1936-2026, les vacances ne sont toujours pas un droit pour tous

Mis à jour le par Olivier Vilain
Journée des Oubliés des vacances à Deauville ©C. DaSilva / SPF

Près d’un siècle après la célèbre loi de juin 1936, le droit aux vacances est plébiscité par les Français mais reste inaccessible ou très difficile à réaliser pour une majorité d’entre eux.

Une plage. Un petit garçon a passé son bras derrière le cou de sa mère accroupie. Elle lui sourit, heureuse, le regarde. Ses yeux clairs. Ses cheveux ébouriffés. Le sourire qu’il lui renvoie fait gonfler ses joues. Le noir et blanc de la photo ne permet pas de voir le bleu du ciel mais font sauter aux yeux le plaisir d’une famille partie à la mer pour la première fois*. L’œil saisit la vision spontanée du« bonheur de prendre le soleil en amitié », comme l’écrivait, dans une note qui accompagnait le cliché, Julien Lauprêtre, alors président du Secours populaire.

Photo prise dans les années 2000 par le photographe Olivier Pasquiers pour une campagne vacances du Secours populaire.

La découverte de ce bonheur simple, fait de chaleur humaine et d’embruns sur le visage, a transformé la société française, comme le montre le nouveau sondage Ipsos / Secours populaire** réalisé pour le 90e anniversaire de la loi généralisant les congés payés. Elle fut passée par le Front populaire le 12 juin 1936, durant une vague de grèves sans précédent. Aujourd’hui, il s’agit de la loi sociale à laquelle 65 % des Français sont le plus attachés (juste derrière celle créant l’assurance-maladie). « Cette richesse du départ, le droit au repos et à la découverte ne sont pas des privilèges, mais des droits, y compris pour les familles marquées par le chômage, relève Emilie Schaf, membre du Bureau national du Secours populaire en charge des vacances. Les vacances, c’est pour tous. Même pour ceux qui pensent ne pas y avoir droit. »

27 % des ménages prévoient déjà de ne pas partir

Les Français tiennent profondément au droit aux vacances, mais changer d’air reste inaccessible pour de nombreuses personnes. Interrogés pour savoir quelles étaient les perspectives pour cet été, 27 % des ménages prévoient déjà de ne pas partir. Un chiffre qui grossit chaque semaine*** avec les prix de l’énergie. Chez les ouvriers, c’est même 38 % qui ont déjà fait une croix sur l’été. On risque de franchir un record de non-départs, car, même les années sans choc inflationniste, 40 % des Français disent ne pas avoir quitté leur domicile pendant leurs congés.

90 ans des congés payés : où en sommes-nous ?

Ce niveau n’a globalement pas varié depuis le milieu des années 1980, en dépit de l’engagement des structures du tourisme social et des bénévoles : le Secours populaire a mis en place sa première campagne vacances en 1946 pour les enfants de la guerre ; en 1963, ce seront les débuts de l’accueil des enfants en familles de vacances, puis en 1979 ceux de la Journée des oubliés des vacances. Quelques années plus tard, ce seront les départs de familles entières et plus récemment les séjours collectifs pour personnes seules, familles précaires et seniors.

51 % ont renoncé aux vacances pour payer les dépenses vitales

En réalité, si l’on cumule l’observation sur plusieurs années, plus de 40 % des habitants de notre pays sont privés de vacances une année donnée, mais une partie réussit à prendre la route l’année suivante. Ce roulement des départs peut résulter de contraintes professionnelles, de problèmes de santé ou encore du manque d’infrastructures adaptées aux handicaps. Mais il dépend en premier lieu du manque d’argent : 51 % des répondants ont déjà renoncé à aller planter leur tente en bord de mer ou à la montagne pour assurer leurs dépenses quotidiennes. Compte tenu de la précarité de certains contrats de travail et des aléas de l’activité économique, les arbitrages peuvent être sévères entre vacances, alimentation, énergie et santé.

