Émanciper
-
Vacances
Guinguettes solidaires : on y voit 1936 chandelles
Pour fêter les 90 ans de la loi du Front populaire généralisant les congés payés, le Secours populaire organise dans toute la France des guinguettes solidaires. A Moulins, bénévoles et participants se sont amusés, ont échangé et ont pu, à travers cet événement, sensibiliser sur l’importance des vacances et sur le grand nombre de personnes qui en sont encore privées.
Base nautique d’Ozières, à la sortie de Moulins, au centre de la France. L’immense carré de verdure est figé par un soleil éclatant et un ciel uniformément bleu. Malgré une température assez musclée de 35 degrés, les bénévoles du Secours populaire de l’Allier accueillent tout sourire les familles de badauds et de personnes aidées par l’association venues passer une journée de détente à la guinguette solidaire organisée pour fêter le 90e anniversaire de la loi du Front populaire, passée en juin 1936, généralisant les congés payés. A travers cet événement festif, répliqué dans toute la France, l’association veut sensibiliser à l’importance des vacances et rappeler le grand nombre de personnes qui en sont encore privées.
« 🎵Marguerite, si tu veux faire mon bonheur🎵.… »
« L’air de rien, nous avons recréé l’équivalent d’un village de vacances. Les familles passent des moments sympas, en plein air, en passant d’un stand à l’autre, qui sont tous décorés comme les guinguettes de l’époque », se réjouit Nicole Higelin, la secrétaire générale du Secours populaire de l’Allier, alors que les arrivants sont accueillis au son du petit orchestre Autour du zinc qui interprète à la voix et à l’accordéon aussi bien des chansons truculentes des années 1930 que les titres contestataires des années 1960/1970. C’est comme ça que les participants entendent « Marguerite, si tu veux faire mon bonheur… » et plus tard un titre de François Béranger ou du fantaisiste Bobby Lapointe.
Les trois filles de Jessica sont au stand de maquillage. Ancienne vendeuse en boulangerie, elle suit une formation d’auxiliaire d’éducation spécialisée et n’est « pas partie en vacances depuis longtemps », soupire-t-elle, même si ses filles ont pu le faire à plusieurs occasions avec le Secours populaire. Comme elle, 40% des Français ne partent pas en vacances chaque année, principalement pour des raisons financières (voir ici, et là). « Le Secours populaire n’apporte pas que de l’aide alimentaire, on se bat pour un tas d’autres choses, en particulier le droit au repos, au dépaysement, à la découverte. Les vacances ouvrent une fenêtre sur l’avenir », martèle Nicole Higelin. L’Allier est un département rural qui a vu partir ses industries. Il perd ses jeunes qui doivent étudier dans les métropoles hors du département, qui est mal desservi en transports. « Le Secours populaire y vient en aide à près de 900 personnes dont le reste à vivre ne dépasse pas en moyenne deux euros par jour et par personne, une fois qu’elles ont payé leurs frais incompressibles », ajoute la secrétaire générale.

Près de l’étang, des tables et des chaises ont été disposées à l’ombre d’un grand bosquet. C’est l’heure du pique-nique. Grande et gouailleuse, Véronique est venue avec sa fille de 29 ans et son fils de 19 : « C’est la première fois que le Secours populaire fait ça, c’est super ! » Mais dans le cours de la conversation, les inquiétudes refont surface : « L’énergie n’arrête pas d’augmenter ! » « Pour le gaz, ça va encore être le cas en juillet. Il a augmenté 4 fois l’année dernière », lui répond une amie assise au bout de la grande table où toute la famille de Véronique se régale avec les grillades venues du barbecue, posé un peu plus loin. « Et tu as vu le gasoil ? Alors que c’est le début des vacances… », relance Véronique, atterrée. La conversation continue, oscillant entre mauvaises nouvelles et bons mots.
Les vacances, pour Sylvie, sont un lointain souvenir. « Je suis peu partie et ça fait longtemps… » Elle a fait tous les métiers : serveuse, caissière, plongeuse, aide-soignante… « J’ai même travaillé chez les bonnes sœurs. » Loin de ces univers, les congés payés sont à l’honneur avec les guinguettes solidaires. Cheveux roux plaqués et robe d’été bleu denim, Sylvie associe toujours les congés payés à un souvenir aussi paradoxal qu’inattendu : « En général, les congés sont bienvenus, mais quand j’ai travaillé dans un jardin solidaire, je m’y suis tellement plu que je n’avais pas envie de prendre mes cinq semaines de congés payés parce que je n’avais un contrat que d’un an. Du coup, je n’en ai pris que deux. »
Les deux nouvelles amies échangent leurs numéros
Véronique a entendu. Les vacances évoquent pour elle des voyages avec son premier mari : « Au Portugal, en Espagne, en Suisse, en Belgique, aux Pays-Bas… » Elle aussi a fait « tous les métiers », dont celui de caissière comme Sylvie. A 60 ans, un problème de santé l’empêche de travailler depuis quatre ans. « Je perçois le RSA, 569 euros par mois exactement. Heureusement que le Secours populaire est là quand on ne va pas bien et que les bénévoles ne nous regardent pas comme des moins que rien, ça change. » Elle raconte à Sylvie avec un sourire jusqu’aux oreilles les vacances et les sorties qu’elle a faites avec l’association : « Un séjour dans le Morvan, la Maison Mantin, le musée Jacquemard, un repas au Grand café, le restaurant le plus cher de Moulins. » Sylvie est déçue, elle aurait aimé découvrir tout cela. « Je vais te montrer où les annonces sont affichées lors des libres-services alimentaires. De mon côté, dès que je verrai les prochaines propositions, je te fais signe, comme ça on partira ensemble. » Les deux nouvelles amies échangent leurs numéros alors que souffle un léger vent frais.
