A Malakoff, la maraude à vélo de Pauline et Léa

Jeunes bénévoles, Léa et Pauline combinent leur travail la journée au bénévolat la nuit. Elles ont créé une maraude dans une banlieue populaire aux portes de Paris, à vélo, un moyen de transport qui leur permet d’être plus attentive à leur environnement. Une fois un lien établi avec les personnes à la rue, les deux jeunes femmes les encouragent à se rendre à l’accueil de jour pour être accompagnées sur le plan de la santé et vers un hébergement.

Depuis un an, Pauline (à gauche) circule à vélo avec son amie Léa pour aider les personnes à la rue ou en très grande précarité de logement. Ce soir, par 2 degrés, elle propose avec le sourire une soupe bien chaude à Magloire et à Sarah.
Jean-Marie Rayapen

Elles cherchent Jean-Jacques. Pauline, 34 ans et Léa, 25 ans, se sont arrêtées devant le petit square collé à la voie de chemin de fer à Malakoff, une commune populaire des Hauts-de-Seine, qui borde la face sud du périphérique. Les deux bénévoles suivent l’itinéraire habituel de leur maraude. Et là, pas de Jean-Jacques. En général, il s’installe dans ce square, dans un tout petit carré de verdure, à l’abri du vent et du passage. Les deux bénévoles sont descendues de leur vélo et mis les béquilles. Pauline s’éloigne, en direction du Franprix dont l’enseigne éclaire la rue sombre. La nuit tombe vite en hiver.

Des boîtes de sardines, du pain, des produits d’hygiène, une soupe, un café ; surtout un sourire et une écoute

Elle y rencontre Magloire. Lui non plus n’a pas vu Jean-Jacques depuis 10-15 jours. Pauline retourne retrouver Léa, restée avec les vélos qui sont bien chargés : des boîtes de thon et de sardines, du pain, des produits d’hygiène (brosses à dents, dentifrice, préservatifs, etc.). Quand les jeunes femmes versent de l’eau chaude sur la soupe instantanée, il se dégage une odeur appétissante de poulet aux vermicelles. Magloire a suivi Pauline, poursuivant la discussion. « J’espère qu’il n’est rien arrivé à Jean-Jacques », soupire Léa. Il fait 3 degrés. Même dans de bonnes chaussures, la plante des pieds fait mal et les orteils se rétractent douloureusement.

J’ai connu deux périodes de rue. (...) Il n’y en aura pas de troisième car le froid transperce mes vieux os. C'est pas bon

Magloire, bientôt 59 ans, a trouvé un deux pièces avec l'aide de plusieurs associations

« Ouh, j’ai connu deux périodes de rue. Heureusement, j’ai un petit logement depuis quatre mois, grâce à l’intervention de plusieurs associations. Il n’y en aura pas de troisième car le froid transperce mes vieux os ; c’est pas bon du tout. » Magloire retrace brièvement son parcours, tandis qu’il décline le café proposé par Pauline, lui préférant la soupe bien chaude. A bientôt 59 ans, son regard s’illumine quand il pense à ses trois petits-enfants : « Maintenant, je vais pouvoir les recevoir chez moi, dit-il avec un léger accent réunionnais. Ils auront de la place pour gambader. » Il connait toutes les personnes à la rue de son quartier. « Ce n’est pas parce que je suis tiré d’affaire que je vais tourner le dos à mes compagnons de galère et à mes amis. »

Des bénévoles jeunes, déterminées, actives et soucieuses de la préservation de l'environnement

Après quelques minutes de discussion, où l’inquiétude alterne avec les fous-rires, les deux jeunes femmes reprennent leur tournée. A la recherche de Jean-Jacques. Il y a presque un an, elles ont créé cette maraude. Avant de s’installer de l’autre côté du périph’, Pauline participait à celle de Paris. Désireuse de continuer, elle a contacté l’équipe locale du Secours populaire. Léa s’est déclarée partante. « Nous travaillons toutes les deux donc le bénévolat classique durant la journée est exclu. Alors la maraude le soir, ça nous permet de nous impliquer dans la solidarité. » Depuis, une équipe de quatre personnes s’est constituée. Malika, par exemple, les aide à préparer les denrées et les habits à emporter. « On retrouve à chaque fois entre trois et dix personnes dans les rues de Malakoff et de Vanves ou qui sont en très grande précarité de logement. » Sur le plan national, les chiffres ont beaucoup augmenté, rapportent les associations ; notamment sous le coups des expulsions, comme le relève le sociologue Camille François.

