"Quand on est à la rue, il n'y a pas d'hiver, il n'y a pas d'été" [Archivé]

Le retour des beaux jours n'adoucit pas le sort des sans-abri. Entre la fermeture des structures d'aide, les températures extrêmes et l'isolement, le quotidien à la rue reste une lutte pour la survie. Les bénévoles du SPF de Paris maintiennent les maraudes toute l'année auprès de ceux qui, chaque soir, comptent sur leur visite.

Sur un banc public, dans le 12e arrondissement, sans-abri et bénévoles échangent les nouvelles de la semaine autour d'un café, d'un thé ou d'une soupe.
Mara Mazzanti

Passage Ramey, dans le 18e arrondissement, le vendredi 11 août. La lumière du jour commence déjà à décliner quand nous retrouvons Clarisse et Fanny, bénévoles à la maraude du Secours populaire de Paris. Dans l'espace qui leur est dédié au sein des locaux de la fédération, elles s’affairent à préparer cartons de vivres et thermos de thé et de café pour la tournée de la nuit. Les gestes sont précis et coordonnés.

« Chocolat blanc pour Thierry, chocolat aux noisettes pour Dimitri  », rappelle Fanny, 25 ans, étudiante en architecture et bénévole depuis trois ans. Thon, biscuits, chocolat, shampoing, kleenex, rasoirs, chaussettes, garnissent les cagettes, et aussi un livre. Et un duvet : « On en prend toujours un, même quand il fait beau. Nous donnons en petite quantité, mais des vivres de qualité qui correspondent à leurs goûts », souligne Clarisse, 37 ans, bénévole depuis onze ans et référente pour la maraude du vendredi.

Quand il fait chaud, je prends aussi une glacière. Des voisins leur apportent de l’eau, mais elle est souvent tiède. À la Cité internationale des arts (dans le 4e arrondissement),  un homme a un jour fondu en larmes quand on lui a donné une bouteille d’eau fraîche, alors qu'il faisait une chaleur caniculaire, ajoute-t-elle.

Maraude de contact

En temps normal, au moins trois bénévoles entourent Clarisse le vendredi et environ quarante autres se relaient tout au long de la semaine, sauf le samedi. Le véhicule du SPF où elles chargent les cagettes fera, comme chaque vendredi soir, trois escales, des abords de la gare de Lyon aux arcades de la Cité internationale des arts, en passant par le passage Hennel, dans le 12e arrondissement : trois repères où les deux jeunes femmes sont attendues par des sans-abri dormant sur place ou venus des quatre coins de Paris pour partager un moment autour d'un café.

« On va toujours dans ces mêmes lieux pour y retrouver des habitués que nous connaissons depuis longtemps et éventuellement d’autres personnes qui se joignent à eux. On ne vise pas à voir un maximum de gens, mais plutôt à établir un rituel hebdomadaire. Il s’agit d’une maraude de contact : le plus important est la confiance qui s’installe », explique Clarisse. « C’est une présence », ajoute Fanny. Une confiance renouvelée chaque soir et qui au fil du temps a gagné en profondeur à la faveur de ces rituels immuables mais aussi des séjours organisés pour eux durant l'été.

Maraude du SPF de Paris
Fanny (à gauche) et Clarisse chargent
les cagettes de vivres et de produits d'hygiène
dans le véhicule qui les conduira
sur trois sites parisiens. 
Photo : Mara Mazzanti 

 

Derrière la gare de Lyon, nous retrouvons Jacques, 57 ans, belle allure et tenue soignée, qui se lève de son muret pour nous accueillir, un livre de la romancière américaine Colleen McCullough à la main : « C’est pas mal du tout. C'est elle qui a écrit les "Oiseaux se cachent pour mourir". » Pascal, Gilbert, José et Roberto, ses compagnons de route, des presque sexagénaires comme lui, partagent ce grand banc en béton ménagé par le renfoncement d'un immeuble d’entreprise. Roberto, qui ne parle pas français, est à ses côtés. José rentrera plus tard. Pascal est parti quelques semaines dans le sud de la France. Thé à la main, porte-parole improvisé de ses compagnons absents, il détaille son environnement, les bons rapports qu’il entretient avec le voisinage, les riverains et les vigiles de l’entreprise qui « leur apportent parfois un café ». Instants de grâce, précieux dans une journée où tout se réduit à une lutte pour la survie : arpenter dès l'aube les rues d'un bout à l'autre de la capitale, trouver où se laver, où manger, protéger ses affaires. « Quand on est SDF, on a aussi ses routines », résume Jacques avec un sourire.

