Ethiopie : Au Tigré, la solidarité est en route

Tandis qu’un conflit armé fait rage au Tigré, provoquant le déplacement de dizaines de milliers de personnes et fragilisant encore plus cette région pauvre du nord de l’Éthiopie, le partenaire du Secours populaire sur place, Family Service Association, déploie un programme d’aide dont le premier volet est une aide alimentaire. La solidarité est en route vers une trentaine de villages. Letti Hailu, présidente de FSA, témoigne.

Après que la guerre a officiellement pris fin au Tigré, les combats et les violences y font toujours rage des mois après. De nombreuses familles ont été contraintes de fuir leurs maisons. Mekele, mars 2021
Minasse Wondimu Hailu / Anadolu Agency / AFP

Le témoignage bouleversé de Letti Hailu, présidente de l’association FSA, partenaire éthiopien du Secours populaire, confirme les informations qui filtrent depuis bientôt cinq mois : la situation dans la région du Tigré est dramatique. Si la guerre qui y oppose le gouvernement fédéral du premier ministre Abiy Ahmed au sécessionniste Front de libération du peuple du Tigré (le FLPT) a officiellement pris fin début décembre, les combats se poursuivent et les populations civiles sont prises au piège d’une guérilla qui sévit principalement dans les campagnes. Les exactions commises à l’endroit des populations civiles tigréennes par l’armée éthiopienne, auxquelles s’ajoutent bientôt celles de l’armée érythréenne qui s’est invitée dans le conflit, se multiplient. La vie, pour les 6 millions d’habitants de cette région située à 700 kilomètres au nord de la capitale Addis-Abeba, est devenue impossible.

Une détresse insoutenable

Exécutions, champs brûlés, hôpitaux pillés, électricité coupée, réservoirs d’eau potable hors-service, routes impraticables, pénuries de produits alimentaires sur les marchés : le Tigré est coupé du monde et vit un tel enfer que plus d’un million de personnes ont fui leurs maisons[1],  60 000 d’entre elles ayant même quitté leur pays pour se réfugier au Soudan voisin. 

« Mais pour la plupart, elles se rendent dans les grandes villes de la région du Tigré : Aksoum, Mekele, Adwa, Adigrat et Shire, éclaire Letti. Ces personnes manquent de tout : d’un toit, de nourriture, de soins. Et elles font face à une grande insécurité. Je dois confesser que ce que j’ai vu au Tigré était bien au-delà de ce que j’aurais pu imaginer. J’ai visité un foyer et rencontré les femmes qui s’y étaient réfugiées après avoir subi la violence de soldats. Certaines ont été violées par 5 ou 6 hommes en même temps, d’autres ont été battues. J’ai vu, de mes yeux, leurs bras brisés. D’autres ont sombré dans la folie. Elles m’ont dit qu’une des femmes s’était suicidée quelques jours auparavant. J’ai vu, ce jour-là, une détresse insoutenable. »

A l’exil, le dénuement et les violences s’ajoute un autre spectre, de mémoire particulièrement sinistre en Éthiopie : la faim. L’ONU estime qu’elle assaille environ 2, 5 millions de personnes au Tigré, un demi-million subissant déjà, avant que le conflit n’éclate, les affres de l’insécurité alimentaire. « Nous avons remarqué une augmentation de la malnutrition chez les enfants de moins de 5 ans », précise Saviano Abreu, porte-parole du Bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA). 

Tandis que la guerre éclatait, et que le pire s’annonçait dès l’automne 2020, l’équipe de FSA (Family Service Association) mit sur pied un programme d’aide alimentaire d’urgence pour les populations du Tigré, qu’elle soumit à son partenaire en France, le Secours populaire. Il aboutit à présent, après plus de trois mois de travail et de négociations avec les autorités, aux premiers jours du Printemps 2021 : « J’ai passé une dizaine de jours dans le Tigré, dans le nord de l’Éthiopie. A Mekele, j’ai rencontré les autorités afin de finaliser l’agrément qui nous permet de conduire notre projet d’urgence en direction des populations du Tigré oriental et, plus particulièrement, du district d’Irob. Nous avons pu obtenir toutes les autorisations et notre projet commence enfin », explique Letti, au lendemain de son retour, le 25 mars 2021, du bureau de l’association FSA à Addis-Abeba.

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La région du Tigré est profondément meurtrie par les combats qui y font rage. Les maisons en portent les stigmates et la population est traumatisée. Mekele, mars 2021. ©Eduardo Soteras / AFP​

Une aide alimentaire d’urgence pour la communauté Irob

L’anglais très fluide de Letti est régulièrement entravé par les parasites qui visitent la ligne téléphonique et par l’émotion, palpable à plus de 5000 kilomètres de là, qui la submerge à l’évocation de la situation dans le Tigré et de la détresse de son peuple. Mais l’énergie et la détermination prennent le dessus quand il s’agit pour la présidente de FSA d’évoquer l’action d’urgence qui s’éploie au même moment. « Notre projet se déroule dans le district d’Irob, un territoire situé dans la partie nord du Tigré ; il est bordé au nord et à l'est par l'Endeli, la rivière servant de frontière avec l’Érythrée. La communauté Irob a sa propre culture et parle une langue différente. Il y a environ 35 000 habitants », détaille Letti. « Le district d’Irob est sous la coupe de l’armée érythréenne. Il y a deux mois, un massacre de civils y a été perpétré : 54 jeunes gens ont été tués, la plupart avaient entre 14 et 17 ans[2]. Cette région fait face à une situation peut être pire encore qu’ailleurs dans le Tigré. Notamment en raison d’une importante pénurie de nourriture : les accès pour se rendre aux marchés érythréens sont bloqués et il est également très compliqué de se rendre du côté éthiopien, dans le Tigré, en raison du conflit qui rend les routes trop dangereuses. Les moyens de se fournir en nourriture, pour les Irob, sont vraiment très limités. »

