Saisonniers : l'extrême précarité est dans le pré

Les bénévoles de Pauillac, en Gironde, ouvrent leurs portes aux saisonniers, la plupart venus d’Espagne. Ils viennent en aide à ses travailleurs qui ont à peine de quoi manger et qui, souvent, sont contraints au camping sauvage sous une toile de tente ou dans un camping-car hors d'âge.

Des poix chiche ou des lentilles ? Carmen peut composer un panier repas personnalisé pour la semaine.
Nnoman

« Des tomates ? Vous voulez aussi du persil », demande Monique, bénévole. « Si », répond en hochant la tête Carmen, venue depuis une semaine de Malaga, en Andalousie, pour faire les vendanges dans le Médoc. Un voyage de 1200 km.

Sous un soleil de fin d’été inhabituellement chaud, elle coupe 8 heures par jour des grappes de raisins des crûs parmi les plus côtés au monde. Le dernier samedi de septembre, elle s’est rendue au comité de Pauillac avec une centaine d’autres travailleurs saisonniers pour chercher de quoi manger pendant une semaine.

Des bénévoles aux petits soins

Autour d’elle, les bénévoles s’activent pour élaborer de véritables repas à la carte : « Des courgettes ? », lui demande Yvette. « Et la viande, vous en mangez ? Non ? Du fromage alors ? des œufs ? », s’enquiert Claudine. Carmen répond dans un mélange d’espagnol et de Français, qu’elle comprend parfaitement.

Visiblement faible, la jeune femme, menue, n’a pas mangé depuis la veille au soir. Un coup d’œil à sa montre : « Il est 16 heures passées. J’ai vraiment faim », glisse-t-elle, tout en exprimant régulièrement la reconnaissance qu’elle éprouve devant tant d’égard.

Victor ne pourrait pas acheter de la viande sans l'aide du SPF.

Victor ne pourrait pas acheter de la viande sans l'aide du SPF. © Nnoman

 

Pendant ce temps, Christiane range délicatement du riz, à côté des poires et des bananes qui sont déjà dans le sac de Carmen. « Vous préférez lentilles ou pois chiche ? », ajoute Nadine. Carmen remercie tout le monde, repart les bras chargés de victuailles, et se dirige vers une autre salle du comité où elle espère dénicher des vêtements à petit prix.

L’équipe de bénévoles ouvre les portes du comité aux travailleurs saisonniers trois samedis au mois de septembre, jour de relâche pour les vendangeurs. « Pendant longtemps, nous n’aidions uniquement les travailleurs agricoles de la région, mais nous avons fait le choix d’étendre nos intervention à ceux venus d’au-delà des frontières », indique Serge Uria, secrétaire général à Pauillac du comité du Secours populaire.

Des conditions de vie dégradées

La raison est double : les propriétaires des châteaux viticoles font de plus en plus appel à la main d’œuvre étrangère, moins chère, et leurs conditions de vie se sont globalement dégradées, ces dernières années, selon les témoignages recueillis par les bénévoles.

Les saisonniers sont jeunes, 80% ont une trentaine d’années au maximum. Ils viennent principalement d’Espagne, pays qui se relève très difficilement de la crise immobilière et bancaire.

Les jeunes saisonniers sont souvent contraints au camping sauvage.

Les jeunes saisonniers sont souvent contraints au camping sauvage. © Nnoman

 

Ils discutent tous facilement, s’échangent des cigarettes et des nouvelles. Devant la grande porte du local du Secours populaire, plusieurs dizaines de jeunes sont assis. Ils ont la peau brunie par le travail au grand air, des tatouages, des piercings et des vêtements de récup.

« Si je ne venais pas ici, je ne pourrais pas manger de viande, c’est trop cher », explique Victor, un Italien, très calme, qui vit avec ses deux chiens dans un camping-car bricolé. Les salaires horaires plafonnent, dans le meilleur des cas, autour de 10 euros bruts. Ces travailleurs ont en général peu de diplômes et peu d’argent devant eux.

Moins de journées de travail

« Cette semaine, je n’ai pu travailler que trois jours. Mon employeur m’a donné rendez-vous dans deux jours pour reprendre le boulot. Sur dix jours de vendange, c’est un sacré manque à gagner », ajoute Victor.

Carmen retourne en voiture avec ses sacs remplis. Elle retrouve sa tente à Saint-Estèphe, posée entre la route et la Gironde, auprès de celles de ses collègues, dont Olivier, un jeune Wallon venu de Liège. La loi n’oblige pas son employeur à la loger.

Contraints au camping sauvage

« Clairement, ces dernières années, les investissements dans les capacités d’accueil dignes n’ont pas été faits », relève Serge, qui habite Pauillac depuis près de cinq décennies. L’hébergement des saisonniers dépend de la bonne volonté de chaque employeur. Certains organisent des aires d’accueil avec sanitaires.

Carmen, elle, n’a droit qu’à un jet d’eau : « Je dois me laver devant tout le monde, toute habillée. C’est très compliqué. » Après avoir mangé un morceau, sourire aux lèvres, elle se dépêche d’aller à la plage, avant que le soleil ne disparaisse. « Je n’oublie pas mon savon. »

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