Émanciper

Cuba : cultiver l’espoir en terre de crise

Mis à jour le par Pierre Lemarchand
Yunelkis, mère de famille de 46 ans, est agricultrice à Cuba, dans la région de Camagüey.
Yunelkis, mère de famille de 46 ans, est agricultrice à Cuba, dans la région de Camagüey. ©ACPA/SPF

Dans une Cuba aux prises avec une crise multiple, la population plonge dans la pauvreté. Un tel contexte rappelle l’importance de la solidarité internationale. Ainsi, Yunelkis, agricultrice dans la région de Camagüey, est accompagnée par l’ACPA, le partenaire local du Secours populaire. Elle se confie sur les effets vertueux du projet Caproca qui lui permet de diversifier sa production, mieux résister aux effets du dérèglement climatique et pratiquer une agriculture saine et durable. Portrait d’une femme « sensible et volontaire » qui, même dans la tourmente, garde foi en l’avenir.

Cuba, province de Camagüey, commune de Jimaguayú, domaine fermier « Dos Hermanos ». C’est une fin d’après-midi de janvier et le soleil qui décline dore les paysages alentours. Yunelkis, la quarantaine, boit un café avec sa mère et son fils, qui travaillent avec elle dans sa ferme, ainsi qu’avec ses cinq employés. Le petit groupe se serre au seuil de la cabane qui jouxte la maison et discute des tâches qui l’attend le lendemain. Yunelkis adore cet endroit, où elle a le loisir de contempler la campagne qui se déploie. Le pré qui se prolonge en une colline parsemée d’arbres – elle distingue les troncs gris et graciles des guazumes à feuille d’orme, les houppiers en panache des manguiers. Les cocotiers qui bordent l’entrée de la ferme. La forêt qui, au loin, délimite ses terres. Yunelkis se dit que cela semble un tableau. Le vert des pâturages est piqueté de petites tâches vives : le blanc cassé de la robe de ses vaches, le roux de la laine de ses moutons, des « Pelibüey rouge cerise », les plus répandus à Cuba. Peut-être verra-t-elle un couple de cerfs surgir de la forêt, le vol brun-rose d’une tourterelle triste ou le col jaune d’un petit chanteur. Cette beauté, se dit-elle, « apaise l’inquiétude, chasse la fatigue, [lui] apporte la paix ».

« Heureusement, il y a le projet Caproca »

Yunelkis travaille dur, d’autant plus dur que la crise qui frappe Cuba s’est encore aggravée, depuis que ses effets structurels ont explosé avec le renforcement de l’embargo américain. En 2024, les prix avaient augmenté de 25% ; en 2025, l’inflation a pris 27% supplémentaires. Un Cubain sur deux est aujourd’hui en situation de pauvreté, tandis qu’un enfant sur neuf ne mange pas à sa faim dans le pays[1]. Les anciens disent qu’il n’ont jamais vu pire situation depuis l’avènement de la République unitaire en 1959. « Dans les campagnes, nous souffrons plus encore de cette situation, déplore Yunelkis, et s’y combinent les effets du changement climatique. Heureusement, il y a le projet Caproca. » Initié par l’ACPA (l’Association cubaine de production animale) avec le soutien de son partenaire historique[2], le Secours populaire français, ce projet de solidarité a été impulsée en 2021[3]. « Il contribue à atténuer l’impact de la crise économique et écologique sur nos exploitations agricoles mais aussi nos villages, car nous contribuons à nourrir leurs habitants »[4], précise Yunelkis. La Cubaine est l’une des bénéficiaires directes de ce projet de soutien aux petits agriculteurs de coopératives de la région de Camagüey. 

Cela nous aide à obtenir un meilleur rendement et à ne pas polluer l’environnement.

Yunelkis boit une gorgée de café. La tasse réchauffe ses mains ; le liquide, aux pointes noisette et caramel, lui fait du bien. Elle balaie du regard son exploitation, mesurant les progrès accomplis depuis qu’elle est soutenue par l’ACPA. Ses yeux se posent sur un petit appentis qui abrite le biodigesteur grâce auquel elle génère du biogaz, une énergie renouvelable avec laquelle elle cuisine chaque jour. Elle lève le regard vers le moulin à vent qui lui permet, sans avoir besoin d’électricité, de pomper l’eau qui abreuve son cheptel. Dans un pays où la pénurie de carburant entraine des coupures d’électricités incessantes, ils sont des biens précieux. Yunelkis n’était au départ qu’éleveuse ; depuis qu’elle a intégré Caproca, elle s’est lancée dans la polyculture. Elle contemple un temps ses parcelles de légumes, de légumes-racines, de céréales et d’arbres fruitiers ; elle s’attarde enfin sur sa grande fierté : son jardin potager et son carré de plantes aromatiques. C’est au cours des formations dispensées dans le cadre du programme qu’elle a découvert la diversification des cultures, la gestion durable des sols, les techniques d’élevage ovin et caprin plus vertueuses et l’utilisation d’intrants biologiques. Depuis, elle utilise « du compost, du fumier de vers, des liquides et des matières organiques en décomposition. Cela nous aide à obtenir un meilleur rendement et à ne pas polluer l’environnement », précise Yunelkis. Une agriculture écologique et durable, qui permet aux paysans du programme Caproca d’être moins vulnérables face aux chocs climatiques comme économiques.

