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Cahors : le plein de courses et d’humanité pour les étudiants en difficulté

Mis à jour le par Pierre Lemarchand
Tandis que Bastien emplit le sac d’Elora, le cœur de l’étudiante s’allège. ©JM Rayapen / SPF
Tandis que Bastien emplit le sac d’Elora, le cœur de l’étudiante s’allège. ©JM Rayapen / SPF

Si elle ne possède pas de campus, la ville de Cahors (Lot) compte néanmoins 1100 étudiants, faisant face pour certains d’entre eux à la précarité ou l’isolement. Pour répondre à leurs difficultés matérielles, mais aussi à leur fragilité psychologique, les bénévoles du Secours populaire de l’antenne cadurcienne se mobilisent.

Avant d’atteindre les rayonnages du libre-service de l’antenne du Secours populaire de Cahors, Elodie et son amie Roxane sont accueillies par trois sourires. Celui de Pascale, qui tient la permanence d’accueil, d’abord : « Bonjour ! Comment allez-vous ? ». Puis celui d’Anne, infirmière en prévention à la Maison des Ados et des Jeunes[1] : « Soyez les bienvenues ! ». Celui de Pierre, restaurateur et militant tout-terrain, enfin : « Entrez, je vous en prie ! ». Un mardi sur deux, à partir de 17h, les bénévoles ouvrent les portes de l’antenne aux étudiants en difficulté. Les franchissent alors de futurs audioprothésistes, infirmières, auxiliaires petite enfance ou graphistes, des apprentis, des étudiants en BTS ou en école d’art.

Durant deux heures, les lieux ne désemplissent pas. Au fur et à mesure qu’Elodie circule dans le libre-service, son sac s’emplit de vivres. « – Tu veux de la sauce tomate ? Elle est bio et produite dans les jardins solidaires du Secours pop ! », lui propose Pierre. Elodie acquiesce et se saisit d’un bocal vermillon : « La dernière fois j’ai fait des bolos avec, c’était un délice », se souvient-t-elle. C’est la troisième fois que l’étudiante vient au Secours populaire. « C’est toujours la même équipe de bénévoles alors c’est rassurant. On a du temps, ce n’est pas une file d’attente, c’est très humain. Je n’ai que 18 ans et, ici, je me sens soutenue, accompagnée » La jeune Rochelaise n’est pas retournée chez ses parents depuis deux mois. « Les bénévoles m’apportent une présence… peut-être pas parentale, mais familiale, sans aucun doute. » 

Toujours à l’écoute

Au centre de la pièce, un îlot déborde de fruits et légumes du jour. Elodie s’y attarde, Pierre l’encourage à se servir, elle glisse une salade et une poignée de carottes dans son sac avec gourmandise. « J’achète en priorité des féculents, des aliments bourratifs qui coupent la faim. L’aide du Secours pop va me permettre de manger plus sainement, de me cuisiner des choses que j’aime ! » Avant de repartir, elle va à la rencontre d’Anne qui a installé un stand dans le vestibule. L’infirmière parle d’une voix douce et assurée, créant ainsi un climat immédiat de confidentialité et de confiance. Par le biais de questions apparemment anodines, Anne sonde l’état émotionnel et les conditions matérielles des jeunes. « Cela fait longtemps que tu es partie en vacances ? » « Tu t’es fait des amis à Cahors ? » « Ca va, ce n’est pas trop stressant les études ? ». C’est ainsi qu’Anne confie « mettre un pied dans la porte ». « Le but de ma présence est de pouvoir identifier chez les jeunes des difficultés ou des besoins et leur signifier qu’il existe des espaces qui peuvent les accueillir. » Elodie repart avec les coordonnées d’Anne – « Elle m’a dit qu’elle serait toujours là pour m’écouter si je me sens seule ou anxieuse. Il faudra que je surmonte la gêne d’avouer que j’ai besoin d’aide. C’est ce que j’avais fait quand je suis venue au Secours populaire la première fois et je n’ai aucun regret », sourit-elle.

Anne, infirmière, évoque avec Elodie les questions de santé mentale et de bien-être. ©JM Rayapen / SPF

Anne vient régulièrement à la rencontre des jeunes accompagnés par le Secours populaire, afin d’évoquer avec eux différents aspects de leur santé – la nutrition, la sexualité ou la santé mentale, comme aujourd’hui. « Les étudiants que je rencontre font face à des difficultés matérielles mais aussi à un stress important, lié aux forts attendus quant à leurs études et au fait que certains ne peuvent pas se permettre de redoubler, analyse la professionnelle de santé. Cela leur demande beaucoup de travail et les isole. » L’infirmière détaille alors tout ce que ces jeunes étudiants ou apprentis « abandonnent » au fur et à mesure : les petits plaisirs comme une séance de cinéma ou un bon plat, les pratiques sportives – pourtant propices à évacuer les tensions et favoriser un bon sommeil – et les sorties entre amis. « Je trouve ce temps de distribution remarquable car c’est lors de celui-ci que les jeunes ont exprimé leur désir de pouvoir se retrouver dans des espaces sécurisés et sécurisants, sans jugement, conclut-elle. Les bénévoles du Secours populaire font montre d’une présence humaine et bienveillante qui permet cette rencontre. »

