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Haïti : « En temps de crise, la solidarité permet d’envisager l’avenir »

Mis à jour le par Pierre Lemarchand
Martine Canal, présidente de l’AHCD, partenaire du Secours populaire en Haïti, avec un enfant déplacé accompagné dans le cadre d’un programme de soutien psychologique. Parc d’attraction de Lakay, Port-au-Prince, Noël 2025.
Martine Canal, présidente de l’AHCD, partenaire du Secours populaire en Haïti, avec un enfant déplacé accompagné dans le cadre d’un programme de soutien psychologique. Parc d’attraction de Lakay, Port-au-Prince, Noël 2025. ©AHCD / SPF

L’AHCD – Association haïtienne de citoyens pour le développement – est un des partenaires locaux du Secours populaire en Haïti. La complicité se noua en 2010, au lendemain du grand tremblement de terre, et ne s’est jamais démentie depuis. Sa présidente, la pédiatre Martine Canal, décrit l’AHCD comme « apolitique et pluraliste de la solidarité ». Dans une Haïti dans la tourmente, minée par la pauvreté et la violence, meurtrie par le passage du cyclone Melissa il y a sept mois, l’entraide est indispensable. Martine Canal revient sur une année de solidarité. Interview.

Martine, quels projets lient votre association au Secours populaire ?

Actuellement, nous conduisions avec le soutien du Secours populaire un vaste projet de dépistage et de prise en charge des troubles visuels chez les enfants en milieu scolaire, dans des écoles implantées dans des quartiers populaires pauvres. Ces troubles freinent leurs apprentissages. C’est un projet qui s’étend sur trois ans, de novembre 2024 à novembre 2027. Grâce à ce projet, ce sont 20 000 enfants qui sont touchés, via des visites et examens médicaux, la distribution de lunettes adaptées et parfois des interventions chirurgicales. 

Nous apportons aussi un soutien à 1000 familles rurales de la région de Jacmel qui ont été victimes du passage du cyclone Melissa, dans le sud-est du pays, à l’automne 2025. Déjà pauvres, elles ont tout perdu : leurs maigres possessions ainsi que leur jardin, leur bétail, c’est-à-dire leurs sources de revenus. Les bénévoles de l’association ont aidé ces familles à nettoyer leurs maisons et leur distribuent des colis avec des aliments de base, afin qu’ils puissent subvenir à leurs besoins, en attendant de pouvoir mettre en place avec elles des projets à plus long terme, qui leur permettra de reprendre leur vie en main. Nous allons les aider à retrouver leur autonomie alimentaire et financière. 

Les troubles visuels entravent l’apprentissage des enfants pauvres de Port-au-Prince et Jacmel. L’AHCD, avec le soutien du Secours populaire, conduit un programme de dépistage et de soins sur trois années. ©AHCD / SPF

Chaque année est également occupée par la déclinaison en Haïti de deux campagnes phares du Secours populaire, celles des Vacances pour tous et des Pères Noël verts. Qu’ont mis en place les bénévoles de l’AHCD pour offrir des vacances aux enfants ?

Pour les enfants oubliés des vacances, nous avons organisé, l’été dernier, un camp d’été sur deux semaines. Les années passées, nous emmenions les enfants dans des villages « Copain du Monde » en France, sur l’invitation du Secours populaire. Mais l’été dernier, la situation était telle que nous ne pouvions pas voyager avec les enfants : il n’y avait déjà plus de vols au départ de Port-au-Prince et, pour se rendre dans le nord du pays d’où des avions continuaient de partir, les routes sont beaucoup trop dangereuses. Cela nécessite un trajet de plus de six heures où tout est hypothétique : on peut sortir de chez soi et ne plus jamais y revenir – cela dépend de l’humeur des groupes armés qui contrôlent le secteur… Nous n’avions pas souhaité prendre ce risque, aussi avons-nous organisé une colonie de vacances pour une trentaine d’enfants. Nous avons imaginé des activités qui leur ont permis de créer des amitiés mais aussi gérer leur stress et leurs émotions. Des activités manuelles, telles la cuisine, la peinture, la poterie, la gravure. Ils ont fabriqué des bougies ou encore des bracelets. Nous, bénévoles de l’association, les avons accompagnés comme nos propres enfants ; nous les avons soutenus et écoutés. Et avons mis en place, lors de ce camp, des séances de soutien psychologique.

Ce soutien est mis en place pour soulager ces enfants de la violence extrême à laquelle ils ont été confrontés, n’est-ce-pas ? 

La situation à Port-au-Prince est terriblement difficile car la ville est contrôlée à 85% par les gangs armés : ils contrôlent les entrées et sorties, envahissent certains quartiers, détruisent les maisons, mettent le feu aux hôpitaux. Ces enfants sont issus de familles qui ont tout perdu à cause de ces actes de vandalisme et qui ont subi des violences. A Port-au-Prince, on décompte près de 1,4 millions de déplacés : des familles qui fuient pour échapper aux enlèvements, aux viols et aux meurtres. Ces enfants sont au cœur de ce cauchemar. Ils ont perdu leur maison, leur amis, n’ont plus de lieu stable où s’abriter, sont parfois rejetés. Ils vivaient dans une certaine normalité et ils se retrouvent à devoir dormir par terre, ne plus pouvoir aller à l’école. Certains ont été victimes d’agressions eux-mêmes, d’autres ont vu des membres de leur famille mourir. Ils ont perdu tous leurs repères, développent de l’agressivité ou une profonde tristesse. Ces deux semaines, nous les avons imaginées comme une parenthèse pour se ressourcer. Nous avons souhaité qu’ils se sentent comme des enfants normaux ; que grâce à l’amour et à la solidarité, ils se sentent en sécurité.

