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Ukraine : la guerre se poursuit, la solidarité aussi

Mis à jour le par Pierre Lemarchand
Le Secours populaire soutient son partenaire en Ukraine Mondo dans l’accompagnement des enfants, des jeunes et des mamans déplacés de guerre.
Le Secours populaire soutient son partenaire en Ukraine Mondo dans l’accompagnement des enfants, des jeunes et des mamans déplacés de guerre. ©Mondo / SPF

Depuis le 24 février 2022, le Secours populaire vient en aide aux victimes de la guerre en Ukraine en soutenant l’action de ses partenaires locaux, dans le pays comme aux frontières. Avec l’association Mondo, c’est en direction des enfants, adolescents et mamans déplacés de l’intérieur que se portent les efforts. Lors de camps d’été organisés à l’écart des zones de conflit, ou dans les abris collectifs où les familles trouvent refuge, tout est mis en œuvre pour réparer les traumatismes, préserver la dignité et raviver l’espoir. Reportage.

« Mon père était fort, il a toujours été là pour moi dans les moments difficiles. Il est décédé en juin dernier ; les docteurs se sont battus pour le maintenir en vie, mais il n’a pas survécu à ses blessures. Quand il est parti, j’ai eu l’impression de partir avec lui. Mon père était toujours le premier à me soutenir en tout, y compris dans mon désir d’écrire de la poésie. Aujourd’hui, je dédie tout à sa mémoire. » Karina a 13 ans quand elle confie son histoire, et son père est mort depuis deux mois. Son visage est juvénile encore, arborant les bonnes joues de l’enfance ; dans les yeux, une certaine dureté a établi ses quartiers. Comme beaucoup d’enfants d’Ukraine, elle a été chassée le 24 février 2022 du paradis de l’enfance et dû grandir trop vite. Elle est l’une des 150 jeunes qui ont participé aux camps d’été organisés par l’antenne ukrainienne de l’association estonienne Mondo en 2025[1]. Les adolescents sont originaires des régions orientales de Zaporijjia et Louhansk, occupées par l’armée russe. Là, durant 9 journées, dans le village occidental de Huklyvyi, au cœur de l’oblast de Transcarpathie, loin du front, ces jeunes ont pu se ressourcer. Le soutien du Secours populaire apporté à l’un de ces camps a été la première pierre d’un partenariat qui s’est intensifié depuis. 

Dans les paysages verdoyants des Carpates, loin de la ligne de front, les jeunes des camps d’été « redeviennent les enfants qu’il n’auraient jamais dû cesser d’être ». ©MONDO / East SOS / SPF

Les plaines constellées de jonquilles et les reliefs verdoyants des Carpates les ont accueillis, ainsi qu’une équipe d’animateurs, pédagogues et psychologues. Ils ont pu rattraper le retard subi dans leur parcours scolaire dans quatre matières – l’ukrainien, l’histoire, l’anglais et les mathématiques –, car les écoles ont fermé dans les zones de combat. Ils ont participé à des jeux et dansé, randonné sur le mont Runa Plaï et nagé. Ils se sont, tout simplement, amusés. « Ces jeunes ne sortent jamais de chez eux : ils ne vont plus à l’école et n’ont plus aucune activité à l’extérieur, sportives ou autres, analyse Mariia Guliaieva, directrice du bureau de Mondo en Ukraine. Leurs capacités physiques et intellectuelles se sont amenuisées depuis la guerre ; ils n’ont plus l’habitude de communiquer et ne savent plus comment lier des amitiés. »  La voix de Mariia se brise alors, les derniers mots se perdent dans sa gorge. La militante s’excuse : son anglais peine à retranscrire l’intensité de ses sentiments et c’est l’ukrainien qui lui vient naturellement. Elle poursuit néanmoins, emplie de détermination. « Ils savent des choses qu’un enfant ne devrait pas savoir : ils connaissent le son de chaque arme, savent les manier et quels dégâts elles causent sur le corps car, parfois, ils ont été blessés eux-mêmes. Au camp, ils redeviennent les enfants qu’il n’auraient jamais dû cesser d’être. » 

A ces activités récréatives et scolaires se mêle un soutien psychologique et social ; lors de ces séjours se conjuguent mémoire et reconstruction – car « les mots d’amour, de fierté et de douleur ne peuvent rester tus », exprime Tetyana Kosova, la psychologue du camp. « Lorsqu’un enfant dispose d’un espace où il peut s’exprimer à voix haute sur ce qui lui importe et être écouté en retour, cela contribue à apaiser ses tensions et lui donne la force d’aller de l’avant, de voir le bon côté de l’humanité », prolonge-t-elle. La rencontre avec le Secours populaire a été déterminante, non seulement car elle a permis le financement d’une troisième session de ces camps d’été, mais aussi pour la découverte qu’a faite l’équipe de Mondo de son mouvement d’enfants bénévoles. « Nous sommes venues en France pour découvrir la démarche “Copain du Monde” du Secours populaire, et ça nous a enthousiasmées, témoigne Mariia. Nous avons intégré à nos camps la sensibilisation aux droits de l’enfant et la mise en place d’activités qui permettent aux enfants d’être acteurs, collectivement et concrètement, de leurs propres projets solidaires. » La promotion des valeurs positives de l’entraide et l’inscription dans une démarche constructive se sont naturellement coulées dans l’accompagnement psychologique proposé par Mondo pour une confiance retrouvée en soi et les autres.

