Émanciper
Connaissez-vous la « mufete » de Dijon ?
Reportage. A Dijon, un atelier cuisine laisse les personnes aidées par le Secours populaire en totale autonomie. Début juin, Ricardo et Maylord ont fait découvrir autres participants et aux bénévoles une recette angolaise, l’occasion de nouer des liens et de découvrir tout ce qui les rapproche.
Connaissez-vous la « mufete » ? Prononcez « moufête ». Non, vous n’en avez jamais entendu parler ? Chrystelle et Hypolite n’ont plus, avant l’atelier cuisine qui s’est tenu début juin dans les locaux du Secours populaire à Dijon. C’est le plat familial par excellence de Luanda, la capitale de l’Angola. Vivant désormais en France, Ricardo et sa femme Maylord ont toujours l’habitude d’en manger avec leurs cinq enfants et leurs amis. Le couple souhaite en partager la recette avec les autres participant de l’atelier cuisine.
La recette est simple. Il s’agit d’un ragoût, mais la quantité d’ingrédients rend délicate la gestion du temps et de l’espace : la recette comprend du poisson au four (des chinchards), de la banane plantain, du manioc et de la patate douce que l’on mélange dans l’assiette à un jus de tomates relevé d’oignons dans lequel des haricots blancs ont cuit. « Il n’y a pas de piment, la cuisine angolaise n’en utilise pas trop », dit Ricardo, qui explique au groupe quelles sont les tâches à accomplir avec son fils attaché dans le dos avec un pagne bleu et jaune. « Je ne sais pas pourquoi, il préfère être sur mon dos plutôt que sur celui de sa mère », relève-t-il avec un sourire.
Tous réunis autour d’une recette angolaise
Aussitôt les consignes passées, Chrystelle se met au travail : elle rince, épluche, coupe. Avec abnégation. Cette jeune grand-mère de 52 ans n’arrête pas de toute la matinée, tout en restant attentive aux conversations autour d’elle. Quand le petit Maelan, le fils de 10 mois de Maylord et de Ricardo, pleure, Chrystelle va vers lui, le prend dans ses bras, lui parle… Elle a travaillé avec des petits avant de devenir femme au foyer pour élever avec son mari leurs trois enfants. « Je suis contente, je commence une formation d’aide-soignante auprès des personnes âgées. » Le couple vit avec la retraite du mari, un ancien agent d’entretien à la gare de Dijon. « On a peu de revenus, parfois, c’est vraiment dur. Heureusement qu’il y a le Secours populaire, grâce à lui, on a pu partir en vacances en Ardèche il y a trois ans. »
La cuisine a été équipée au printemps 2025 dans le cadre des 80 ans du Secours populaire, grâce à des financements de la fondation Jours de solidarité. Depuis un an donc, les bénévoles fêtent tous les mois les anniversaires d’une dizaine d’enfants nés dans le mois. « C’est un succès. Il y a toujours jusqu’à une dizaine d’enfants, sans compter leurs parents », se réjouit Élise Leblond, de la fédération de Côte-d’Or du Secours populaire. La cuisine sert aussi régulièrement à faire le tri parmi les fruits et légumes ramenés par les bénévoles lors de la ramasse. « Avec les produits abîmés, les personnes aidées font, par exemple, des coulis de fraises ou de tomates pour éviter les pertes », explique Élise Leblond.

Deux fois par an, un chef du traiteur Toque d’ici vient donner un cours de cuisine. Trois fois par an, des personnes accueillies y réalisent une recette de leur pays pour la faire découvrir aux autres cuisiniers du jour et aux bénévoles. « C’est un atelier cuisine qui met en lumière des personnes aidées et qui les reconnait comme actrices de la solidarité », ajoute Elise. Avec Maylord et Ricardo, c’est la bonne humeur qui prend les commandes.
Maylord confectionne des beignets sous les yeux d’Hypolite : « Ah mais, je connais cette recette, dit cette dernière, j’en mange avec mes amis congolais. » Pendant ce temps, Ricardo se confie. Il travaille dans la logistique pour un sous-traitant automobile : « Faut être rapide, faut courir tout le temps. » En Angola, il a obtenu des diplômes de sciences politiques et d’économie, mais il a accepté ses missions d’intérimaire pour mettre fin à une période de chômage. Il va passer dans l’équipe de nuit. « Bientôt, car c’est mieux payé », explique sa femme, qui pour le moment se consacre à leurs enfants, en attendant de reprendre son travail d’assistante maternelle.
