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Lorraine : « Mettons une veste à la précarité »

Mis à jour le par Pierre Lemarchand
Alexis devant le bleu de travail qu'il a créé pour l'exposition "Mettons une veste à la précarité". Frac de Lorraine, le 15 octobre 2026 à Metz.
Alexis Antoine devant le bleu de travail qu'il a créé pour l'exposition "Mettons une veste à la précarité". Frac de Lorraine, le 15 octobre 2026 à Metz. ©JM Rayapen/SPF

A Metz, du 3 au 14 octobre à la MGallery puis du 15 au 18 octobre au Frac de Lorraine, le Secours populaire a organisé une exposition afin de collecter des fonds pour combattre la pauvreté et la précarité. Intitulée « Mettons une veste à la précarité », elle présente le travail d’artistes qui se sont emparés d’un objet symbolique de cette région marquée par les mines et les hauts-fourneaux : le bleu de travail. La rédaction de Convergence s'est rendue, le 15 octobre, au vernissage de l'exposition au Frac. Reportage.

Les bénévoles ont troqué leurs traditionnels gilets azurés contre des bleus de travail et, bras tendus vers le ciel, ils déploient la toile d’un barnum. Puis soulèvent la haute tente pour venir la placer à l’entrée de la cour pavée de l’hôtel Saint-Ligier, le plus vieux bâtiment de Metz, construit au 12e siècle, qui accueille depuis deux décennies le Frac – Fonds régional d’art contemporain – de Lorraine.
 

En haut du chapiteau se détachent en lettres vives, légèrement dansantes, « Secours populaire français – fédération de la Moselle ». Il est bientôt 18h, ce 15 octobre, et tout est prêt ; l’exposition-vente « Mettons une veste à la précarité » a quitté ses quartiers de la MGallery, sise dans l’hôtel La Citadelle pour venir s’installer ici, trois jours durant. Dans l’une des plus grandes salles du Frac, une quinzaine d’œuvres d’art sont exposées – autant de bleus de travail revisités par des plasticiens renommés et des étudiants en art de la région.  

Les chevilles ouvrières de l’exposition, juste avant que celle-ci n’ouvre au public : les bénévoles du Secours populaire (en bleu) et sa directrice Céline Mériot (en rouge), l’artiste Matthieu Gauthier (en blanc) et la précieuse équipe du Frac (dont Sophie Potelon, en noir). ©JM Rayapen/SPF

Le public commence à pénétrer dans l’historique cour pavée, à laquelle Sophie Potelon, coordinatrice des programmes du Frac, est « très attachée ». Dans un pays en proie à la montée de l’extrême droite, aux violences et à l’exclusion, elle lui semble « un refuge, un abri qui protège en même temps qu’une ouverture sur l’extérieur ». La curatrice « se réjouit  » de l’accueil de cette exposition du Secours populaire, le dessein des Frac étant « que l’art aille à la rencontre de tous les publics. Travailler avec le Secours populaire est une évidence. » 

Le bleu, « couleur de l’espoir et des rêves » 

Sur les ciels monochromes des bleus, tendus au mur ou suspendus, défilent mille visages – ceux de mineurs, « travailleurs de la nuit sans étoile »*, d’une enfant entre deux mondes, d’un coureur de fond, d’une voyageuse – et paysages – une montagne au sommet enneigé, une campagne aux arbres en feu. Des animaux s’invitent, tel le Graoully, dragon mythique des Messins, un grand singe, un ours. Ces deux derniers sont l’œuvre de Matthieu Gauthier, mêlant pour chacun pas moins de huit bleus différents : bleu de Sèvres, bleu de Prusse, outremer…  « Le bleu, pour moi, est la couleur des émotions. Celle d’une mélancolie douce, qui ne serait pas reliée à la tristesse, mais à l’espoir et au rêve », souligne celui qui se définit volontiers comme un portraitiste du vivant.  

J’ai aimé cette idée de travailler à partir d’un objet, le bleu de travail, qui recueille les vestiges d’une vie de labeur pour y déposer une nouvelle sensibilité, celle d’un artiste : c’est une belle manière de sublimer et l’une, et l’autre.

Matthieu Gauthier, artiste et parrain de l’exposition « Mettons une veste à la précarité » 

A ses côtés, Céline Mériot, directrice de la fédération de la Moselle du Secours populaire, accueille les visiteurs ; tous deux sont les chevilles ouvrières de « Mettons une veste à la précarité ». C’est d’abord Céline qui imagina faire dialoguer art, histoire locale et solidarité autour d’un objet à la fois simple et hautement symbolique : le bleu de travail. « Cette exposition est un hommage aux travailleurs de la Vallée des Anges **, souligne la directrice du Secours populaire mosellan, ainsi qu’un acte de soutien à leur descendance qui continue de subir les conséquences des fermetures d’usine et est frappée par une terrible précarité. » Sa rencontre avec Matthieu est décisive : ce dernier mobilise dix artistes de la région – peintres, tapissiers, sculpteurs, stylistes – ainsi que cinq étudiants de l’École supérieure d’art de Lorraine (ESAL) où il enseigne.  

Entre mémoire et transmission 

Alexis Antoine est l’un d’eux : en troisième année à l’ESAL, le jeune homme répond volontiers aux questions des visiteurs sur son œuvre qu’il a intitulée « Atlas ». Tel le titan condamné à porter sur ses épaules la voûte céleste, l’ouvrier est amené à porter des charges lourdes et souffre du poids de son travail durant toute une vie. Alexis sait de quoi il retourne : il est lui-même fils et petit-fils d’ouvriers.  

