Santé sacrifiée, symptôme de la pauvreté

Une part importante de Français vit le quotidien sur le mode de la privation et d'arbitrages constants, y compris dans un domaine aussi vital que celui de la santé. Le 10e baromètre Ipsos-SPF est révélateur d’une société fragilisée, sur le fil de la survie, où les plus pauvres paient le plus lourd tribut à la crise.

Apporter des soins à ses enfants, quand le quotidien est fait de privations, est une source d'anxiété pour des parents sur le fil de la survie.
Olivier Papegnies

Conséquence brutale de l’accroissement des inégalités en France, depuis la crise financière de 2008, plus d’un Français sur deux (55 %) jugent en 2016 que leur vie quotidienne est menacée par la pauvreté. Si ce chiffre connaît un léger recul par rapport aux résultats du baromètre Ipsos-SPF 2015, il reste supérieur de 10 points à celui de 2007 (45 %), à l’aube de la crise économique la plus grave depuis la Grande Dépression de 1929.

De la même façon, cette année encore, la part des sondés redoutant que leurs enfants connaissent un jour la pauvreté reste très élevée (83 %). Si ce chiffre est en baisse de 4 points depuis 2015, il n’en demeure pas moins que pour les catégories socioprofessionnelles les plus modestes, le pourcentage passe de 87 % à 92 % en un an.
Ouvriers et employés, ménages aux revenus inférieurs à 3 000 euros (87 %) ou encore parents d’enfants de moins de 18 ans sont les plus inquiets pour l’avenir de leurs enfants, dont les conditions de vie seraient selon eux plus pénibles que les leurs. Les données recueillies sur le terrain par les bénévoles du Secours populaire français témoignent d’une dégradation des conditions de vie des plus précaires et d’une augmentation sensible du nombre de personnes aidées (près de 3 millions en 2015).

La crise économique a fait basculer une part importante de la population dans la pauvreté. Les résultats du baromètre Ipsos-SPF 2016 et les rapports qui émanent des antennes locales du SPF convergent : la proportion de Français affirmant avoir connu la pauvreté s’est accrue (3 points de plus par rapport à 2015, selon le baromètre Ipsos). En 2016, 38 % des personnes interrogées répondent en effet qu’elles ont été confrontées à cette situation.
Comme le pointait déjà le baromètre Ipsos-SPF en 2013, les femmes sont souvent les plus affectées (c’est le cas pour 39 % d’entre elles). Emplois précaires, temps partiel subi, chômage : ces dernières paient un lourd tribut à la crise, mais aussi aux persistantes inégalités de genre. Les ouvriers et employés comptent aussi parmi la catégorie la plus exposée. Si l’Insee annonce en juin 2016 que le pouvoir d’achat des ménages a plutôt bien résisté à la crise, il n’en demeure pas moins qu’une partie non négligeable de la population française doit faire face à des difficultés multiples au quotidien et que les foyers les plus modestes ont vu leur pouvoir d’achat baisser 1.

Des inégalités persistantes

La réalité est que pour une part importante de Français des arbitrages s’imposent entre les loisirs (cinéma, restaurant...) ou les vacances par exemple : pour 47 % des sondés s’offrir quelques jours de répit ne va pas de soi. Les foyers qui disposent d’un revenu mensuel net inférieur à 1 200 euros sont 73 % à être exclus de ce droit aux vacances, qui constitue un champ d’action majeur pour le SPF. Mais les restrictions concernent également la santé : 36 % des Français ont des problèmes au moment de payer des actes médicaux mal remboursés par la Sécurité sociale, 64 % chez les foyers les plus modestes. Disposer d’une mutuelle santé est financièrement compliqué pour 53 % des ménages modestes, et 48 % d’entre eux n’ont pas les moyens de se procurer une alimentation saine.
En 2016, une majorité de Français pense qu’une personne seule est pauvre quand elle dispose d’un revenu mensuel net de moins de 1 068 euros, une augmentation de 14 euros en moyenne par rapport à 2015, un montant supérieur au seuil de pauvreté officiel (1 000 euros) 2, mais très proche du Smic (1 141 euros net depuis le 1er janvier 2016). Logement, factures, vacances, soins sont sources d’inquiétudes quotidiennes pour des personnes sur le fil de la pauvreté qui se sentent d’autant plus à la merci du moindre incident de parcours. Le baromètre 2016 est révélateur des stigmates d’une crise persistante, mais aussi d’une fragilisation de la société française. L’insécurité sociale gagne du terrain et le renoncement aux soins est devenu en 2016 une réalité qui accroît la vulnérabilité des plus pauvres.