Des rêves à nouveau

L’expression, par les étudiants accompagnés par le Secours populaire, de leur fragilité psychologique, leur sentiment d’isolement, leur difficile gestion du stress, a fait écho chez les bénévoles. Les « Disco Bol » ou « Disco Soupe » (selon le menu du jour !) sont alors imaginés. Ces moments collectifs et festifs, où l’on cuisine et fait la fête ensemble, répondent à ce désir de nombreux jeunes de « faire lien ». Certains ont également réalisé un court-métrage d’animation, intitulé « Le Dire pour agir », qui recueille leurs inquiétudes mais, surtout, leurs aspirations et propositions pour de meilleurs lendemains. Ils y confient leur espoir d’un monde « où chacun trouverait sa place, en devenant acteur d’une société plus fraternelle ». Camille, la vingtaine, à présent graphiste en « full télétravail », s’est beaucoup investi dans sa réalisation. « Ce que montre notre film c’est qu’au-delà des difficultés matérielles, comme le besoin de nourriture, nous partageons une soif d’engagement, de nous redonner des rêves et le droit d’imaginer un avenir meilleur. Les jeunes ont besoin d’être écoutés, de rompre avec la solitude, détaille ce jeune homme engagé. Moi, ce n’est pas matériellement mais socialement que le Secours m’a aidé. Entre la sensation d’impuissance face aux défis de ce monde, la monotonie du “boulot-dodo” et le repli sur soi, s’engager est une porte de sortie. »

Quand je viens au Secours populaire, je me sens humaine.

Elora, étudiante, 24 ans.

Elora respire un grand coup. C’est la seconde fois qu’elle vient mais c’est encore difficile. Cela fait pourtant deux ans qu’elle s’attarde sur l’information affichée sur les murs de son école. « La première année, je n’ai jamais osé, souffle-t-elle. Ma deuxième année a été chaotique, j’ai dû retourner chez mes parents et ils m’ont nourrie, puis j’ai été hospitalisée et c’est l’hôpital qui m’a nourrie. » Longtemps entravée par « un sentiment de honte », cette étudiante en licence d’arts graphiques de 24 ans se dit « heureuse d’avoir enfin franchi le pas ». « Quand je viens au Secours populaire, je me sens humaine », poursuit-elle. « Il n’y a pas de jugement. Toutes les paroles, les attentions, ça atténue la honte. Il me reste, au fond, un sentiment d’illégitimité. Je me dis que des gens ont plus besoin que moi. Mais la réalité c’est que, sans l’aide du Secours populaire, je ne pourrais jamais manger deux repas par jour. » Le visage d’Elora s’est détendu. Les mots chaleureux de Pascale, d’Anne et de Bastien, le jeune bénévole qui l’accompagne dans ses « courses », ont fait leur effet ; ce dernier lui donne des conseils pour cuisiner les légumes du jour mais parle surtout avec elle « des choses de la vie, comme un ami ». Au fur et à mesure que le sac d’Elora s’alourdit, son cœur s’allège – avoir trouvé des serviettes hygiéniques et de l’huile est un soulagement car elles sont devenues des « produits de luxe ». 

« Je suis extrêmement reconnaissante de cette solidarité », confie, non sans une certaine gravité, Elora, après un dernier échange avec Anne. « La solidarité, c’est un mot qui est prononcé tout le temps, par un tas de gens, par les politiques notamment. Mais tant qu’on ne la vit pas, on ne peut pas vraiment la comprendre. Concrètement, dans mon sac, il y a des produits que je n’aurais jamais pu m’acheter. En même temps, il y a des produits que je ne prends pas car je pense à ceux qui en auront plus besoin que moi. J’ai en tête cette chaîne humaine – ces gens avant moi, ces gens après moi. » La solidarité, poursuit-elle, c’est aussi le fait de se sentir mieux « à présent que quand je suis arrivée : je me sens plus confiante en moi et en l’avenir. » Elle se saisit du petit flyer annonçant la prochaine soirée « Disco Soupe » ; elle y viendra, assurément.

Les jeunes, qu’ils soient bénévoles ou aidés, se retrouvent autour de repas partagés. ©JM Rayapen/SPF

[1] La Maison des Ados et Jeunes du Lot est un lieu d’accueil et d’écoute pour les questions de santé et de bien-être, confidentiel et ouvert à tous les jeunes de 11 à 25 ans, à leurs parents et aux professionnels de la jeunesse.

La précarité de la jeunesse en quelques chiffres

1 jeune Français sur 2 (50%) exprime un fort sentiment d’angoisse en pensant à sa situation actuelle et son avenir ; plus d’1 jeune sur 5 (22%) se dit même désespéré.

50 % des jeunes Français se déclarent mécontents de leur niveau de vie ; 43 % des étudiants français déclarent vivre dans une situation difficile.

Faute de moyens suffisants, près d’un jeune Français sur deux (48 %) rencontre des difficultés à se procurer une alimentation saine et équilibrée.

56 % des jeunes Français sont obligés de se priver de loisirs et d’activités culturelles.

(Source : baromètre Ipsos / Secours populaire 2025)