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Gaza, le combat pour la survie se poursuit 

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Les équipes mobiles de PMRS suivent les mouvements de population et se portent au plus près de ceux qui souffrent. Ici, sur la route de Salah al-Din, au sud de la ville de Gaza.
Les équipes mobiles de PMRS suivent les mouvements de population et se portent au plus près de ceux qui souffrent. Ici, sur la route de Salah al-Din, au sud de la ville de Gaza. ©PMRS / SPF

Dans des conditions extrêmes, le Secours médical palestinien (PMRS), le partenaire historique du Secours populaire en Palestine, continue, avec un engagement inaltéré, d’apporter à la population gazaouie un accès aux soins. En dépit du « cessez-le feu » prononcé il y a 90 jours, la situation demeure catastrophique. Le Docteur Bassam Zaqout, directeur de PMRS dans la bande de Gaza, fait le point. Entretien.

Avant toute chose, Bassam, comment vous sentez-vous ?

Je vais être honnête avec vous : je me sens épuisé, dépassé. La vie quotidienne est devenue insoutenable, notamment en raison des déplacements répétés et de l’absence totale de stabilité. Comme beaucoup de familles, j’ai été contraint de quitter mon domicile à cause de la guerre. Je me prépare actuellement à retourner chez moi à Gaza, dans le quartier de Sheikh Radwan, qui a subi d’importants dégâts lors de l’opération terrestre menée avant le cessez-le-feu. Mais avant notre retour, il nous faut reconstruire notre maison et nous procurer un accès fiable à une source d’eau. Ce long exil et cette incertitude continuelle ont, sur le plan psychologique, profondément abimé ma famille.

Comment parvenez-vous, dans de telles conditions, à mener votre travail au sein de PMRS ?

Malgré la fatigue et mes propres difficultés, je me sens animé par un profond sentiment de responsabilité, envers notre peuple comme envers nos équipes. C’est ça qui me permet de tenir, même dans les moments les plus durs. Je continue de coordonner les services de santé de PMRS dans toute la bande de Gaza et de soutenir nos soignantes et soignants dans les centres de santé, les cliniques mobiles et les points médicaux où ils travaillent. Pour cela, il faut sans cesse s’adapter et bouger, à cause des frappes qui perdurent, de la fermeture des routes et des points de passage, des mouvements de population. 

Comment vont les équipes de PMRS ? 

Nos équipes sont soumises à une pression extrême. De nombreux membres de PMRS ont perdu des proches ou leur maison et ont été déplacés à plusieurs reprises. Ils travaillent dur, tout en portant leur lot de deuils et de traumatismes. Les souffrances qu’ils ont endurées pendant l’agression leur ont donné un sens des responsabilités encore plus aigu et une compréhension plus profonde de l’importance de notre travail humanitaire. Malgré l’épuisement et le manque de moyens, ils font preuve d’un dévouement et d’un professionnalisme extraordinaires, travaillant des journées entières dans des conditions dangereuses.

Si le cessez-le-feu a réduit les violences directes, il n’a pas entraîné d’amélioration des conditions de vie quotidiennes. Une grave insécurité alimentaire persiste.

Comment s’organise le travail de vos équipes depuis le cessez-le-feu ? 

Bon nombre de nos établissements de santé ont été détruits ou gravement endommagés, ce qui nous a obligés à revoir notre manière de travailler, en déployant 90 équipes mobiles qui se portent au plus près des personnes. Mais nous avons pu rétablir des services dans certains centres qui tenaient encore debout, notamment le centre de santé de Jabaliya dans le nord et le centre de santé de Tal Al-Hawa, quartier sud de la ville de Gaza. Parallèlement, nous avons ouvert un nouveau centre de santé principal dans la ville de Gaza[1], qui offre une gamme de services intégrés avec un accent porté sur les traitement des maladies chroniques, la santé des femmes et la rééducation des personnes blessées et handicapées. PMRS fonctionne grâce à ses centres de soins de santé primaires partiellement opérationnels, mais aussi ses cliniques mobiles et ses points médicaux d’urgence répartis dans la bande de Gaza. 

Dans un contexte où tout est urgence, quelles sont vos priorités ? 