Cela fait 90 ans que les congés payés ont été généralisés dans la loi, mais près d’un Français sur deux renonce encore aux vacances. Depuis 1945, les bénévoles du Secours populaire se mobilisent pour qu’enfants, jeunes, familles et seniors puissent partir quelques jours, loin des difficultés du quotidien.

90 ans des congés payés : où en sommes-nous ?

Les statistiques publiques établissent que les vacances représentent en moyenne 8 % du budget des ménages situés dans le bas de l’échelle des revenus. C’est un niveau comparable à leurs dépenses d’énergie, avant même l’envolée des prix. Ce poids explique pourquoi les vacances constituent une variable d’ajustement pour toute une catégorie de Français. Et encore, lors des quatre dernières années, un quart d’entre eux n’est parti qu’au prix d’importants sacrifices dans les mois qui précédaient. Que ce soit en termes d’accès ou de privations consenties, la question des vacances constitue un point de tension dans la population.

Les vacances donnent le moral pour affronter l’année qui suit

Pourtant, elles sont bénéfiques à l’ensemble de la société : 86 % des personnes estiment qu’elles leur donnent le moral pour affronter l’année qui suit. Il en faut pour être attentif à son entourage, travailler, étudier ou résoudre les difficultés du quotidien. Parmi les nombreuses autres informations que délivre ce nouveau sondage, dont le détail est consultable sur le site du Secours populaire, il faut aussi retenir que 95 % des Français estiment primordial qu’un enfant parte en vacances pour « découvrir d’autres horizons ». « Les vacances, c’est mettre à distance les différentes précarités, ajoute Emilie Schaf. C’est surtout un marqueur de vie, un moment de rencontres et de découvertes. »

A haute voix
Selma, 13 ans, de Vezoul :

« La piscine tous les jours, les sorties tous les jours. Les visites de la ville tous les soirs et on mangeait souvent au restaurant grâce aux tickets-restaurant apportés de l’ANCV. Bien sûr, on a hâte de retourner en vacances parce que c’est génial. On a rencontré plein d’amis autour de la piscine, beaucoup d’Allemands, de Hollandais, de Belges qui parlaient français. On était toujours ensemble. »

* Photo prise dans les années 2000 par le photographe Olivier Pasquiers pour une campagne vacances du Secours populaire.

** Enquête menée, du 30 avril au 4 mai 2026, via l’Access Panel Online d’Ipsos, selon la méthode des quotas auprès de 1 000 personnes constituant un échantillon représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus.

*** Baromètre des vacances d’Europ Assistance (Ipsos, 28.04.26).

Parole d’expert


«Ne pas partir en vacances donne le sentiment d’être exclu»


Sonia Hoibian, directrice générale du Crédoc*

« Environ 60 % des Français partent chaque année en vacances. Ne pas partir constitue l’une des représentations les plus fortes de la pauvreté, donnant le sentiment d’être en dehors de la société. Si 14 % des Français environ ne partent jamais en vacances, sur une année donnée, c’est en moyenne 40 % de la population qui doit faire une croix sur les vacances (même si une partie partira l’année suivante ou deux ans après). Pour une moitié, le non-départ est lié à des contraintes professionnelles, des problèmes de santé, etc. – qui peuvent se combiner avec des difficultés financières, en arrière-plan.

L’autre moitié des personnes ne partent pas pour des raisons strictement financières liées à de petits salaires, de petits revenus, mais aussi aux catégories d’emplois les plus précaires. Il s’agit surtout des jeunes, des salariés en contrats à durée déterminée, en intérim et autres contrats flexibles sur lesquels pèse l’incertitude du niveau annuel des ressources. Seuls 20 % des plus pauvres partent, contre environ 80 % des catégories les plus aisées.

Sur le déroulé des vacances aussi, les écarts sont très importants. Les cadres partent aussi plus longtemps, 26 nuits en moyenne, tout au long de l’année et dans des destinations variées ; contre 15 nuits pour les employés et 11 pour les ouvriers. Pour réaliser des économies, les ménages modestes privilégient souvent un seul départ dans l’année et, sur place, doivent continuer à compter alors que les plus aisés disposent d’un budget pour du sport, les restaurants et des sorties culturelles… »

* Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie