Parole d'expert : Jean Maisondieu

L´exclusion, une maltraitance

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Il existe deux niveaux d'exclusion. La première concerne une appartenance exclusive : j'appartiens à un groupe donc je n'appartiens pas à cet autre groupe. Mais l'exclusion sociale fait qu'on est en dehors de tout, en dehors de l'humanité aussi. Ce qui rend la chose pathogène, c'est que l'on dit malgré tout aux personnes qu'elles ont leur place dans la société. Du coup, elles ne peuvent plus se défendre, sauf, parfois, en s'enfonçant plus profondément dans l'exclusion. Il existe deux types de pathologies : les « pathologies de la liberté » classiques et les « pathologies de la fraternité » qui sont créées par le contexte. Dans ce dernier cas, c'est l'exclusion qui crée une différence. La maladie mentale peut conduire à la rue, mais, sous réserve d'inventaire, l'exclusion conduit toujours à la souffrance. Ce processus d'exclusion qui se greffe sur le processus économique a pour mécanisme de base le rejet, parfois inconscient, qui signifie : « Je n'ai rien et je ne veux rien de commun avec toi. » Il faut absolument faire une différence entre la maladie mentale et l'exclusion qui crée la souffrance. La psychiatrie doit s'occuper des personnes maltraitées, mais dans le cas de l'exclusion, faire cesser la maltraitance ne dépend pas uniquement de la psychiatrie. Bien sûr, lorsqu'on est allé très loin dans l'exclusion, le traitement social ne suffit pas. Mais si l'on refuse de fermer les yeux sur ce phénomène, cela oblige à se poser les questions politiques de la répartition des richesses, du travail, etc.La psychiatrie est beaucoup sollicitée aujourd'hui, parfois même pour répondre à des problèmes qui ne prennent pas la forme de la maladie mentale. Nous sommes confrontés à la modernité, aux changements de la famille... De plus, les médicaments ont fait des progrès considérables. Mais la mise en avant des médicaments est problématique car on court le risque de traiter des maladies sans cause. Lorsque la maladie devient uniquement ce que le psychiatre décide, toutes les dérives sont possibles comme le prouve l'exemple de la psychiatrie soviétique. Face à l'exclusion, le psychiatre doit avoir deux types d'action. Premièrement, il faut donner du sens à la souffrance, c'est la base de notre  travail dans tous les cas. Mais il y a aussi une dimension civique : nous devons faire connaître à la société l'existence de cette souffrance et faire comprendre que la solution est entre les mains de la société. C'est un peu ce que font aussi les sociologues, à cette différence près qu'ils ne sont pas à la fois dans le registre de l'intime et obligés de respecter une grande distance. Je tiens à insister sur le fait que l'exclusion est un phénomène complexe qui concerne les dimensions individuelles et collectives et pas uniquement l'économie. Toute la difficulté pour le psychiatre est d'avoir un discours qui souligne des dysfonctionnements tout en restant neutre et bienveillant.

Jean Maisondieu, psychiatre et auteur, notamment, de "La Fabrique des exclus", Bayard, 1997

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