore, « discrète », « [fuit] la lumière ». Ici, sur ce bout de terre au bord de la mer, qui semble « un autre monde, un monde plus beau où l’on peut vivre enfin », elles rayonnent. Tatiana prolonge : « Ici, on passe des moments différents avec nos enfants, hors du stress et des contraintes. Je me rends compte que je n’ai jamais pu réellement penser à mon bien-être, à ce que je veux pour moi. Je suis tout le temps maman et là, je suis aussi une femme. »

Avec leurs enfants, elles empruntent le chemin de terre qui mène à la plage en une poignée de minutes. Elles s’étonnent de leurs peaux hâlées, s’enivrent du vent du large qui souffle fort aujourd’hui. Pour elles comme pour leurs enfants – chacune a un garçon de 10 ans et une fille de 12 ans –, ce sont les premières vacances de leur vie. « Tous mes étés, je suis restée en Lorraine et les enfants, quand je pouvais me le permettre, je les inscrivais à la MJC », confie Aurore. Tous les six évoquent le premier soir et leur émerveillement devant leur premier coucher du soleil ; ils n’avaient jamais vu la mer. « De notre séjour, cela restera mon plus beau souvenir, sourit Tatiana. Mon autre plus beau souvenir, ce sera Aurore. » Cette dernière rit mais reçoit le compliment en plein cœur. Elle balaie l’immensité du paysage du regard. « Ici, je respire, je ne me sens pas étouffée comme je peux l’être chez moi, dans mon appartement, dans ma Lorraine industrielle, confie-t-elle. Ce séjour ne me fait pas seulement du bien : il me répare un peu, me redonne une force que je croyais perdue pour toujours, et le goût pur de la liberté. »