Dans ses permanences d’accueil, le SPF perçoit une dégradation de l’état de santé de familles, de mères seules, de jeunes, de retraités, de beaucoup d’enfants. Fait récent, le travail n’apporte plus forcément la garantie d’une autonomie financière : certains salariés ne sont plus à l’abri des privations et peinent également à se soigner. L’optique et les soins dentaires sont devenus moins facilement accessibles : 35 % des sondés déclarent avoir déjà renoncé à l’achat de prothèses dentaires ou l’avoir retardé de plusieurs mois (4 points de plus par rapport à 2008) ; 30 % ont dû faire de même pour l’achat de lunettes ou de lentilles de contact ; 28 % pour la consultation chez un dentiste (+ 5 points)… Parmi les Français les plus pauvres (ceux qui appartiennent à un ménage dont le revenu mensuel net est inférieur à 1 200 euros), 50 % ont renoncé à une consultation chez le dentiste ou l’ont retardée, une hausse spectaculaire de 22 points par rapport à 2008. Les parents en situation de pauvreté donnent la priorité aux soins apportés à leurs enfants, au détriment de leur propre santé.

Santé sacrifiée, symptôme de la pauvreté

Les vacances,
essentielles au bien-être,
sont souvent sacrifiées
quand le budget est trop serré :
47 % des Français rencontrent des difficultés
pour s’offrir quelque jours de répit.
 
Photographe : Clarisse Clozier
 

Plus d’un quart des personnes financièrement vulnérables ne peuvent se rendre chez un dentiste, faute de moyens. Ce constat est insupportable et laisse craindre que la santé ne finisse par devenir un luxe. Les Français interrogés sont conscients de l’augmentation inquiétante des inégalités en matière d’accès à la santé : à 68 %, ils jugent qu’elles se sont aggravées au cours des dernières années. Le Secours populaire, depuis sa création, a investi ce champ, grâce aux actions de ses bénévoles, des Médecins du SPF, des professionnels de santé, qui contribuent bénévolement à combattre ces inégalités, en France et à l’international.

Des actions soutenues par une grande majorité de Français : à 95 % ces derniers jugent que l’accès aux soins, en particulier pour les enfants, doit constituer une priorité de l’association. Dans une France où les inégalités ne cessent de croître, où parfois les plus socialement démunis perdent, à force de renoncements, jusqu’au goût de vivre, dans un contexte marqué par la violence et la montée des discriminations, le baromètre Ipsos-SPF 2016 donne cependant à voir une lueur d’espoir. Il montre que plus de la moitié des Français (54 %) est prête à soutenir les Médecins du SPF et à s’engager personnellement en faveur de l’accès à la santé aux côtés de l’association par un don ou une action bénévole.

1 Selon le « Rapport sur les comptes de la nation 2015 » publié par l’Insee, les dépenses « pré-engagées » pour le logement, l’eau, l’électricité, les frais de cantine… représentent une fraction croissante du budget des ménages : elle est passée de 12,3 % de leur revenu disponible en 1959 à 28,9 % en 2015.
2 Insee, données 2013. Correspondant à 60 % du revenu médian national, ce seuil de pauvreté sert de base au calcul, par la Caisse d’allocation familiale, du plafond au-dessous duquel on peut prétendre au revenu de solidarité active (RSA).

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Marina Carrère d’Encausse

En France, une “maladie” fait plus de victimes que le cancer : la précarité. Agissez avec nous ! Avec jusqu’à 8,5 millions de pauvres en France, la précarité fait de plus en plus de ravages sanitaires ! Cancer, maladies cardiovasculaires, problèmes buccodentaires... ces pathologies explosent chez les plus démunis. Savez-vous que la durée de vie moyenne d’un SDF est de 48 ans ? Aujourd’hui, vous pouvez soutenir nos actions pour que ces exclus de la santé retrouvent l’accès aux soins. Conseils des « Médecins du SPF », informations des relais-santé, bilans gratuits de santé, dépistages, ateliers nutrition... tout cela pourra se poursuivre grâce à vous !
 
Photo : Nathalie Guyon / FTV

Marina Carrère d’Encausse, médecin et animatrice télévision

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