Copain du Monde
Avec les petits maraudeurs de Paris
Tous les dimanches à Paris, les enfants bénévoles du Secours populaire, réunis au sein du mouvement Copain du Monde, distribuent des pâtisseries, des viennoiseries et du pain aux personnes vivant à la rue, place de la République ou de l’Hôtel de Ville.
Elles attendent porte de Montreuil, devant la pharmacie qui fait l’angle. Mayar, puis Roubayena, toutes deux 10 ans, sont arrivées en premier pour la maraude que les membres de Copain du Monde de Paris mènent tous les dimanches soir. Shazia, la responsable à Paris du mouvement des enfants bénévoles, Copain du Monde, arrive elle aussi. « Je viens régulièrement à la maraude parce que j’aime donner des sourires aux gens qui vivent dans la rue », dit Mayar.
« Ça me rend heureuse de les voir sourire »
L’équipe de Copain du Monde va récupérer des invendus dans une boulangerie haut de gamme, rue Oberkampf, un peu plus loin sur la ligne de métro 9. Les enfants distribuent ensuite les pains, les pains spéciaux, les focaccias, les viennoiseries raffinées et, en ce dimanche de février, des galettes des rois. « J’aime leur donner à manger. Ça me rend heureuse de les voir sourire, confie Roubayena. Normalement, on est capable de tous manger à notre faim et en fait, ce n’est pas le cas. »

Vivre à la rue et donc dans l’extrême pauvreté affaiblit les organismes, fragilise la santé psychique. En 2024, au moins 912 personnes sont mortes soit dans la rue, soit en étant hébergées, selon le 13e rapport du Collectif des morts de la rue. Parmi eux, figurent 31 enfants âgés de moins de 4 ans. Pour rappel, dans son 1er rapport en 2012, le collectif avait dénombré 413 décès. Année après année, la courbe est implacablement en hausse, contrairement à l’espérance de vie à la rue. Désormais, l’âge moyen des décès est inférieur à 48 ans, accusant un écart de 32 ans par rapport à la population générale.
L’équipe de jeunes maraudeuses et maraudeurs se rend habituellement place de la République ou place de l’Hôtel de Ville. Des lieux où les personnes les plus en détresse s’aménagent un refuge depuis pour ainsi dire “toujours”, comme le chroniquaient l’écrivain et journaliste Jean-Paul Clébert et le photographe Patrice Molinard dès les années 1950 (Paris insolite, Denoël, 1952).

Les enfants descendent dans la bouche de métro dès que Saïd et Aymen, 13 ans chacun, les ont rejoints après leur match de foot. « On compte sur nous, alors donnons toute notre énergie positive », déclare Aymen lors d’un petit discours pour encourager la jeune troupe. Les enfants descendent rapidement l’escalier qui mène au quai : direction Oberkampf et la boulangerie The French Bastards, qui fait l’angle avec la rue de Nemours.
Le ciel s’est assombri quand les enfants ont vu les lumières se refléter sur la surface du grand comptoir blanc, à travers les grandes baies vitrées encastrées dans la ferronnerie industrielle noire laquée. L’équipe de la boulangerie leur ouvre la porte et leur apporte quatre sacs pleins de fougasses aux olives, de focaccias parsemées de thym, de galettes des rois, de pain et de cookies à la pistache. « C’est important d’avoir des viennoiseries intactes et belles. Les gens qui vivent dans la rue y ont droit eux aussi », juge Roubayena.
La personne n’est pas là. L’équipe repart.
Après avoir rangé les pâtisseries et les gourmandises dans un cabas monté sur deux roues, les enfants marchent vers le lieu de leur maraude. La nuit hivernale enveloppe désormais la capitale et le flux des phares rythme l’avenue de la République. En passant à la hauteur du terre-plein végétalisé du boulevard Richard-Lenoir, Shazia fait un détour par le petit parc Jules-Ferry où des gens discutent sous les arbres. « Je vérifie si une personne que l’équipe connaît est là », explique-t-elle. Non. Elle n’est pas là. L’équipe repart.