Les plaques de métal, sérigraphiées, qui ornent son bleu sont des chutes que lui a données son père, soudeur dans une usine des Vosges. Quand il lui a envoyé une photo de son travail achevé – « parce qu’il n’a pas pu venir le voir en personne, il travaille trop et est épuisé » –, son père lui a répondu : « Bravo, ça a de la gueule ». Ce compliment-là, Alexis le chérit. A son instar, chaque artiste puise dans son histoire personnelle pour s’inscrire dans cette aventure collective et faire résonner l’universel. Nombreux sont celles et ceux dont les ancêtres ont passé leur vie à l’usine.  

Petit-fils et fils de mineurs, Joshua “Sucre” Zimmermann y a lui aussi travaillé. Sur le bleu qu’il a peint, le foisonnement des clématites transpose, en un geste intime et secret, le fracas sonore des ateliers. Son œuvre, quelque part entre la mémoire et la transmission, est avant tout le signe d’un engagement : les recettes de chaque bleu vendu – entre 450 et 4 200 euros pièce – seront reversées au Secours populaire. « Je dois avouer que je redoute que mon œuvre soit vendue, car c’est une partie de mon histoire qui se détachera, confie avec franchise Alexis. Mais ce qui l’emporte, c’est mon désir d’aider le Secours populaire. » 

Combattre pied à pied la précarité 

Les recettes collectées lors de cette exposition permettront aux bénévoles de la fédération de Moselle du Secours populaire, qui aident chaque année plus de 10 000 personnes, de poursuivre leur combat pied à pied contre la précarité. Celle-ci frappe de plus en plus de familles mosellanes, dont certaines viennent grossir les rangs des travailleurs et retraités pauvres. « Le dernier baromètre réalisé par Ipsos pour le Secours populaire l’a mis en lumière de manière crue, rappelle Céline Mériot. 40 % des actifs estiment que les fruits de leur travail ne leur permettent plus de couvrir leurs besoins primaires. »  

Les fonds alimenteront, particulièrement, le travail de l’association pour l’accès de toutes et tous à la culture. Deux fois par mois, une sortie est organisée par les bénévoles de la fédération : à la découverte du patrimoine architectural ou naturel des environs, au cinéma, au théâtre, au centre Pompidou-Metz et, bien sûr, au Frac. Avec ce dernier, les liens se sont resserrés dès lors que Céline Mériot a été invitée, il y a trois ans, à siéger au conseil d’administration de l’institution, afin de porter la parole des publics en situation d’exclusion. Régulièrement, des familles viennent y visiter l’exposition en cours, se balader dans son magnifique jardin, participer à des ateliers créatifs. « L’enjeu premier, c’est de faire que ces familles s’approprient leur ville. Parce qu’elles sont en situation de pauvreté, ou parce qu’elles ne maîtrisent pas la langue car migrantes, elles ne s’y sentent pas autorisées », analyse la directrice.  

« Au Secours populaire, nous sommes des optimistes. Aussi, je peux d’ores et déjà vous le dire : il y a aura une deuxième édition ». Ainsi Céline Mériot, directrice du Secours populaire en Moselle, a-t-elle clôturé son allocution lors du vernissage de l’exposition « Mettons une veste à la précarité ». ©JM Rayapen/SPF

« Mettre l’humain au centre » 

Dehors, le soleil s’efface pour laisser place à la nuit. Les plafonniers de la salle d’exposition révèlent d’autres nuances de bleus. Les fenêtres découvrent les hauts arbres du jardin dont les feuilles, en cet automne naissant, se parent de rouge et d’or ; elles offrent, avec le bleu, une palette de couleurs primaires. La solidarité, c’est élémentaire. Se saisissant du micro, Fanny Gonella, directrice du Frac, affirme sa fierté de travailler avec le Secours populaire : cela concrétise la volonté de son établissement de « mettre l’humain au centre ».  

Chacun des artistes et des étudiants présents sont invités à s’exprimer sur leur travail. Une jeune femme s’avance. Iman Ourahou Pkoi est la créatrice d’un bleu qu’une modèle porte à ses côtés. Cette dernière se met à danser lentement tandis que l’étudiante en art dit un poème écrit pour l’occasion. L’art permet ceci : donner voix et faire lien ; c’est ce qu’Iman dit, droite comme un I, tandis que la danseuse à ses côtés évolue.  

En formules éclairs, elle saisit la continuité de la douleur et le passage du temps. « La fracture que le bleu protégeait a changé de nature. Elle ne gronde plus, n’a plus le fracas des usines ni le bruit du métal. Elle s’est faite silencieuse. Fatigue intime, effondrement sans éclat. » Iman raconte les bleus au corps de générations d’ouvriers, les bleus à l’âme de leurs enfants après eux, frappés par la pauvreté. Elle révèle, avec ses mots choisis, l’importance de l’événement que le Secours populaire a coorganisé avec le Frac de Lorraine : il ne faut pas taire les blessures que la pauvreté inflige mais, au contraire, les dire haut et fort. Et tout mettre en œuvre pour les guérir.  


*D’après un poème de Chantal Abraham.

**Surnom donné à la vallée de la Fensch. Il vient de la terminaison en « ange » de plusieurs noms de communes de la vallée, notamment Hayange, Florange, Nilvange et Serémange-Erzange. La Vallée des Anges a été marquée par les mines, les usines et les hauts-fourneaux qui ont fait la richesse industrielle de la Lorraine.