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Urgences climatiques
Une Journée bonheur pour les sinistrés de Gironde
Près de 200 sinistrés du Porge, de Saint-Médard-en-Jalles et de Bègles, près de Bordeaux, étaient invités à passer une journée de répit et de décompression à Aqualand, près d'Arcachon. De quoi souffler après un mois dans l’enfer des incendies monstres.
De grands toboggans aquatiques. Des rires. De hautes marches pour monter tout en haut des grands toboggans. Des tapis de sol en mousse pour glisser tout en bas. A toute allure. Des rires à l’arrivée dans les grands bassins. De l’eau dans tous les sens. De grandes éclaboussures. Encore des rires. C’est ce type de souvenirs que garderont Enzo, 4 ans, son père Kylian et sa mère Léana.
« Nous étions hébergés au Porge, chez mes beaux-parents depuis 10 mois. Nous avions déménagé toutes nos affaires de Seine-et-Marne et nous cherchions une maison à louer. Aujourd’hui, je n’ai plus ni maison, ni voiture. C’est vraiment ça le plus dur, me dire : maintenant, je suis sans logis », souffle Léana, qui s’est assise un peu à l’écart pour fumer une cigarette pendant que son fils et son mari s’égaillent d’une attraction à une autre.
Enfants évacués, colonies annulées
Dans certains quartiers, des rues entières ont disparu : 140 maisons ont été dévorées par les flammes. Depuis un mois, Léana multiplie les démarches pour trouver un nouveau logement, une voiture et de quoi repartir de zéro. « Nous tenions à organiser cette journée pour faire respirer un autre air à ces familles qui ont été sinistrées ou déplacées et leur faire oublier pendant 24 h tous les soucis auxquels ils doivent faire face et tous les défis qui les attendent », expose Julia Baudelin, bénévole à Bègles.
Plusieurs bus sont partis le matin de chez Julia et de Saint-Médard-en-Jalles, au nord du bassin d’Arcachon, direction Aqualand, au sud. Les feux géants n’ont pas eu le même impact sur les différentes communes. Les colonies où devaient partir les enfants de Bègles ont été annulées à cause de la mobilisation générale et des incendies. Les familles de Saint-Médard, elles, ont été les premières à devoir évacuer et ont été les dernières à être autorisées à rentrer chez elles. Au Porge, certains ont tout perdu, d’autres ont failli tout perdre.

« Cette journée aura permis à Enzo de s’amuser, avec son père principalement. Ça nous permet de prendre du bon temps », ajoute Léana, une aide-soignante qui a été habituée à tout gérer depuis l’âge de 15 ans. « Enzo va raconter cette journée à ses copains à la rentrée. » Le petit garçon fera sa rentrée, mais sans ses affaires de maternelle : elles sont parties en fumée, ainsi que toutes les photos le montrant bébé. Trois générations de souvenirs sont en cendres.
Un peu plus loin, un jeune couple revient faire une pause à l’endroit du pique-nique. « Ah, on a fait pratiquement toutes les attractions, à part deux. Qu’est-ce que ça fait du bien ! », rigole Océane, une auxiliaire de vie de 26 ans. La jeune femme ajoute en regardant son compagnon Calvin : « On en a bien profité aujourd’hui. J’avais un petit moral car les nuages de suie n’ont pas arrangé mon asthme. J’ai du mal à respirer depuis un mois. »
« On en a bien profité aujourd’hui. On a fait pratiquement toutes les attractions. Qu’est-ce que ça fait du bien ! »
Océane, 26 ans, habite au Porge
Au total, 200 000 personnes ont dû évacuer leur domicile, souvent sans rien ou presque. Beaucoup sont partis de nuit, avec juste le temps d’emporter un change, leurs papiers, parfois des photos de famille. Au Porge, beaucoup n’ont retrouvé à leur retour que des cendres et des fumerolles. Venue à Aqualand avec son fils Nathaël et circulant en maillot de bain et avec une grande serviette serrée autour de la taille, Gaëlle a eu plus de chance. « J’ai bien cru que j’allais perdre ma maison. Le feu a été arrêté au portail grâce aux pompiers professionnels, aux pompiers volontaires venus en renfort et aux voisins qui se sont démenés. »
Dans la rue, la voiture n’a pas pu être sauvée. « Les braises incandescentes volaient par-dessus le toit. J’ai demandé à mon fils de rentrer. A l’intérieur, nous avons préparé quelques affaires et nous sommes allés à la salle des fêtes pour être évacués. Dehors, le bruit était assourdissant. C’était l’Apocalypse. »