Le soutien du Secours populaire est fondamental car il nous permet de sortir d’une approche purement urgentiste pour proposer un accompagnement. Bien sûr, offrir un toit, de la nourriture, des vêtements, de quoi se chauffer, c’est indispensable. Mais il y avait une forte demande quant à ce soutien psychosocial et nous avons enfin pu le mettre en place. Ce sont des consultations psychologiques individuelles, mais aussi des sessions collectives et la mise en place d’ateliers créatifs et d’art-thérapie. Nous souhaitons que ces femmes et ces enfants se reconnectent à la vie, aux autres et réalisent qu’ils ne sont pas seuls. Qu’ils appartiennent à une communauté humaine. 

Maria Guliaieva, responsable de l’antenne ukrainienne de Mondo
©Lisa Miquet / SPF

A travers le pays, Mondo a mis en place plus de cinquante foyers collectifs[2], lieux où les personnes déplacées de guerre peuvent trouver un abri sûr, hors des zones de conflit. « Nous avions imaginé ces centres comme des solutions temporaires, mais la situation est si difficile que les familles y restent des années car elles n’ont aucune autre alternative », éclaire Mariia. C’est dans dix de ces abris, devenus véritables lieux de vie, sis dans les oblasts pilonnés de Zaporizka et Dnipropetrovska, que les deux associations ont imaginé poursuivre leur partenariat. Avec pour cap la dignité, le bien-être et la santé mentale « Ces personnes déplacées ont tout perdu ; elles ont dû fuir leur maison qui, parfois, a été détruite et font face à de graves problèmes psychiques », détaille Mariia. Elles peuvent être des personnes âgées ou des mamans seules avec leurs enfants. C’est en direction de ces familles que le soutien du Secours populaire se porte particulièrement – « et il est fondamental, assène Mariia, car il nous permet de sortir d’une approche purement urgentiste pour proposer un accompagnement ». Le premier axe est la remise, à chaque famille, de produits ménagers et d’hygiène ainsi que d’articles de literie. Des fournitures scolaires, des jeux et des jouets ont été également offerts aux enfants du centre. Le second axe est la mise en place d’un soutien psychosocial pour tous les enfants et toutes les mamans.

Depuis 4 ans, la vie des Ukrainiens est devenue extrêmement difficile. La pauvreté a gagné un terrain insensé. Les bombardements et les tirs d’artillerie occasionnent de nombreuses coupures de chauffage et d’électricité, alimentent une peur incessante de mourir. Les familles sont minées par les séparations, les deuils et les déplacements forcés – on compte plus de 3,7 millions de personnes déplacées à l’intérieur du pays[3]. La guerre a des répercussions telles sur la population que la moitié d’entre elle a besoin d’un soutien psychologique, en raison du niveau de stress constant qu’elle subit[4]. Les enfants en sont les premières proies ; l’Unicef estime que 1,5 million des petits Ukrainiens sont exposés à un risque de dépression, de syndrome de stress post-traumatique et à d’autres problèmes de santé mentale. Leurs mamans, épuisées et isolées elles-mêmes, peinent à faire face. La détresse émotionnelle des familles hébergées dans les abris collectifs bouleverse les équipes de Mondo ; jusqu’au partenariat avec le Secours populaire, les moyens manquaient pour la soulager. 

Ainsi est mis en œuvre, dès l’automne 2025, un vaste programme de soutien psychosocial[5]. Les psychologues mobilisées sont spécialisées dans la gestion du stress, la relaxation et l’art-thérapie. « Il y a bien sûr des consultations psychologiques individuelles, mais nous mettons l’accent sur les sessions collectives et la mise en place d’ateliers créatifs, précise Mariia. Nous souhaitons que ces femmes et ces enfants se reconnectent à la vie et aux autres, réalisent qu’ils ne sont pas seuls et appartiennent à une communauté humaine. » Sur les résidentes, l’équipe de Mondo observe vite un apaisement, une meilleure estime de soi et une plus grande facilité à faire confiance à autrui et tisser des liens d’amitié. Leurs enfants ont retrouvé leur créativité, leur désir de jouer et parviennent à exprimer, sans passer par la colère, leurs émotions. Ils redeviennent, peu à peu, des enfants. Qui, à Noël, ont pu retrouver l’émerveillement et la joie d’être choyés. Les Pères Noël verts du Secours populaire n’ont pas oublié les enfants déplacés d’Ukraine : dans les abris des régions de Dnipro et Zaporizka, ils furent près de 300 à recevoir des cadeaux – notamment des pyjamas tout chauds ! – et des friandises.

