Péril sur l'aide alimentaire

Des milliers de personnes viennent chercher de la nourriture chaque mois au Secours populaire. La moitié des aliments proviennent du Programme européeen d´aide aux plus démunis PEAD, qui pourrait être quasiment supprimé dès 2012. - Dossier publié dans l

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Une équipe de bénévoles du Tafeln fait le tour des magasins chaque matin à Lunebourg, au sud de Hambourg, pour collecter des denrées alimentaires.

O. Pasquiers

Les portes du Secours populaire de Lille s'ouvrent. Une quarantaine de bénévoles commence la distribution alimentaire, qui durera quatre jours comme chaque mois. Ce matin-là, 350 personnes viendront remplir leurs cabas aux comptoirs de la grande salle. Il y a ce qu'il faut en quantité, en particulier pour le lait, le fromage et la viande, confie Anne-Lise, derrière une poussette double. Frédéric, Marylin et leurs deux enfants sont venus des environs de Valenciennes : Ça permet de faire la jointure entre deux mois et en plus c'est bon, pour peu qu'on prenne le temps de cuisiner. Malika et son mari viennent pour la première fois : J'ai arrêté mon travail d'aide à domicile à cause de mon dos, dit-elle. En attendant de trouver un autre boulot, nous nous approvisionnons ici. De plus en plus de personnes demandent une aide au SPF, pour beaucoup en raison de la hausse des prix alimentaires, souligne Jean-Charles Delporte, responsable de la logistique alimentaire au SPF Nord. Il s'agit principalement de jeunes retraités ou de femmes élevant seules leurs enfants. Plus de la moitié des produits distribués aux familles a pour origine le Programme européen d'aide aux plus démunis (PEAD). De même que pour les 3,5 millions de bénéficiaires de l'aide alimentaire servie en France, toutes structures confondues. Un complément essentiel aux collectes menées par les bénévoles auprès des entreprises agroalimentaires, des grandes surfaces et aux aides publiques françaises. En juin 2011, coup de tonnerre dans le monde de l'humanitaire : la Commission européenne annonce qu'elle ne contribuera plus que de manière très marginale à l'aide alimentaire des pays membres pour 2012 et 2013. Faute de ressources pour le doter, son Programme européen d'aide aux plus démunis (PEAD) verrait l'année prochaine son enveloppe globale amputée de près de 400 millions d'euros, pour tomber à 113 millions d'euros, et même à zéro pour 2013.

Colère et consternation

Dans l'Union européenne, 18 millions de personnes dans le besoin se trouveraient lésées par la disparition programmé du PEAD, si la mesure de Bruxelles était confirmée. Dans le réseau du Secours populaire, c'est la consternation et la colère. Des milliers de témoignages affluent, venant de personnes en difficulté, de donateurs et de bénévoles. Comment pouvez-vous couper les subventions alors que nous en avons besoin pour aider les personnes en grande difficulté, s'indigne Elisabeth, de Perpignan, dans les cahiers le Dire pour agir du SPF. On ne vit plus, on survit. Si on en a moins, on meurt, se désespère Carlos. Pour Gérald, cette décision est un pur scandale. Je veux une Europe solidaire ! Et les conséquences dépasseront l'insécurité alimentaire : à l'occasion des distributions, les associations peuvent aussi diagnostiquer d'autres besoins, vérifier si les gens ont accès à tous leurs droits, les accompagner..., comme le note Mathieu Humbert, responsable national à la solidarité au SPF. À Lille, par exemple, l'association accueille trois fois par mois pour un atelier de cuisine un groupe de femmes familières de la distribution alimentaire. Elles progressent au fil des ans. Les plats deviennent plus élaborés, et nous avons commencé à échanger des recettes polonaises ou maghrébines, témoigne Hannane, salariée à l'origine de l'atelier. Des liens d'entraide se nouent dans le groupe à partir de cet échange de recettes. Ces cours nous permettent de cuisiner, sain et pas cher, avec les denrées que nous recevons du SPF, explique Nouara, qui s'est jointe aux cuisinières depuis un an et demi.Pourquoi ce programme européen est-il menacé de disparition, alors que la crise gonfle le nombre de bénéficiaires de l'aide alimentaire ? Ils sont passés en France de 2,8 à 3,5 millions entre 2008 et 2010. C'est la nature même du PEAD qui est en cause : il ne s'agit pas d'un programme social, mais d'un mécanisme d'écoulement des surplus de la Politique agricole commune (PAC). Chaque année, Bruxelles intervient sur les marchés pour soutenir les prix agricoles en achetant des denrées à prix garantis. Les stocks ainsi constitués, s'ils ne sont pas écoulés, sont ensuite répartis entre les États de l'Union. Mais les différentes réformes de la PAC ont constamment réduit les surplus agricoles, obligeant la Commission à débloquer, depuis le milieu des années 1990, une petite enveloppe financière afin de compléter les stocks disponibles.