Ce soutien psychologique a également été mis en place lors de la campagne des Pères Noël verts ?

En décembre 2025, nous avons fait des Pères Noël verts un temps de reconstruction sociale et de résilience pour les enfants. Nous avons souhaité opérer un « retour aux sources ». 100 enfants ont redécouvert la magie de Noël. Mais auparavant, nous avons mis en place des actions de psychothérapie pendant un mois : ce sont en fait des ateliers lors desquels les enfants s’expriment sur le stress, leurs traumatismes, le vivre-ensemble. Ces enfants ont malheureusement des problèmes d’adultes et ne réfléchissent plus comme des enfants. Nous avons tout mis en œuvre que pour qu’ils retrouvent leur âme d’enfant, emplie de rêves et du désir de vivre et d’apprendre, de grandir dans la joie. Ils ont reçu des mains du Père Noël un cadeau, ils ont vécu une journée entière au parc d’attractions et je crois que cela a changé leur vie. 

La campagne des Pères Noël verts fut « un temps de reconstruction sociale et de résilience pour les enfants ». ©AHCD / SPF

En quoi consiste cet accompagnement psychologique ?

Nous avons remarqué que les enfants que nous accueillons dans nos centres de consultations communautaires devenaient de plus en plus violents ; que, se détournant des apprentissages, leur niveau scolaire baissait. Nous connaissons bien ces enfants : ces comportements agressifs, ces réactions brutales leur étaient auparavant étrangers. Nous avons mis en place des jeux où ils peuvent partager de bons moments, apprendre à contrôler leur colère et s’exprimer à travers l’écriture ou le dessin. Nous avons mobilisé une petite équipe de psychologues qui nous ont aidés à décrypter toute cette matière – des dessins, notamment, se dégageait une souffrance extrême, des peurs profondes. C’est alors que nous avons adjoint aux activités ce volet psychologique, qui consiste en des jeux de groupe, qui se basent sur l’entraide : les enfants doivent trouver collectivement des solutions à des énigmes, ils sont invités à exprimer leurs émotions, leur souffrance et à poser des mots sur ce qu’ils ont subi chacun de leur côté. Nous avons donc mis en place cet accompagnement durant 5 semaines, avant les festivités des Pères Noëls verts.

Quel effet a eu cet accompagnement psychologique sur les petits ?

Ils sont parvenus à exprimer ce qui les fait tant souffrir et leur violence a en majeure partie cessé. Et ils ont développé une appétence pour la solidarité, ont compris l’importance de l’entraide. Ils prennent des nouvelles les uns des autres, se retrouvent pour partager un goûter. Ils travaillent mieux à l’école et les meilleurs aident ceux qui sont plus en difficulté. Ces enfants sont en train de construire une communauté d’entraide – ensemble, ils sont mieux armés pour avancer. En temps de crise, la solidarité permet d’envisager l’avenir.

Les programmes de soutien psychosocial mis en œuvre par l’AHCD pour les enfants traumatisés comprend des jeux collectifs et d’entraide. ©AHCD / SPF

Comment, dans un contexte de violence, de risques et de peur quotidiens, faites-vous pour faire vivre la solidarité ?

C’est un contexte qui entrave la solidarité, qui la rend difficile à mettre en œuvre, c’est indéniable. Mais un tel contexte la rend aussi indispensable. Elle est plus importante que jamais : il nous faut se serrer les coudes, pour se donner l’un l’autre la force pour avancer. Quand on est dans une situation de crise, on ne pense pas « moi », on pense « nous ». C’est avec cette force commune que l’on peut arriver à réellement faire reculer la noirceur. La situation que nous traversons nous ramène aux bases de la solidarité : je me reconnais dans la personne que j’aide, car nous partageons la même peur, le même sort, nous sommes liés. Nous faisons face à un ennemi commun : les gangs. En Haïti, il y a ce qu’on appelle en créole le « konbit » : c’est quand les gens s’entraident pour mener à bien une lourde tâche agricole. A présent, ce n’est pas pour planter que nous nous entraidons, c’est pour survivre : nous faisons bloc contre les agresseurs, nous veillons les uns sur les autres.

Comment s’incarne cette entraide quotidienne, en particulier dans l’activité solidaire de votre association ?

Par exemple, nous faisons des co-voiturages. Nous sortons tous à la même heure, plusieurs voitures ensemble. Dès que nous rentrons chez nous, on fait passer le message comme quoi est bien arrivé. On évite à tout prix de rester seul chez soi et si c’est le cas, on prévient quelqu’un tous les quarts d’heure que tout va bien. Dès qu’on sort, on prévient son cercle d’amis où on va, et pendant combien de temps. Il y a tout le temps quelqu’un, quelque part, qui veille sur toi. On ne laisse plus jamais quelqu’un ne pas donner de nouvelles plus de dix minutes. Pour chacune de nos activités avec des enfants, nous avons la chance d’avoir des mécènes qui nous offrent des convois de sécurité personnels, et nous avons toujours le concours d’agents en civil qui nous accompagnent. Dès que nous organisons une sortie avec les enfants, il y a des « veilleurs » : des motards qui nous entourent, des voitures éclaireuses pour s’assurer qu’il n’y a pas de barrages ou d’embuscades et, dans le car et les voitures, des agents en civil. Dans nos centres, des policiers portent le même tee-shirt que les animateurs. Leurs armes à feu sont dissimulées – nos enfants ont tous déjà subi la violence des armes et en ont terriblement peur. Même nos chauffeurs de car sont aptes à faire face à des situations d’urgence. Coûte que coûte, nous faisons en sorte que la solidarité continue.

Une famille sinistrée par le cyclone Mélissa revenant d’une distribution alimentaire organisée par l’AHCD. Jacmel, automne 2025. ©AHCD / SPF