Au passage piéton de la rue de Malte, un jeune couple arrête les bénévoles. Le jeune homme – très grand, souriant, très calme — a reconnu l’équipe. Une petite discussion s’établit, non, non il ne veut pas de photo, il refuse poliment mais son visage s’illumine quand les enfants lui donnent de la focaccia et des pâtisseries. « C’est Henriette [Steinberg, la secrétaire générale du Secours populaire] qui a fait pendant des années cette maraude, avant que Copain du Monde s’en occupe, raconte Shazia. Elle nous rejoint de temps en temps. »
Arrivés en vue de la colonne de la République, les enfants se dirigent vers le bâtiment massif, façon IIIe République, qui borde la place par l’est. Là, contre les vitrines qui les éclairent par l’arrière, des hommes sont assis sur des couvertures, des sacs, des plaques de mousse. Tout ce qui peut leur éviter d’être en contact direct avec le froid du sol. Mais rien parmi leurs maigres affaires ne peut vraiment les protéger de l’humidité de l’air ou de la morsure du vent quand il se lève.
350 000 personnes sont sans domicile
« Bonsoir, comment allez-vous ? Vous voulez du pain ? Vous voulez aussi de la galette ? » demande Shazia à un colosse à la barbe rousse, dont le bonnet est bien enfoncé sur le crâne. Emmitouflé dans un large anorak, l’homme répond par deux « oui », et fait des signes pour faire comprendre qu’il ne parle pas le français. Le nombre de personnes sans domicile est évalué, en 2024, à 350 000. Un chiffre qui a triplé en 15 ans dans un contexte de forte précarisation et par l’absence de solution apportée à de nombreux migrants et exilés.

Puis, Shazia fait quelques pas vers la lumière blanche et crue d’une autre vitrine à la recherche d’une famille que l’équipe aide tous les dimanches. « Non, ils ne sont pas là. Ça fait deux semaines de suite. La famille a dû aller ailleurs, j’espère que tout va bien pour eux », souffle Shazia. Quand la petite Mayar parle de ses maraudes, son regard s’éclaire et des petites fossettes s’animent le long de ses joues : « Je me souviens particulièrement de cette famille très gentille, qui vit à la rue avec un bébé. »
En effet, l’une des caractéristiques de la grande précarité est l’apparition de 2200 enfants dormant avec leurs parents sous la tente, dans des squats et d’autres abris de fortune après un appel au 115, faute de solution d’hébergement. Le nombre d’enfants dans cette situation a bondi de 30 % entre 2022 et 2025.



Tournant au coin de l’immeuble massif, l’équipe s’approche d’un groupe d’hommes assis devant et sous une tente en forme de cloche. L’ombre empêche de distinguer sa couleur. Les enfants puisent dans le cabas qui leur apporte non seulement de précieuses calories mais leur donne aussi de quoi se régaler. La petite Mayar en revient remuée : « Ils demandent des vêtements parce qu’ils ont froid, mais on n’en a pas avec nous. Je ressens un peu de tristesse en les imaginant sous leur tente et dans le froid. »
Les deux filles jouent quelques instants
Après avoir poussé jusqu’au canal Saint-Martin, l’équipe de petits bénévoles fait demi-tour à la passerelle Jane-Birkin et revient sur ses pas. Point de départ de tant de manifestations, la place de la République apparaît presque vide par comparaison avec les jours où les cortèges hérissés de banderoles couvrent le pavé. La maraude touche à sa fin. Mayar prend l’un de ses gants transparents de boulangère et souffle dedans comme dans un ballon. Sa copine Roubayena rigole. Les deux filles jouent quelques instants.
S’éloignant de l’abribus devant lequel elle se tenait, une femme avec un bébé vient à la rencontre de l’équipe. Les copines du Monde tentent de parler un peu avec la jeune mère de famille, lui demandant si elle aime les cookies. « Afghanistan », leur répond-elle avec un fort accent. La femme sourit, guettant leurs réactions. Son regard, un peu perdu, fait des allers-retours d’une fille à l’autre.