Les prix du marché fragilisent les réserves

Ce coup de pouce reste marginal, sauf exception : moins de 0,1% du volume du PEAD par an de 1997 à 2005. Mais, en 2008 et 2009, gros coup de semonce : en raison de la flambée des prix agricoles, les agriculteurs ont pu facilement vendre leurs excédents sur les marchés internationaux, à des prix plus avantageux que les tarifs proposés par la Commission. Résultat : les stocks communautaires sont restés au plus bas alors que les besoins augmentaient sous l'effet de la crise financière. Sous l'impulsion de la France, notamment, la Commission européenne a alors débloqué plusieurs centaines de millions d'euros sur la période 2008-2009 pour permettre aux États bénéficiant d'ordinaire du PEAD d'acheter les denrées nécessaires à leur aide alimentaire. Mais cette intervention financière massive, qui représentait plus de 85% du programme européen en 2009 (sur un total d'environ 500 millions d'euros), a été contestée par l'Allemagne et la Suède. Leur argument : le programme avait désormais perdu sa fonction de régulation de la production agricole pour s'apparenter à une aide sociale - domaine où les traités n'octroient pas de prérogatives à l'Europe. Berlin et Stockholm se sont lancés dans une bataille juridique, et ont obtenu gain de cause le 13 avril 2011 auprès de la Cour de justice européenne de Luxembourg. La Commission se voit donc désormais interdite de renouveler sa compensation financière, alors que ses stocks seront très maigres en raison de l'envolée des prix des céréales constatée fin 2010. À partir de 2013, l'avenir s'annonce très sombre : les États membres s'apprêtent à négocier une réforme profonde de la PAC, sur fond de cours des matières premières agricoles durablement élevés. En juillet dernier, Bruxelles prévenait les associations qu'elle s'attendait à ce que les stocks soient inexistants à partir de cette date. Ces anticipations alarmantes ont déclenché une vaste mobilisation dans l'Union. En France, les quatre grandes associations qui distribuent l'aide alimentaire - les Banques alimentaires, la Croix-Rouge, les Restos du coeur et le Secours populaire -, sont passées à l'offensive dès l'été dernier. Le mouvement, qui a reçu un grand nombre de soutiens de la part de l'opinion publique et des élus, a remis ses doléances au gouvernement et aux parlementaires. Début juillet, les députés européens adoptaient à 85% une résolution demandant une mesure d'urgence afin de sauver le PEAD. En quelques semaines, le dossier brûlant de la pérennisation de l'aide alimentaire communautaire est remonté au plus haut niveau des instances de l'Union : c'est le Conseil européen qui, réunissant les chefs d'États et de gouvernements devra trancher la question, qui interpelle désormais la politique de l'Europe face aux besoins de l'aide et de la solidarité, alors que la précarité alimentaire progresse fortement sur le continent.

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