Malgré des histoires différentes, les points communs entre les deux femmes sont nombreux : des maris qui ont bien fait de partir, des métiers durs et qui paient peu, des vacances à éclipses… Pendant qu’elles discutent, Livia, une petite femme de 65 ans, s’est approchée. Assise de l’autre côté de la table, elle y fait reposer alternativement ses mains jointes ou ses coudes, tout en suivant la conversation entre Sylvie et Véronique. « Oh moi, les copines de l’usine me demandaient toujours, au début de l’été, où je passerais les vacances. Je leur répondais chez moi. Il fallait que je paie les traites de mon pavillon. »

Pendant des années, elle a fabriqué des clés à l’usine en touchant moins que le Smic. Une fois le pavillon payé, elle n’est toujours pas partie. « Mon mari me promettait des voyages, mais ça n’arrivait jamais. Nous ne sommes jamais partis ensemble. » Après des années maussades où elle vivait sous l’emprise de son mari, elle a fini par divorcer. Livia a gardé son rêve de vacances, envers et contre tout, malgré les mauvaises années de couple et malgré le chômage : « Après 33 ans dans le même atelier, j’ai été licencié à 52 ans et je n’ai jamais retrouvé d’emploi jusqu’à ma retraite. L’usine a été transférée à Troyes, en Chine et dans l’Est de l’Europe. »
Ce souhait de larguer les amarres, ce rêve ‘‘d’ailleurs’’ ne l’a jamais quittée. « L’année dernière, je me suis vengée : je suis partie quatre fois en vacances ! Quatre ! J’ai pris deux bateaux et un avion », raconte-t-elle en s’animant d’un coup : avec un ami, elle est partie dans les Pyrénées à Amélie-les-Bains, puis trois semaines dans le Vaucluse et en Corse avec la veuve de son frère, avant de passer quelques jours en Alsace avec le club des retraités. « C’est très beau là-bas. » Surtout, elle s’est rendue au Portugal, pour une croisière sur le Douro, un fleuve né en Espagne et qui débouche sur l’Atlantique, à Porto. « J’ai adoré les excursions et surtout… ne rien avoir à faire ! »
« Mes plus belles vacances, c’est quand il est parti ! »
Alors qu’elle n’était pas partie depuis les voyages de son enfance avec ses parents, Livia témoigne du bien-être que procurent les vacances : « Ça m’a fait un bien, mais un bien ! Vous ne pouvez pas savoir ! Moi qui souffre d’une fibromyalgie, j’ai fait des excursions tous les jours, avec des pentes, des pavés. Eh bien, j’ai eu ni mal aux pieds, ni mal aux jambes ! » Comme elle, 86% des Français estiment que les vacances sont indispensables à leur moral pour affronter le reste de l’année, comme le révèle le sondage Ipsos / Secours populaire dévoilé le 12 juin dernier. « A Porto, j’ai écrit une carte postale à mon ex-mari : tu vois, j’y arrive très bien sans toi ! », se rappelle-t-elle avec un sourire de triomphe. « On peut dire que mes plus belles vacances, c’est quand il est parti ! »
Un peu plus loin, les participants circulent d’un barnum à l’autre en arborant des couronnes végétales confectionnées par deux artistes du collectif Zig Zag. Les enfants font la queue pour monter dans la carriole tirée par un âne paisible, qui aime les caresses et « ne craint pas la chaleur ». A l’ombre des arbres, ils vont ensuite découvrir des jeux en bois apportés par La Menuiserie ludique. Un groupe d’enfants lance de petits sacs de sable dans le trou d’une planche inclinée. Ils s’encouragent tour à tour pour cet exercice d’adresse tandis que les plus grands tentent de trouver comment emboîter de grandes figures de bois qui défient leurs repères habituels. « Nous avons voulu renouer avec l’étonnement et le caractère improvisé de l’été 1936. Les premiers congés payés ont été pour beaucoup l’occasion de partir à proximité de chez eux, autour d’un plan d’eau, d’une rivière, dans la famille. C’est une forme de dépaysement, un pas de côté par rapport aux jours ordinaires », déchiffre Nicole Higelin, un canotier sur la tête.