Nos équipes gardent le même cap : donner la priorité aux soins vitaux et aux populations les plus vulnérables. Les priorités de PMRS consistent à maintenir les services de santé primaire essentiels, traiter les maladies chroniques, soutenir la santé maternelle et infantile, lutter contre la malnutrition, refaire fonctionner nos laboratoires, réhabiliter les services de rééducation et assurer les soutiens psychologiques. Ces priorités reflètent les besoins les plus urgents exprimés par la population. Nous répondons à d’autres besoins fondamentaux : l’accès à la nourriture, à l’eau potable, à un abri. Ce qui nous anime, c’est préserver ce qui reste de dignité aux habitants de Gaza. 

Comment décririez-vous l’état psychologique de la population ?

Elle est épuisée et en proie à une immense tristesse mais aussi, et de plus en plus, à la frustration et au désespoir. Après le cessez-le-feu, beaucoup espéraient des améliorations significatives, en particulier l’ouverture des points de passage et l’entrée d’une aide humanitaire suffisante. Mais, près de trois mois après, très peu de choses ont changé. De nombreuses familles déplacées n’ont pas pu retourner chez elles, la reconstruction des infrastructures n’a pas commencé et il n’y a pas d’autorité gouvernementale opérationnelle à Gaza. Les gens continuent de vivre dans la plus totale incertitude et le désordre permanent, ce qui affecte tous les aspects de leur vie quotidienne. Si le cessez-le-feu a réduit les violences directes, il n’a pas entraîné d’amélioration des conditions de vie quotidiennes. Une grave insécurité alimentaire persiste, en particulier chez les enfants, les femmes enceintes et allaitantes et les personnes âgées.

CHAQUE JOUR,
PMRS soutient 7400 personnes partout dans la bande de Gaza :

4 000 pour un suivi de médecine générale et pour les maladies contagieuses
700 pour le traitement de maladies chroniques (diabète, cancer, etc.)
600 pour des urgences absolues dues à des blessures de guerre
500 pour le suivi gynécologiques de jeunes mamans
200 pour un suivi médical dû à la malnutrition 
500 pour un soutien psychologique 
100 pour la rééducation
800 enfants bénéficient chaque jour d’activités récréatives (sport, loisirs, arts plastiques). 

Sans oublier les campagnes de vaccination et les distributions de produits de première nécessité (lait infantile, kit de premiers secours, kit pour les femmes enceintes, etc.).

De quelle teneur est l’aide humanitaire qui parvient aux habitants ? 

Elle entre en quantités très limitées, bien en-deçà des besoins réels. De plus, l’aide alimentaire est très peu variée : elle se compose principalement de riz, de pâtes et de conserves. Les légumes frais, les fruits ou la viande demeurent des denrées extraordinaires. L’aide apportée aux enfants est réduite au strict minimum, parfois limitée à une barre chocolatée ou un soda : cela ne peut en rien répondre aux enjeux nutritionnels. Ce manque de diversité empêche les Gazaouis d’avoir une alimentation saine, interdit tout sentiment de bien-être. Quant aux articles non alimentaires, beaucoup sont indisponibles. Il existe une grave pénurie de pièces détachées pour voitures, de pneus et de batteries, ce qui affecte les transports quotidiens et entrave la circulation des ambulances. Les matériaux de base pour les petites réparations domestiques, dont la plomberie, font également défaut, ce qui empêche les familles de réparer leurs maisons. Avec l’arrivée du froid, le besoin en vêtements d’hiver se fait également de plus en plus pressant, mais la pénurie est totale. Il y a bien des marchandises qui entrent, mais leurs prix sont si élevés que les gens n’ont pas les moyens de se les procurer : leurs revenus ont chuté. Les familles qui ont encore quelques économies essaient de les préserver, sachant qu’un nouveau déplacement pourrait survenir à tout moment. Lors du dernier déplacement, certaines familles ont dû dépenser près de 4 000 dollars américains pour financer le transport, trouver un terrain où se loger, se procurer une tente…

La majeure partie de la population vit à présent dans des tentes. Quelles sont les conséquences des conditions hivernales sur les Gazaouis ?