Ces jours de Noël, les mamans et leurs enfants ont pu oublier les bombes. Les ateliers d’art-thérapie ont eux aussi pris un air de fête : fabrication de bougies parfumées, tissage de mandalas, confection de figurines à disposer dans le sapin ont occupé enfants et mamans. Vitalina, 7 ans, a pu garder le petit ange qu’elle a tissé, tant elle en est fière. « Il va protéger tout le monde », se félicite-t-elle. « J’ai aimé qu’on soit tous ensemble et qu’on s’entraide », raconte la petite fille. Avant d’apprendre les rudiments du tissage, Vitalina et ses copains ont discuté avec les animatrices de la bienveillance et de la solidarité ; durant l’activité, c’est avec la patience, la concentration et la sérénité qu’ils se sont reconnectés. Olga, sa maman, confie quant à elle : « En créant l’ange, j’ai ressenti une force intérieure ainsi qu’un grand apaisement ». Elle n’est plus accablée par cette immense fatigue qui semblait la couper d’elle-même, cette tristesse qui engloutissait tout. Même s’il est fragile, Olga a retrouvé le sourire. « Le fait d’avoir le Secours populaire avec nous, c’est formidable, s’enthousiasme Mariia. Pour ces personnes, savoir qu’un autre peuple est là pour les soutenir et pense à elles, c’est important pour aller de l’avant. Quand on fuit et qu’on quitte tout, on se sent seul, abandonné. Aider ces femmes et ces enfants, c’est leur redonner du courage et de la confiance en l’avenir. »


[1] Pour mettre en place ces séjours, Mondo s’appuie sur East SOS, une organisation ukrainienne qui apporte un soutien global aux personnes touchées par l’agression russe depuis 2014.

[2] Mondo, pour la gestion de ces centres d’accueil des familles déplacées, travaille main dans la main avec l’association ukrainienne Sonce UA, basée à Zaporizka.

[3] Source : Nations unies – Organisation internationale pour les migrations, avril 2025.

[4] Une étude nationale menée dans le cadre de l’initiative de la Première dame d’Ukraine, Olena Zelenska, visant à mettre en place le Programme national pour la santé mentale et le soutien psychosocial, indique que 40 à 50% de la population de l’Ukraine a besoin d’un soutien psychosocial.

[5] Il se donne pour objectif, en l’espace d’une année, d’une visite toutes les deux semaines dans chacun des dix abris, soient 22 visites dans chacun des sites. En tout, ce seront environ 1400 personnes, enfants et mamans, qui seront accompagnés.


Karina, 13 ans 
Poème à mon père

Je pars, ne m’appelle pas, ne me retiens pas, les larmes tombent comme une tendre prière

Je resterai dans la lumière des lampes blanches, comme cette pluie tranquille au printemps

Je pars, ne crie pas, ne hurle pas, il est l’heure de se quitter sans au revoir

Mais je toucherai encore ton épaule, aussi ne te cache pas du matin

En entendant mon rire dans le silence, tu reconnaîtras cette voix lointaine

Je ne suis pas une ombre, je ne suis pas un souvenir, je ne suis pas un péché ; je respire juste à tes côtés pour toujours

Je ne suis pas dans l’obscurité, je ne suis pas dans un rêve, je suis dans les fleurs qui ont éclos sur les fenêtres

Je suis dans le murmure, dans la menthe et le printemps, je suis dans le mot qui te laissera sans voix

Je suis partie, mais je me tiens derrière toi, pas sur la terre, mais dans tes yeux tendres

Je ne suis pas la douleur, je suis maintenant ta paix, je suis l’amour qui vit désormais à jamais.


DOM 4824, un autre partenaire clé de la solidarité en Ukraine

À Ivano-Frankivsk, à l’ouest de l’Ukraine, l’association DOM 4824 accompagne les populations déplacées de l’est du pays. Son action s’articule autour de l’insertion sociale et économique des familles : formation, accès à l’emploi, activités culturelles et soutien psychosocial. L’organisation développe aussi un dispositif d’accueil pour les femmes victimes de violences, en lien avec les autorités locales, la justice et la police. Avec l’appui du Secours populaire, deux projets sont conduits. Le premier cible les enfants et familles déplacés, fragilisés par les traumatismes du conflit : anxiété, dépression, ruptures éducatives. Durant un an, 220 bénéficiaires reçoivent un suivi personnalisé (psychologues, travailleurs sociaux, médecins) et participent à des activités de détente. Le second vise l’autonomisation économique de 150 jeunes femmes : formations professionnelles, éducation financière et appui aux activités génératrices de revenus, pour renforcer leur indépendance et promouvoir l’égalité femmes-hommes dans un contexte de guerre.


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