Pour la mise en œuvre sur le terrain de ce programme d’aide alimentaire d’urgence, FSA travaille en étroite collaboration avec les comités consultatifs villageois. « Ce sont eux qui, en ce moment, travaillent à l’élaboration, dans chaque village, des listes de bénéficiaires de notre programme d’aide alimentaire. En tout, ce sont plus de trente villages et 300 familles qui sont concernés par ce programme. » Leur profil coïncide avec les populations que FSA accompagne tout au long de l’année, depuis sa création au début des années 2000, lors de projets de développement conduits dans les champs de la santé, de la formation et de l’emploi, de l’environnement ou encore de la lutte contre les violences. « Les bénéficiaires de ce programme sont des malades du SIDA, des personnes seules, des enfants démunis, des femmes s’occupant seules de leur foyer », détaille Letti. Elle prolonge sa réflexion : « Mais vous savez, la sélection des personnes n’est pas ce qui est le plus difficile ! Le vrai challenge, c’est l’acheminement des produits de la ville de Mekele[3] jusque dans les villages d’Irob. Il faut compter une semaine de voyage quand la route est calme, et on peut ajouter une semaine supplémentaire en cas de troubles. Nous avons échangé avec les autorités à Mekele et ils nous ont assuré qu’ils nous aideraient, en nous informant notamment des lieux de combats. Dans tous les cas, nous avons bon espoir que d’ici mi-avril, la nourriture soit acheminée dans chacun des 34 villages. »

Un camion empli de promesses

Pour ce projet, entièrement soutenu[4] par le Secours populaire, FSA a embauché un coordinateur de terrain, qui est chargé  « d’acheter les produits alimentaires à Mekele, procéder à leur stockage, les répartir puis les acheminer jusqu’à Irob », ajoute Letti. Dans le camion de FSA, se serrent sacs de céréales, colis de sucre ou encore bidons d’huile. Ils sont les promesses d’un répit pour les populations villageoises les plus fragiles en même temps que les ambassadeurs de la détermination de l’équipe de FSA et de la solidarité des donateurs du Secours populaire français. Ils sont, au cœur du conflit, des denrées plus essentielles que jamais. « Pour l’heure, nous nous concentrons sur le volet de soutien alimentaire d’urgence. Nous mettrons dans un second temps en place le volet d’assistance psychologique, anticipe Letti. Il s’agira de réunir les personnes en petits groupes de parole, et d’échanger sur les traumatismes qu’ils ont vécus, leur stress, et travailler à leur résilience. Pour cette deuxième étape, il nous faut encore du temps… »

Ce second volet du projet, également soutenu par le Secours populaire et se déroulant dans les mêmes villages, se destinera cette fois à 4000 personnes environ. Ces ateliers de discussion seront organisés avec des travailleurs sociaux et les structures communautaires. Ils œuvreront au travail de résilience face aux traumatismes causés par le précédent conflit, qui opposa l’Éthiopie à l’Érythrée et dont le district frontalier d’Irob a particulièrement souffert, ainsi qu’aux violences subies à l’occasion de ce nouveau conflit et qui rouvre les anciennes blessures. 

Tandis que le camion de FSA progresse sur les routes précaires du Tigré rural, ces derniers mots se fraient leur chemin dans la gorge nouée de Letti Hailu : « Portez, s’il vous plaît, attention à notre peuple. Les civils, dans le Tigré, n’ont rien fait de mal et se font tuer sans aucune raison. Il faut que la communauté internationale s’inquiète de ce qui se passe au Tigré, se préoccupe des vies des civils. Il faut tout faire pour que les gens du Tigré puissent à nouveau vivre libres, en sécurité… et longtemps. »

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« Portez, s’il vous plaît, attention à notre peuple. »

Letti Hailu, présidente de l'association éthiopienne FSA.

 

 

 

 


[1] Josep Borrell, haut représentant de l’Union Européenne pour les affaires étrangères, estime même le nombre de déplacés internes à 2 millions.

[2] Le massacre auquel Letti fait référence s’est déroulé de fin décembre 2020 à début janvier 2021. Une liste non exhaustive de 52 victimes a été dressée par l’Irob Advocacy Association. Ces victimes, réparties dans une quinzaine de villages, étaient des paysannes et paysans qui n’avaient aucunement pris part au conflit. (Source : rapport en date du 31 janvier 2021 de l’EEPA – Europe External Program with Africa)

[3] Mekele est la capitale du Tigré. Environ 175 000 Ethiopiens y résident.

[4] Ce programme, qui s’étend sur un semestre et comprend soutiens alimentaire, sanitaire et psychologique, s’élève à 2 267 500 Birr (env. 50 000 €). Cette somme comprend l’achat de nourriture et produits d’hygiène, les coûts de transports et les salaires sur place. Sa totalité est financée par le Secours populaire.

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