Les familles souffrent du froid, de la pluie, de l’humidité et de très mauvaises conditions d’hygiène. Les conséquences sont graves sur la santé, en particulier pour les plus vulnérables. Chez les enfants, nous constatons une forte augmentation des infections respiratoires, des pneumonies, des diarrhées, des maladies de peau et une aggravation de la malnutrition. Les femmes enceintes courent de grands risques liés à leur grossesse et à leur accouchement ; les questions de santé reproductive sont rendues difficiles. Quant aux personnes âgées, elles souffrent encore plus des maladies chroniques liées au froid, à l’humidité et à l’accès limité aux soins. Mais l’un des impacts les plus graves de la vie sous tente est l’absence totale d’intimité. Les familles vivent extrêmement près les unes des autres, il n’y a plus de foyer, de « chez soi » possible à Gaza. Je serais bien en peine de vous dire quelle saison est la pire, l’hiver ou l’été. Le froid extrême ou la chaleur extrême ? La vie sous tente représente une violation de la dignité humaine. Elle affecte profondément la santé mentale, la vie familiale, la dignité des femmes et le sentiment de sécurité des enfants, ajoutant un énorme fardeau psychologique à des personnes déjà traumatisées.

Les soignants de PMRS assurent un travail de suivi, indispensable pour les patients souffrant de maladies chroniques ou de blessures de guerre. ©PMRS / SPF

De quoi avez-vous le plus besoin et comment le Secours populaire peut-il continuer d’aider PMRS ?

Ce dont nous avons le plus besoin, c’est d’un soutien durable et souple, modulable, pour assurer la continuité des services de santé essentiels à Gaza. Cela comprend les médicaments, le matériel médical et l’aide alimentaire et en produits d’hygiène, ainsi que le soutien aux cliniques mobiles et aux centres de soins de santé primaires, en particulier dans les zones difficiles d’accès et celles où la population vient de se réinstaller. Soutenir les services de rééducation est également essentiel, en particulier pour les personnes blessées de guerre et les personnes handicapées, qui ont besoin de soins de longue durée. Nous avons également besoin de réhabiliter nos centres de santé endommagés et détruits, afin que les services essentiels puissent être rétablis de manière durable. Et puis, tout aussi important, nous avons besoin de pourvoir à nos professionnels de santé un soutien psychosocial, qui les aidera à poursuivre leur mission et ne pas craquer. 

Un tel soutien moral est très important, n’est-ce-pas ?

Il est fondamental. Le sentiment que les gens, dans le monde entier, sont solidaires avec nous donne à nos équipes et à nos familles de la force et de l’espoir. Le soutien du Secours populaire, notre partenaire depuis des décennies, est pour nous un encouragement à continuer d’accompagner les personnes les plus vulnérables de Gaza, non seulement pour les aider à survivre, mais aussi pour préserver leur dignité et leur espoir dans ces moments dramatiques.


[1] 5 centres de PMRS ont été totalement détruits, dont le principal centre de santé de Gaza, ciblé le 22 septembre 2025 par une frappe israélienne. Ce centre permettait le suivi des malades de cancer, de diabète et appuyait les centres de santé voisins, en particulier pour les analyses médicales. 


Offrir des sourires à 400 enfants de Gaza

PMRS a toujours porté une attention particulière à l’enfance. Depuis le 7-Octobre, ses soignants apportent un suivi médical et un accompagnement pour 5 400 orphelins gazaouis. Chaque jours à Gaza, 800 enfants peuvent bénéficier d’activités récréatives mises en place par les animateurs de PMRS, là où ils vivent, dans les abris et les camps de déplacés. Un atelier de dessin, une partie de football, un spectacle de clowns, un goûter improvisé : tous les moyens sont déployés par notre partenaire pour que les enfants Gazaouis soient respectés dans leurs droits, notamment ceux d’être soignés, d’être protégés et d’accéder aux loisirs, au sport et à la culture. L’enjeu fondamental, pour PMRS, est que ces petits puissent préserver une part d’enfance et vivre des moments de joie, d’insouciance et d’émerveillement, être considérés, aimés, choyés. Ainsi, avec le soutien du Secours populaire, le 31 décembre, à Beit Lahia dans le nord de la bande de Gaza, s’est déroulée une journée festive placée sous le signe du Père Noël vert. 400 enfants, dont de nombreux orphelins, ont pu participer à des jeux, assister à un spectacle, se voir offrir des cadeaux et des friandises. Oublier, le temps d’une belle journée, la guerre, le deuil et les privations. Azaam, coordinateur de santé à PMRS, témoigne : « C’était une journée fantastique. J’ai vu le sourire sur le visage des enfants et ça faisait très longtemps… Ces sourires ont suffi à mon bonheur et je ne suis pas prêt de les oublier. »