Première étape, l'incontournable place de la Mairie de Malakoff, point de rendez-vous de la ''communauté'' de la rue. Les bénévoles y retrouvent souvent des personnes dont le suivi est assuré par l'accueil de jour.

Première étape, l'incontournable place de la Mairie de Malakoff, point de rendez-vous de la ''communauté'' de la rue. Les bénévoles y retrouvent souvent des personnes dont le suivi est assuré par l'accueil de jour.


Il y a peu de maraudes à vélo. Pourquoi avoir choisi ces deux-roues ? La réponse fuse : « Ça nous permet d’abord de faire des distances importantes ; d’aller dans les petites rues, les zones piétonnes ; mais aussi d’être à la fois plus visibles et plus abordables, explique Pauline, tout en pédalant. Chacun a le temps de nous voir passer et de nous appeler. On ne peut manquer personne, car il n’y a pas le bruit d’un moteur et on peut s’arrêter sans avoir l’obligation de trouver une place de parking. Dès le début, cela nous a facilité les prises de contacts. » Léa acquiesce, tout en ajoutant qu’elles ne se sentent pas l’envie d’ajouter une voiture au trafic déjà existant et la pollution qui va avec… « Ce moyen de transport cadre avec notre perception des enjeux écologiques. »

Depuis près d’un an, des liens se sont tissés. On est contentes de les voir, c’est comme des amis, comme la famille

Pauline, qui avait déjà l'habitude des maraudes dans les rues de Paris

Tout en parlant, elles arrivent à un autre pont de chemin de fer, en bordure de piste cyclable, et y trouvent Jean-Jacques, emmitouflé avec sa barbe blanche dans un lit de fortune, son bonnet fixé au ras des yeux et avec plusieurs épaisseurs d’habits sur le dos. Il est entouré de l’intarissable George, venu de l’est de l’Europe, et de Pascal, un jeune trentenaire qui projette de retourner dans sa Saxe natale. Les deux bénévoles sont rassurées. Le groupe s’est mis à l’abri des intempéries, à deux pas d’un immense chantier, d’où sortiront bientôt des immeubles de bureaux flambant neufs. Pendant que tout le monde prend des nouvelles, que Léa demande ce dont les trois hommes ont besoin – des pulls ? un sweat ? autre chose ? – et que Pauline prépare les soupes, des cadres rentrent chez eux, tard dans la nuit, équipés de leurs casques et de leurs combinaisons de cyclistes jaune fluo. « Depuis près d’un an, des liens se sont tissés. On est contentes de les voir, c’est comme des amis, comme la famille, maintenant », raconte Pauline. « Pour Jean-Jacques, nous savons que son anniversaire est en février. On lui prépare un cadeau pour qu’il sache que nous sommes là, qu’il compte et qu’il n’est pas mis à l’écart. » Son regard devient encore plus vif en pensant à cette bonne surprise.

Chaque maraude est rapportéee au Samu social qui coordonne l'aide aux personnes à la rue dans le 92

Les deux bénévoles rapportent les éléments de chaque maraude au Samu social, qui coordonne l’aide aux gens qui vivent dans les rues des Hauts-de-Seine. En fonction des situations, des travailleurs sociaux rencontrent alors des personnes suivies par Pauline et Léa. Jean-Jacques s’est ainsi vu proposer un appartement, mais a préféré rester avec ses compagnons d’infortune. Même chose pour Alpha, qui à 43 ans compte 14 années de rue... Une vie dure qui ne l’a pas recroquevillé pour autant sur lui-même. Il est toujours attentif aux nouveaux visages qu’il croise et vérifie à chaque fois s’ils connaissent la maraude, ainsi que l’accueil de jour du Secours populaire. « Alpha, c’est la gentillesse même », disent tous les bénévoles.

On les aiguille vers l’accueil de jour. Il  leur est réservé tous les mardis matin, rue Victor Hugo au Secours populaire

Léa, pour qui la maraude à vélo est la possibilité de faire du bénévolat après son travail

Une fois le lien établi, « on les aiguille vers l’accueil de jour, qui leur est réservé tous les mardis matin, rue Victor Hugo », explique Léa. Là, les bénévoles ont le temps de faire un bilan complet des situations et d’entamer des démarches. Accueillis par Jacky, Khadija et Malika, qui leur proposent au choix « café ou thé » et des viennoiseries, les naufragés de la rue trouvent des oreilles attentives, prennent des nouvelles les uns des autres, en attendant que Monique les fasse entrer dans l’intimité de son bureau. Jean-Pierre vient tous les mardis, apportant avec lui sa bonne humeur. Le seul moment où l’ancien artisan râle un peu c’est quand il évoque l’ami qui l’héberge et « qui coupe les radiateurs, la nuit, pour économiser sur le chauffage », dit-il en se mouchant.

