Solitude et pauvreté la double réclusion

De plus en plus de Français sont seuls, isolés par l'éloignement géographique, la privation d'emploi, l'âge, la maladie... Face à ce délitement du lien social s'imposent des mesures et des actes en faveur de ceux que les conditions de vie enferment dans le cercle vicieux du repli sur soi.

Séjour à la mer organisé par le Secours populaire de Paris pour des personnes sans abri, en juin 2016.
Clarisse Clozier

En 1960, Gilbert Bécaud chante « La solitude, ça n’existe pas ». Pour le parolier Pierre Delanoë, seuls quelques poètes, quelques baladins s’y adonnent. Les termes solitude et isolement sont parfois utilisés indifféremment pour exprimer un état de coupure avec les autres. Si une retraite ponctuelle et volontaire pour créer, faire le point sur une situation professionnelle, familiale ou sociale, se révèle souvent bénéfique, il n’en va pas de même lorsque la solitude est dictée par des aléas d’ordre social, psychologique ou familial. « L'enfer est tout entier dans ce mot : solitude », disait Victor Hugo.

L’enquête de la Fondation de France s’intitule « 2010-2014 : les Français de plus en plus seuls ». Les chiffres y montrent que, en 2014, 5 millions de personnes n’ont pas de relations sociales, soit un million de plus qu’en 2010. Des données brutes, il ressort qu’un Français sur huit (un sur dix, quatre ans auparavant) n’entretient aucune relation au sein des cinq réseaux de sociabilité : familial, professionnel, amical, affinitaire, de voisinage et qu’une personne sur trois n’a de contact qu’avec un seul de ces réseaux, ce qui est déjà considéré comme un début d’isolement. Ce lien fragile peut conduire à une exclusion potentielle, à un repli sur soi sans que les intéressés en aient conscience ; 10 % des Français se sentent ainsi exclus, abandonnés ou inutiles, alors qu’ils fréquentent un ou deux réseaux relationnels.

Toutes générations confondues, ce sont les plus de 75 ans qui subissent le plus fortement les effets de l’isolement (27 % en 2014 contre 16 % en 2010). Parallèlement, le phénomène s’aggrave à l’autre bout de l’échelle : chez les moins de 40 ans, la solitude est passée de 3 % à 7 % durant la même période et commence à affecter de façon visible les 18-29 ans jusqu’à là relativement préservés. Les inégalités sociales, le chômage et la pauvreté comptent parmi les principaux facteurs qui contribuent à la rupture des liens sociaux. Ainsi, 13 % de personnes ayant un revenu inférieur à 1 000 euros n’ont pas accès aux réseaux de sociabilité (27 % en ajoutant ceux qui touchent moins de 1 500 euros) ; il en va de même pour les demandeurs d’emploi (15 %), dont le pourcentage explose chez les plus de 50 ans (29 %). Lier des relations de voisinage, au-delà des conventions de politesse, se révèle de plus en plus aléatoire à mesure que croissent les difficultés : 56 % des personnes interrogées reconnaissent ne pas penser organiser de moments conviviaux avec les voisins. On peut supposer que les problèmes financiers y tiennent une part importante : la moitié des personnes n’ayant accès qu’à un seul réseau de sociabilité attribuent cette situation à la dégradation de leur niveau de vie. L’âge a un impact direct sur l’isolement. Selon l’étude de la Fondation de France, en 2014, 50 % des plus de 75 ans (contre 42 % en 2010) signalaient ne plus avoir de réseau amical actif ; pas davantage avec la famille (41 % n'ont plus de relations avec leurs enfants), ni avec les voisins :52 %. Quant à la non-affiliation aux activités d’un club, d’une association, elle passe de 59 % à 64 % entre 2010 et 2014. Si l’âge influe sur l’isolement, la domiciliation n’y est pas étrangère. Les agglomérations de plus de 100 000 habitants abritent 13 % de personnes seules (8 % en 2010), contre 8 % pour celles de moins de 10 000 habitants et 11 % pour les zones rurales. Déjà au XVIIe siècle Racine l’avait pressenti : « C'est dans les villes les plus peuplées que l'on peut trouver la plus grande solitude. » Dans tous les cas, les personnes âgées subissent davantage les effets négatifs de la solitude dans les grandes agglomérations que dans les zones rurales.