Échanges de recettes et de souvenirs
De temps en temps, Joëlle et Roger, deux bénévoles, passent la tête dans la cuisine pour s’assurer que tout se déroule sans accroc. Roger interroge Maylord : « Des poireaux ? Il vous faut des poireaux pour la recette. Je vais en chercher dans les stocks. » Il ressort et repassera plusieurs fois s’assurer que les participants ne manquent de rien.
Retraitée, Hypolite est originaire de la Martinique, même si elle arbore un tablier sur lequel est écrit en grand « Île de la Réunion ». Elle a différents problèmes de santé, mais participe de bon cœur, mettant son grain de sel : « Ah bon, les plantains, vous les avez prises assez mûrs. Je les prends toujours vertes. » Plus tard : « Vous avez vidé les poissons ? oui… Je vais enlever les ailerons. On a toujours fait comme ça. Pas vous ? » En discutant avec Ricardo, Hypolite finit par le reconnaitre : « Mais, nous sommes allés ensemble en séjour de vacances en Alsace avec le Secours populaire, il y a trois ans ! » Ricardo se souvient bien, lui aussi : « On a passé un bon moment en Alsace, à visiter des musées, découvrir la région et la gastronomie. »

Une fois que tout est épluché et que tout mijote, l’atelier cuisine se transforme en salon de la photo de famille. Chacun sort son téléphone portable pour montrer les photos des enfants, des petits-enfants. Très fière, Hypolite affiche un cliché de plain-pied de l’une de ses petites-filles en robe de soirée et portant une tiare : « Elle vient d’être couronnée miss Bourgogne. »
Originaire du Congo, Chança a rejoint le groupe il y a quelques minutes. Ses longues tresses tombent délicatement sur son t-shirt rouge qui contraste avec son tablier de cuisine jaune vif. C’est une amie de Maylord et Ricardo. « On s’invite souvent chez les uns et les autres. Nous formons comme une famille. » À 31 ans, elle élève seule deux enfants de 6 et 2 ans. « C’est dur. Parfois, je n’ai pas le moral, je ne me sens pas bien. Alors manger avec les amis, prendre des nouvelles les uns des autres, c’est très important. » Comme tous les participants à l’atelier cuisine, elle est aidée par le Secours populaire tout au long de l’année. Ce matin, elle est arrivée plus tard que les autres après avoir passé un entretien pour obtenir une formation d’aide-soignante.
Quand Chloé, une jeune bénévole en alternance, vient lui annoncer qu’elle pourra venir avec ses enfants au baptême de l’air organisé quatre jours plus tard, l’humeur de de Chança change instantanément. Ses yeux s’illuminent et elle sautille presque d’un pied sur l’autre : « Au quotidien, on survit, mais lors des sorties, on a l’impression de vivre. » Juste avant que Chloé passe la tête dans l’entrebâillement de la porte, Chança se confiait sur ce qu’elle ressentait en n’ayant pas les moyens d’offrir des vacances ou des sorties à ses enfants. « On ne se voit plus comme les autres, on ne se sent plus à notre place. Mais, là, mes enfants pourront raconter leur baptême de l’air à leurs copains d’école. »
« Je savais que ça existait, mais je n’en avais jamais mangé »
Toute à sa joie, elle participe avec les autres membres de l’équipe à mettre une vingtaine de couverts : il est midi passé, c’est le moment de la dégustation avec les bénévoles présents. Édith et Dominique entrent en faisant remarquer que l’odeur est appétissante. Des vapeurs d’oignons et de paprika se marient avec le poisson grillé. La plupart des bénévoles mangent pour la première fois du manioc. « Je savais que ça existait, on le voit à la TV, mais je n’en avais jamais mangé », raconte Joëlle. Ricardo a accroché des drapeaux angolais sur les pans de nappes qui s’agitent dans le vide. « La grande bande horizontale rouge symbolise le sang des nôtres qui ont combattu pour la décolonisation. On retrouve cela dans la machette dorée en bas du drapeau, tandis que la roue crantée qui remonte vers l’étoile symbolise le travail et la prospérité », explique Ricardo à un public attentif qui découvre tout sur la question.
Assise à côté d’autres bénévoles, Dominique a de longs cheveux blancs, très soignés. La dégustation comme la conversation vont bon train. La fleur carmine glissée dans sa chevelure et son élégante robe en cloche lui donnent un air de danseuse des années folles. Très chic. Elle répand la bonne humeur autour d’elle. A la fin du repas, elle vient féliciter Maylord et Ricardo pour leur recette. Dominique s’est régalée et a découvert le manioc. « Je n’en avais jamais goûté. Tout était délicieux. » Les participants ne sont pas prêts d’oublier la mufete.