Maraude du SPF de Paris
Près de la gare de Lyon, Fanny sert des boissons
chaudes à Roberto (à gauche) et à Jacques (assis).
 
Photo : Mara Mazzanti 

 

« Il y a plus de SDF qui meurent l’été que l’hiver. Beaucoup d’associations et de douches sont fermées. Des groupes de jeunes restent plus longtemps dehors et ils sont parfois agressifs. En été, le quotidien est beaucoup plus compliqué », nous apprend-il entre deux plaisanteries avec Clarisse. José, 63 ans, vient de « rentrer », en poussant un caddie. Il s’installe dans son espace à lui, parmi ses effets personnels, et accepte le thé offert par Fanny. « Le plus dur à chaque fois, c’est de les quitter, remarque Clarisse. Au-delà du manque de services disponibles en août, le danger est l'isolement. » Jacques et les autres n’ont eu cette semaine d'autres visites que celle de la  maraude du SPF.

La maraude, un repère psychologique

Une fois les cagettes rechargées dans le coffre, le kangoo reprend sa route, en direction du passage Hennel, où s’aligne une dizaine de tentes. Une petite assemblée nocturne, majoritairement féminine, se crée rapidement autour du banc public où les deux jeunes femmes installent les vivres et les deux thermos. Les mains se réchauffent au thé et au café en cette soirée d’août presque automnale. « Les gens qui viennent nous voir, ça crée un repère psychologique. Quand il y a un peu de retard, on est toujours un peu inquiets. Surtout en ce moment, où les visites sont rares. C’est parfois bien cette dépendance aux repères psychologiques  » confie Lydie, 58 ans et l’allure juvénile.

"C'est dur tout le temps"

Parmi les habitués du passage Hennel, il y a aussi Morad : « Moi, mon problème, c’est le logement. Je viens de finir une formation, je veux trouver du boulot. M’en sortir. » Fanny lui apporte une soupe. « Quand on est à la rue, il n’y a pas d’hiver, il n’y a pas d’été. C’est dur tout le temps », ajoute cet homme d’une quarantaine d’années.

Maraude du SPF de Paris
Passage Hennel, dans le 12e arrondissement,
les bénévoles ont investi un banc public
pour la distribution des boissons et des vivres.
Photo : Mara Mazzanti 

 

Il est presque minuit, quand le véhicule reprend la route vers sa dernière escale. Le voilà déjà engagé quand se fait entendre la voix de Béatrice, l'une des jeunes femmes que nous venons de quitter : « Caroline est là ! Attendez ! » Clarisse se gare, redescend, fouille de nouveau dans le coffre et en ressort du shampoing, une brosse à dents, du chocolat pour Caroline. Et ressert un café à Fatou. 

Près de la Cité internationale des arts, Pascal, 41 ans, l'un des plus anciens habitués de la maraude, attend, comme tous les vendredis.

Je vis à la rue depuis que j’ai 13 ans. Je viens de trouver un logement, mais je ne pourrai plus jamais avoir une vie normale. Ma vie, c’est la rue. Mes repères, c’est la rue. 

Voilà aussi Marco, 38 ans, sans abri depuis quelques mois. Le jeune homme est arrivé de Colombie il y a trois ans pour faire un doctorat de physique. « En été, les gens sont dehors jusque tard dans la nuit, impossible de dormir avant deux ou trois heures du matin à cause du bruit. Vers six heures, c'est déjà le moment de se lever et de quitter les lieux. En hiver, on peut se couvrir, mais quand il fait très chaud, comment faire pour se dévêtir alors qu'on n'a pas d'intimité ? Quand les douches ferment en août, c’est une catastrophe », confie le jeune homme dans un français impeccable.

Au terme de ce voyage nocturne, une part de réalité affleure : à la rue, il n’y a en effet pas de saison pour la douleur ; à la rue, il y a des hommes et des femmes aux histoires singulières et qui ont souvent le goût des autres.  La force de la maraude réside dans l’humilité de sa démarche qui crée autour de ces rendez-vous une atmosphère propice à la légèreté, à la complicité mais aussi à la confiance. 

On ne prétend pas apporter des solutions toutes faites à leurs problèmes, ni juger leurs choix. Il y a chaque soir une part d'impondérable qu'il est illusoire de vouloir contrôler. La maraude, c’est de toute façon une équation à tellement d’inconnues que l’on ne pourra jamais la résoudre,  résume Clarisse. Notre seule ambition est d'être là pour eux. Avec constance. Hiver comme été.

Les prénoms des sans-abri ont été changés pour la majorité des personnes citées.