« Je me sens enrichie, emplie de fierté »

« Nos cultures constituent une nouvelle source de revenus pour l’exploitation, ainsi que la possibilité d’employer deux femmes qui n’avaient pas les moyens d’aider leur foyer, détaille la Cubaine. Aujourd’hui, elles sont financièrement indépendantes, ce qui m’emplit de fierté ». C’est un autre axe majeur du programme Caproca : l’émancipation des femmes. Dans un pays et un domaine d’activité encore majoritairement patriarcaux, l’ACPA promeut au sein des coopératives le leadership des femmes rurales – formées aux pratiques agroécologiques, elles le sont aussi à la gestion économique. « Le nombre de femmes salariées a augmenté et elles sont plus nombreuses à participer aux réunions et aux activités », confirme Yunelkis. « Ces formations ont transformé ma ferme, mais aussi ma façon de penser et d’agir », s’enthousiasme Yunelkis qui, au sein de sa coopérative, a pris la présidence du comité sur l’égalité des genres. A sa mesure, elle a le sentiment d’agir sur le monde, et de le faire aller « dans une meilleure direction ». Devenue elle-même formatrice[5], Yunelkis a transmis ce qu’elle a appris à d’autres femmes de la région et même participé à des événements qui l’ont liée à d’autres femmes émancipées d’Amérique latine. « C’était formidable de pouvoir partager et exprimer tout ce que nous avons appris avec Caproca et tout ce que nous faisons dans notre petit coin de paradis ».

Il est encore possible d’aller de l’avant et construire la ferme agroécologique dont j’ai toujours rêvé.

Elle cherche un temps le mot juste puis le lâche – « enrichie ». Dans le contexte dramatique que traverse son pays, il convient de mesurer la beauté de ce mot-ci. « Je me sens enrichie, non seulement en ce qui concerne la production de ma ferme, mais aussi sur le plan humain. » Bien sûr les défis sont nombreux. Depuis deux ans, en raison de la crise économique, elle ne peut plus mettre de carburant dans le tracteur qui lui permet de débroussailler et offrir des pâturages propres à ses bêtes. Ni se fournir en médicaments contre la salmonellose – autant de facteurs qui entraînent la chute de sa production de lait. Les longues périodes de sécheresse et les pics de chaleur liés au dérèglement climatique réduisent le rendement de ses cultures et assèchent ses réserves d’eau. Yunelkis – une personne « sensible et pacifique mais volontaire, qui ne se laisse pas faire », telle qu’elle se décrit elle-même – boit sa dernière gorgée de café. « La beauté de ce paysage est une invitation à persévérer malgré les difficultés ; de travailler la terre, d’élever mes animaux et ne pas perdre l’espoir qu’il est encore possible d’aller de l’avant et construire la ferme agroécologique dont j’ai toujours rêvé. » Avant de rentrer, elle regarde l’agneau qui est né la veille. Elle sourit : il se détache tel un petit baigneur blanc dans un océan houleux de roux. C’est une brebis blanche qu’on lui a prêtée qui l’a mis au monde. Il marche maladroitement encore, comme à contre-courant, mais il s’accroche. Yunelkis sourit une fois encore et se dit que, décidément, tout est possible.


[1] Sources : Nations Unies, Unicef et Joven Cuba

[2] Le premier projet de développement conduit par l’ACPA avec le soutien du Secours populaire remonte à 1993. Depuis, d’autres projets de développement, mais aussi des actions de solidarité suite au passage d’ouragans, ont régulièrement été mis en place.

[3] Ce projet, intitulé « Systèmes de production basés sur des pratiques agricoles durables pour l’adaptation au changement climatique à Camagüey », dont Caproca est l’acronyme en espagnol, est également soutenu par COSPE et le CCFD. Il a été, jusqu’en 2024, co-financé par l’Agence française de développement.

[4] Les agriculteurs soutenus contribuent ainsi à nourrir les habitants de deux gros bourgs : Guáimaro et Jimaguayú.

[5] 1500 paysan.ne.s de la région ont été formé.e.s aux techniques de production respectueuses de l’environnement et résilientes au changement climatique. Ce sont les bénéficiaires directs de Caproca qui ont assuré ces formations, transmettant à leur tour ce qu’ils avaient appris.


Les Ambassadeurs verts de ConCienci@Verde

Le pari sur une jeunesse solidaire et écoresponsable

Le Secours populaire travaille avec d’autres partenaires à Cuba. Ainsi, il soutient un vaste projet porté par l’Association cubaine des techniciens agricoles et forestiers (ACTAF) : ConCienci@Verde – Mi Programa Verde sensibilise les enfants et les jeunes à l’agroécologie, à la souveraineté alimentaire et à la protection de l’environnement. Au programme : jardins scolaires, reboisement, agriculture urbaine, pépinières locales, mais aussi concours artistiques et littéraires pour exprimer leur vision de la nature. En mêlant pratiques agricoles, culture, éducation populaire et échanges internationaux, l’initiative cherche à raviver l’intérêt des nouvelles générations pour les métiers de la terre et à former de véritables « ambassadeurs verts » au sein de leurs communautés. Près de 1 650 jeunes ont déjà bénéficié de ce projet qui allie solidarité, créativité et transition écologique à l’échelle locale.