Pauline et Léa ont enfin trouvé Jean-Paul (au second plan), après l'avoir cherché pendant deux semaines. Il s'est mis à l'abri sous un pont. Son ami George est passé discuter avec lui : "J'adore parler. Avec mon ami ou avec Pauline et Léa."

Pauline et Léa ont enfin trouvé Jean-Jacques (au second plan), après l'avoir cherché pendant deux semaines. Il s'est mis à l'abri sous un pont. Son ami George est passé discuter avec lui : "J'adore parler. Avec mon ami ou avec Pauline et Léa."


Le matin même, Alpha et Malonga sont passés à l’accueil de jour. « Je ne suis plus à la rue mais comme j’avais ma matinée, je suis venu faire un coucou », raconte ce dernier. « Quand j’y vais maintenant, ce n’est plus par besoin. J’ai un petit deux-pièces et un boulot, maintenant. Qui aurait cru que ma situation changerait en si peu de temps ? », se réjouit Malonga. Chassé par ses parents, il a vécu dans la rue et les squats pendant des années. « Durant tout ce temps, ça me faisait un bien fou de venir ici, d’être écouté, soutenu. Les bénévoles m’ont beaucoup aidé. Si je m’en suis sorti, c’est aussi grâce à eux. »

Retraitée, Edith ne raterait pour rien au monde son rendez-vous du mardi matin à l'accueil de jour

Il y a aussi Edith. Pauline et Léa la croisent sous les arcades du marché, place de la Mairie, comme Alpha ou Malonga. A 74 ans, elle est toute frêle, marchant avec difficulté, avec ses habits à peine chauds et complètement dépareillés. Une vie de privations et de travail à l’usine. « Elle vivait dans la rue. Nous l’avons accompagnée dans les démarches et le CCAS a mis un logement social à sa disposition », se rappelle avec fierté Jacky, qui lui sert le café. Mais Edith ne raterait pour rien au monde son rendez-vous du mardi matin. « Je viens retrouver mes amis », que ce soient les bénévoles ou les autres personnes en difficulté, comme Chantal. « Il est très important pour nous qu’ils aient des espaces pour exprimer ce qu’ils pensent », remarque en passant Sylvie, une ancienne productrice à France culture et qui, en tant que bénévole, a recueillis la parole des gens qui viennent à l’accueil de jour.

Grâce à l'accueil de jour, j’ai eu la CMU, sa mutuelle et au centre communal de santé, on m'a posé un dentier !

Chantal, toujours la première à l'ouverture de l'accueil de jour

Retraitée après avoir gagné sa vie à faire des ménages, Chantal est toujours la première à l’accueil de jour. Elle attend devant l’immeuble en briques beiges typique des années 1930. Elle s’assied dans un coin et attend que les autres arrivent pour commencer la discussion. Cette fois-ci elle apprend à Edith qu’elle va aller faire ajuster son dentier qui lui fait un peu mal. « Il est tout récent. J’ai passé des années sans dents, alors je ne suis pas encore habituée. » Il y a quelques mois, les bénévoles du Secours populaire l’ont informée qu’elle pouvait venir les vendredis matin pour rencontrer un membre de l’association partenaire Osmose afin de faire le point sur sa santé. « Du coup, j’ai été inscrite à la CMU et à sa mutuelle. Après, j’ai eu un rendez-vous au centre communal de santé. J’en suis ressortie avec des dents ! », se souvient Chantal dans un grand sourire.

Globalement, les naufragés de la rue ont été fragilisés par des problèmes de santé et perdu leur travail

Cela n’a pas de valeur statistique, commence Pauline, mais « les gens que nous rencontrons dans la rue ont été fragilisés par des problèmes de santé, y compris pour certains des addictions. » Le dos pour Malonga, le ventre pour Magloire, la jambe pour Jean-Pierre. Un phénomène qui n’est pas près de s’interrompre, à lire les enquêtes du ministère du Travail : globalement, le rythme de travail a fini par se stabiliser, mais après une période de forte augmentation, entre 2005 et 2013. Si bien que plus d'un salarié sur trois est concerné par de multiples contraintes de rythme de travail (35 %). Plus grave, « la hausse se poursuit pour les ouvriers non qualifiés (de 46 % à 49 %) ». Une intensification qui épuise les corps, et souvent la tête. Avant de rentrer chez elle, Léa confie : « La maraude à vélo, c’est une expérience humaine géniale. Je le conseille à tous les bénévoles. » Il fait 2 degrés.

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