Si a priori les villes offrent accès à tous les services de sociabilité (commerces, centres sociaux, espaces dédiés aux loisirs, transports, etc.), elles abritent pourtant de nombreuses personnes isolées par la pauvreté : femme se retrouvant seule avec ses enfants, chômeur en fin de droits, jeune adulte à la recherche d’un emploi, accompagnant d’une personne handicapée ou atteinte de la maladie d’Alzheimer, personnes âgées confrontées au décès du conjoint. Le rallongement contribue également à la difficulté de tisser des liens d’amitié ou de voisinage : on n’ose pas organiser un dîner chez soi et les enfants ne peuvent pas inviter un camarade à dormir à la maison. Ces personnes se sentent dévalorisées aux yeux du voisinage, mais également aux yeux de leurs proches et vis-à-vis d’elles-mêmes, notamment quand il s'agit de faire appel à des aides sociales auxquelles elles n'ont souvent pas recours, illustration du cercle vicieux où elles se trouvent enfermées et qui les rend plus vulnérables et donc plus isolées.

Convergence 351, banquet

Le Banquet des cheveux blancs,
où chaque été des personnes âgées
sont conviées par le SPF
à une croisière sur la Seine,
est un rendez-vous festif
qui permet de rompre
l'isolement social.
Photo : Jean-Marie Rayapen

Invisibilité sociale

Un sentiment d’invisibilité sociale découle de ce repli sur soi chez les groupes de population mal couverts par les statistiques et les médias, peu visibles pour les pouvoirs publics et peu ou mal appréhendés par les politiques sociales ; un phénomène qui tend, avec la crise, à s’accentuer et à s'étendre. Si la solitude sévit davantage dans les grandes agglomérations, les habitants des campagnes n’y échappent pas, comme l’analyse la géographe Béatrice Giblin. « Actuellement, dans les zones rurales, au-delà des familles à fort pouvoir d’achat et dotées d'un haut bagage intellectuel, qui ont choisi la campagne pour la qualité de vie, on identifie un groupe constitué de retraités qui, compte tenu de la modicité de leur pension, vont là où l’immobilier est plus accessible. Pour certains d’entre eux l’éloignement des services publics et les difficultés de mobilité peuvent être compensés par l’attention des parents et des proches. Mais dans ces régions vivent également des personnes âgées, depuis longtemps installées et qui sont aujourd’hui isolées, ainsi que des familles pauvres ayant quitté la ville, avec l'espoir de mieux s’en sortir. Le chômage précipite ces personnes dans la pauvreté et la précarité : impossibilité de se déplacer pour chercher un emploi, travailler ou encore solliciter des services publics qui se raréfient, tout comme le petit commerce, qui a occupé et occupe une place importante dans l’espace social. »

Personnes âgées et familles monoparentales

Ainsi, le fléau de la solitude ne cesse de croître à mesure qu’augmente la précarité et s’aiguise la crise sociale cristallisant les comportements de rejet, de repli, voire de violence. Si les plus âgés de nos concitoyens sont les plus exposés aux risques de solitude, on ne saurait oublier les familles monoparentales (40 % d’entre elles ressentent la solitude), dont la majorité sont à la charge de femmes ; les chômeurs de longue durée ; les étudiants pauvres que leurs faibles ressources éloignent des lieux de convivialité (cafés, restaurants) fréquentés par leurs camarades ; les habitants de zones rurales frappées par la désertification, tant économique que sociale (fermeture de commerces, de cabinet médicaux, de cafés, etc.) ; les handicapés ; les malades et leurs accompagnants ; les réfugiés et migrants pour lesquels la barrière de la langue, les préjugés rajoutent aux difficultés d’établir des relations, ne serait-ce qu’amicales ; les SDF confinés à un morceau de trottoir et condamnés à l’indifférence, voire à l’invisibilité, la population carcérale...