La jeune femme, qui a été tailleuse de pierre tant que ses tendons le lui ont permis, apprécie de voir son fils se détendre enfin, s’amuser. « Nathaël a vécu le feu. Il refusait de partir en laissant son père lutter contre les flammes. » Elle est d’autant plus contente pour son ado de 13 ans qu’elle culpabilise d’être si souvent au centre de gestion des dons, dressé près de l’école du Porge, pour accueillir d’autres sinistrés. « Mais il faut être solidaire. »
Cheveux longs et bouclés, plaqués sur le cou par l’eau, le garçon s’amuse avec Nohéa, la fille de Cindy, une amie de Gaëlle. Les deux voisines reviennent sur la nuit du 23 juillet qui a vu des rues entières du Porge prendre feu. « Les moyens manquaient, c’est une certitude », lance Cindy.
Venu de Paris pour accompagner l’événement, Thierry Robert, secrétaire national du Secours populaire, a rappelé que « dans un contexte de dérèglement du climat, de nombreux pays connaissent en ce moment même des feux de forêts géants ; que ce soit l’Espagne, la Grèce ou l’Algérie. Au Népal, c’est une terrible coulée de boue que le réchauffement climatique a produite ». Dans ces conditions, il lui semble ressentir le devoir de rappeler « qu’il est hors de question de limiter aux frontières la solidarité populaire dont on peut apprécier l’immense élan depuis cet été ».
Beaucoup d’écoute et de bienveillance
A l’heure du déjeuner, Denis Laulan, secrétaire général de la fédération de Gironde, passe parmi les familles qui piquent-niquent. Il explique à des journalistes venus couvrir la Journée bonheur que l’aide matérielle est nécessaire mais reste insuffisante devant le profond traumatisme vécu : « Les familles qui viennent chercher de l’aide ont besoin de parler. Les bénévoles présents – qui faisaient déjà partie du Secours populaire, qui en sont depuis devenus membres ou qu’il s’agisse d’habitants de la commune venus prêter main-forte – leur apporte une écoute, de la bienveillance, qui leur font beaucoup de bien. »
Un accueil que Léana a beaucoup apprécié : « On a besoin de parler et ils ont été les premiers à être à l’écoute. Je les trouve attentionnés. Quand j’arrive avec mon fils, ils lui demandent : ‘‘Comment vas-tu, bout de chou ?’’ » La jeune mère de famille est allée chercher une panière à linge, un fer à repasser, une cafetière et des croquettes pour son Labrador. « J’ai reçu un sac de 20 kg, c’est une générosité de dingue ! »


Le lendemain, au Porge, les bénévoles accueillent sans discontinuer des sinistrés, qui viennent chercher de la vaisselles, des boîtes de conserve, du petit électro-ménager, des jouets. Gaëlle et Cindy sont là. « Nous sommes devenues bénévoles dès que nous avons pu revenir », relève cette dernière. Quand le Secours populaire est arrivé, les habitants étaient sous l’emprise de la colère et de la frustration. « J’étais très sceptique et puis j’ai vu que le Secours populaire ne nous prenait pas de haut. Il nous a épaulés et a proposé petit à petit des idées. C’est vraiment du super travail », poursuit l’amie de Gaëlle.
Avant de s’impliquer dans la gestion du centre d’accueil, grâce au départ aux bénévoles de son antenne du Porge, le Secours populaire est d’abord venu en aide aux déplacés qui avaient été réunis dans un premier temps au Parc des expositions de Bordeaux. Les bénévoles ont acheminé de l’eau et créé un espace de jeux pour les enfants. Parallèlement, la fédération de Gironde a pris contact avec les bénévoles, les personnes aidées habituellement et les donateurs pour connaitre leur situation alors que les feux n’étaient toujours pas maîtrisés. Une fois les déplacés de retour chez eux, les bénévoles ont fait du porte-à-porte pour recenser les besoins.
« Tout a brûlé : le jardin, ma maison et celle de mes parents. Tout, sauf la cabane en plastique des enfants. »
Sabine, qui vit à Andernos-les-Bains
« Le Secours populaire a montré une nouvelle dimension : nous sommes capables d’intervenir en urgence dans des situations de crise, de réunir beaucoup de bénévoles sur le terrain et d’organiser un flux de dons matériels venant de toute la France et de les attribuer aux personnes qui en ont besoin », précise Julien Villain, membre du Bureau national du Secours populaire. « Ça représente une très grande logistique, couplée à une écoute, à un accueil humain des sinistrés », ajoute celui qui a joué, tout l’été, un rôle de coordinateur entre les différentes structures de l’association et les habitants ou les pouvoirs publics.
Le Secours populaire sera encore présent lorsque la vie normale aura vraiment repris et que les habitants pourront se poser la question de l’après. « Comme ils ont décidé de rester, ils vont devoir repenser l’organisation du territoire et celle de leurs liens. On pourra faire profiter le débat de l’expérience que nous avons acquise », souligne Denis Laulan, le secrétaire général de Gironde.
Peu après, Sabine arrive : « J’habite à ‘‘Andernos’’. Je ne viens que maintenant parce que je croyais que l’aide n’était destinée qu’aux habitants du Porge. » Deux bénévoles arrêtent de trier des draps et la rassurent : c’est pour tous les sinistrés. Sabine sort une photo montrant les murs calcinés de sa maison et de celle de ses parents : « Tout a brûlé : le jardin, les maisons. Tout, sauf la cabane en plastique des enfants. »