Siham, quand elle parle de sa vie et de sa maison, oscille entre le passé et le présent. Elle habite ce temps suspendu qui n’est qu’attente, cette région de l’âme envahie par l’incertitude et la nostalgie. Elle a dû fuir son foyer le 2 mars, quand les bombes ont commencé à s’abattre sur sa ville, Nabatiyeh, dans le Sud-Liban et c’est à Saïda que nous la rencontrons. Elle y a trouvé refuge dans l’école communale d’Abra, transformée en abri collectif pour plus de 500 personnes. Le partenaire du Secours populaire, l’association libanaise DPNA, y coordonne l’accueil de ces familles déplacées et veille à ce qu’elles puissent y séjourner dignement, malgré l’intensification des bombardements à Saïda qui rend le travail périlleux et ravive les traumatismes. Matelas et couvertures, repas chauds, produits d’hygiène et, surtout, écoute, chaleur humaine et espoir : ce qu’offre DPNA à Siham s’appelle solidarité. Elle témoigne.
« Je m’appelle Siham et je viens de Nabatiyeh. Je travaille dans un orphelinat – chaque jour, avant cette guerre, je m’y rendais pour m’occuper des enfants, leur donner à manger. C’est un travail que j’aime beaucoup et qui me manque. Ma maison aussi me manque : nous y étions confortablement installés, c’est une maison agréable et paisible où il n’y avait rien à craindre. Elle se situe dans le quartier d’Al-Bayyad, à l’écart de l’agitation du centre commercial et du bruit de la circulation, et elle possède un charmant petit jardin. Elle est tout près du centre de santé et du marché, où j’aimais bien passer faire quelques courses après ma journée de travail. Mais ce que je préférais, c’était m’assoir dans mon jardin, près du bassin, et fumer le narguilé. J’aime beaucoup cela. C’était un endroit magnifique pour vivre, et j’espère que nous pourrons bientôt rentrer chez nous.
Le 2 mars 2026, nous nous sommes réveillés vers 2 heures du matin, prêts pour le suhoor [le repas d’avant l’aube durant le ramadan], nous avons allumé la télévision et nous avons vu que tout le monde fuyait, quittait le quartier. Ils disaient qu’il fallait partir, mais je ne voulais pas quitter ma maison – nous ne voulions pas. C’était le mois du ramadan, le plus beau mois de l’année, nous l’attendions avec tant d’impatience, nous avions prévu de le passer tous ensemble à la maison. Alors malgré les relances, nous sommes restés. Nous avons attendu jusqu’au matin, et c’est alors que les bombardements ont commencé. C’était terrible, j’étais sous le choc et je me souviens avoir pleuré. Et chaque fois que j’y repense, je pleure. Nous avions tellement peur. Mon frère a immédiatement appelé un taxi et nous sommes partis pour Saïda à 7 heures du matin. Je n’ai rien pu emporter avec moi ; je suis partie avec les vêtements que je portais et c’est tout. Nous étions encore à la maison quand les premières bombes se sont mises à tomber. Je ne pourrai jamais chasser ce jour de ma mémoire.
Nous sommes enfin arrivés à Saïda vers 16h : notre trajet a duré 9 heures [pour 30 km]. Nous avons dû interrompre notre jeûne et manger sur la route. Il y avait aussi ma sœur et ses enfants avec nous. Tout le monde était épuisé car le trajet avait été éprouvant : nous étions réveillés depuis 2h du matin, il y a avait eu beaucoup d’embouteillages et puis l’angoisse, le stress ne nous ont jamais quittés. C’était une journée extrêmement difficile.
Nous avons été très bien accueillis à l’école d’Abra, avec beaucoup de gentillesse et de chaleur. C’était bien organisé, nous nous sommes sentis tout de suite en sécurité. Nous avons été pris en charge très vite : nous avons pris possession de notre chambre, où nous vivons à huit personnes, et les bénévoles de DPNA nous ont dit qu’ils étaient là pour nous aider si nous avions besoin de quoique ce soit. Ils nous ont apporté des matelas et des couvertures et il y a régulièrement du monde qui vient nous voir pour savoir si nous allons bien, nous apporter de l’eau, etc. Cela nous a vraiment soulagés psychologiquement. Comme nous étions un peu apaisés, et tellement épuisés, nous nous sommes endormis aussitôt. Merci à vous, que Dieu vous protège. Vous faites tout votre possible pour nous.
Je passe à présent mes journées dans cette école. Le matin, au réveil, nous descendons dans la cour de récréation et nous partageons une tasse de Nescafé avec les autres personnes qui sont venues trouver refuge ici. Nous nous asseyons, nous parlons, nous partageons nos problèmes, nous nous écoutons les uns les autres. Je pense souvent à mes trois filles – elles sont 25, 30 et 32 ans – qui ont été déplacées à Beyrouth. Elles sont épuisées et sont très inquiètes pour leurs enfants. C’est une situation vraiment triste. Je leur ai dit de nous rejoindre dans cette école, si les choses ne s’arrangent pas. Je leur ai envoyé des photos d’ici, pour leur montrer qu’on y est bien.
La guerre est horrible mais elle a au moins ce bon côté : nous avons rencontré des gens formidables, avec de belles qualités humaines. Il y a l’équipe de DPNA qui est toujours présente et qui s’occupe bien de nous. Nous nous souviendrons de vous pour toujours. Et puis nous nous sommes fait des amis, on s’est fabriqué comme une deuxième famille. Mais tout ce que nous espérons, c’est que cette guerre s’arrête le plus vite possible et que nous puissions retourner dans notre maison. Je suis submergée par la nostalgie. Quand la guerre se terminera, nous retournerons dans nos quartiers et nos villages, nous irons rendre visite à nos voisins, comme nous le faisions avant. Je suis sûre que nous allons bientôt rentrer. »
Propos recueillis par Pierre Lemarchand & Manar Saad (DPNA).
Voici mon amie Roukaya. Je l’ai rencontrée dans l’école. Nous partageons la même chambre, la même épreuve, mais aussi des moments de soutien et de solidarité. Nous ne venons pas du même village du Sud, pourtant la distance et les différences s’effacent face à ce que nous vivons ensemble. Cette image raconte bien plus que la guerre : elle parle de résilience, de lien humain et d’espoir dans l’adversité. C’est une belle amitié née dans un lieu inattendu.
Chaque matin, quand je me réveille, je commence par remettre la chambre en ordre. Nous sommes huit à partager cet espace, alors garder un peu de propreté et d’organisation, c’est essentiel pour tenir. Je replace les matelas, je range les affaires, j’essaie de redonner à cette salle un semblant de normalité. Ce sont des gestes simples, mais ici, ils comptent beaucoup. Ils m’aident à garder le contrôle, à préserver un peu de dignité malgré tout ce qui se passe dehors.
Après avoir remis la chambre en ordre, nous commençons à faire le café. Je le prépare pour tout le monde car ici, on dit que le mien est délicieux ! Il n’a rien à voir avec le café que je bois chez moi dans mon jardin, mais nous faisons de notre mieux pour nous adapter. Dans cet abri, le rituel du café dépasse la simple habitude : c’est notre pause, une bouffée d’oxygène, durant laquelle on lit les nouvelles et on se parle de nos vies. L’odeur du café me ramène immédiatement à Nabatiyeh, à ces matins où tout semblait plus léger.