Pour Luciano Sandrin, professeur de psychologie de la santé et de la maladie, « la solitude est source de mépris de soi, de doutes sur ses capacités, de sentiment de faute et de honte. Et cela peut priver de relations importantes, amorcer des processus dépressifs et rendre les personnes plus vulnérables à la maladie. » Le psychosociologue Jean-Baptiste Stuchlik complète ainsi l’analyse : « Le premier effet de la solitude est que l’on bouge moins, parfois au point de perdre en motricité, les études sur les seniors l’ont prouvé. Or, l’activité physique joue sur le sommeil, la glycémie, le stress. Souvent on s’alimente aussi moins bien, ce qui cause des déséquilibres physiologiques. Les gens en couple vont plus souvent chez le médecin, car chacun veille sur la santé de l’autre. Les accidents domestiques ont des conséquences plus graves quand on est seul. Pouvoir verbaliser, échanger, est un bienfait de la vie à deux ou à plusieurs : cela a un effet apaisant sur les émotions et dynamisant sur l’humeur. » En règle générale, la solitude est liée à l’insertion sociale de l’individu plus qu’à ses traits psychologiques. Les retraités et les chômeurs sont souvent plus seuls que les autres et l'on observe un désinvestissement croissant avec l’âge.

Mise à l'écart et stigmatisation

Il est indéniable que certaines tendances sociétales sont à l’oeuvre : la mise à l’écart des seniors, le développement de la vie en solo, la stigmatisation de certaines populations (homosexuels, personnes en surpoids, handicapés, etc.). De nombreuses recherches montrent l’importance des relations sociales : amour, partage, soutien, intimité au niveau émotif, cognitif et comportemental. Trop souvent encore, on ne prend pas en considération la solitude, facteur de vulnérabilité pour nombre de maladies. Dès lors, on saisit mieux l’importance des associations qui permettent aux individus isolés de (re)nouer des relations. Au Secours populaire français, par exemple, l’accent est mis sur le premier contact avec les personnes en difficulté.

Écouter, consacrer du temps, sourire, prodiguer les bons conseils en vue d’une bonne orientation : en définitive, les accompagner, les « mettre en valeur », qui est d'ailleurs l'une des acceptions du verbe accompagner. « Il ne s'agit pas d'actions extraordinaires, mais une parole, un sourire, une main tendue, peuvent être salutaires pour les personnes accueillies, même si vous avez l'impression d'avoir prononcé des paroles banales, elles sont en réalité très fructueuses », souligne Pierre, bénévole au SPF. Leur participation aux activités de l'association (ateliers de cuisine, sorties culturelles, sport, etc.) donnent accès à une nouvelle sociabilité. Les sorties, par exemple le Banquet des cheveux blancs du SPF, constituent pour les personnes âgées des moments tout à la fois de détente et de nouvelles rencontres. Pour combler les vides laissés par la désertification des campagnes, des livraisons de denrées à domicile, comme dans l’Indre, sont organisées pour les familles notamment celles qui ne disposent pas de voiture ou n'ont plus les moyens d'acheter du carburant. En ville, par exemple à Nîmes, le SPF a mis en place un service de Solidaribus qui se déplace vers les campus universitaires à la rencontre des étudiants qui peinent à bien se nourrir et se vêtir ou simplement à emprunter les transports en commun.

Les associations créatrices de liens

Les relations tissées avec les bénévoles des associations peuvent s'avérer vitales. Le témoignage d'Alimata, personne aidée par le SPF, en est la démonstration : « La procédure concernant ma demande d’asile a duré deux ans. Sans le Secours populaire, je ne vois pas comment j’aurais vécu ce temps d'inactivité sans sombrer dans une grave dépression. Un soir, ma fille a éclaté en sanglots me demandant pourquoi nous ne retournions pas au pays, où nous avions une grande maison, du travail et des amis avec qui elle pouvait jouer. J’ai compris que je n’étais pas la seule à souffrir de cette situation. Intégrer l’équipe du SPF nous a fait du bien. Ce soulagement s’affichait sur nos visages. Je n’avais plus le temps de me morfondre sur mon sort, j’avais des collègues gentils avec qui discuter de tout et de rien. Ma fille était heureuse de me voir bosser. Elle était fière de raconter à ses copines que sa mère travaillait au Secours populaire. » Les associations, les antennes de proximité, la mobilité des structures, le travail des bénévoles tissent un maillage bénéfique sur le territoire, participant à la refondation des liens sociaux dans les zones rurales et les quartiers périphériques des grandes villes. Ainsi, un meilleur accueil est dispensé aux plus précaires, personnes les plus susceptibles de souffrir d’isolement et de solitude. La solidarité constitue un des moyens de briser le cercle : difficultés matérielles et morales, pauvreté, solitude, elle porte ainsi la promesse de réaliser ce voeu formulé par Martin Luther King, celui d'apprendre « à vivre ensemble comme des frères ».

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