Émanciper
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Estime de soi
Jardins solidaires, cultiver ensemble un monde meilleur
Dans les Côtes-d'Armor, cinq jardins associatifs accueillent des personnes qui font une pause dans leur vie, suivent un parcours de réinsertion ou sont aidées par le Secours populaire. La magie du travail en équipe, du grand air et de l'entraide porte ses fruits et les maraîchers en herbe fournissent en beaux légumes bio les libres-services alimentaires de Dinan.
Depuis 2020, l’association Les Jardins solidaires ouvre des champs au maraîchage dans la région de Dinan. L’idée est de produire des légumes de qualité, bons pour la santé et accessibles. Il y en a désormais cinq, dont quatre sont partenaires du Secours populaire des Côtes-d’Armor à qui ils fournissent une production de fruits et de légumes de saison entièrement biologique.
Deux tiers de la production maraîchère vont ainsi à des associations de Dinan et des alentours, comme le Secours populaire ; le solde est réparti entre les différents jardiniers bénévoles. « On essaie de travailler dans le même sens avec le vivant », lance Mélanie, qui vient de déposer au jardin de Languenan des demandeurs d’asile aidés par le comité de Dinan, comme tous les mercredis. Ça crée des liens.
L’accueil y est inconditionnel, comme au Secours populaire. Les gens sont accueillis gratuitement. Retraités, demandeurs d’asile, personnes confrontées à la précarité : au fil des années, ces lopins de terre maraîchère sont devenus un carrefour où se rencontrent des personnes qui ont besoin de repartir du bon pied dans la vie.
Des bouquets comme des sourires
Alors que les températures ont commencé à baisser pour entrer progressivement dans l’hiver, on voit encore des rangs de carottes, de scaroles et cinq, non dix, non vingt rangs de poireaux. Le long du champ, Patrick, Salomé, Anne ou Sandrine s’activent, de bon matin, dans une odeur d’humus, la terre ayant épongé l’ondée de la nuit. Bordé de haies et de chemins creux, le champ est d’un demi-hectare. Cette taille correspond à une journée de travail à la charrue dans ce paysage de bocage.
Le maraîchage offre un environnement et un type de travail qui font beaucoup de bien. « Ça m’épanouit, c’est essentiel », déclare Sandrine, qui s’affaire le long de la bande de culture d’aromates, où se disputent les arômes de thym, de romarin, de menthe ananas, de sarriette rampante et plein d’autres merveilles. « On en fait des bouquets que l’on offre comme des sourires. L’idée, c’est que pour donner envie de cuisiner à la famille, mais vraiment envie, il faut qu’il y ait des goûts, des saveurs, des parfums, des couleurs », s’enthousiasme cette mère de famille de cinq grands enfants.
Percevant le RSA, Sandrine est aidée par le Secours populaire. Elle s’est engagée dans l’aventure du maraîchage en 2020. « Il fallait que je donne une alimentation de qualité à mes enfants et, tant qu’à faire, que je puisse y mettre les mains. A travers cette activité, j’apporte ma contribution à la société et ça me fait plaisir. » Cette bénévole s’est investie jusqu’à devenir membre du conseil d’administration des jardins solidaires.
La force du collectif
Sur une matinée, jusqu’à 30 personnes peuvent se retrouver dans chaque jardin solidaire. Ce sont des lieux de transmission de savoir sur la nature, mais aussi sur l’accueil. « A l’accueil, on ne te pose pas de questions, on ne te demande pas de raconter ta vie. Personne ne te fixe d’objectif : tu fais ce que tu peux sur le moment. Tu n’es pas dans une entreprise, tu es là pour participer à une action commune », se rappelle Mélanie, arrivée il y a 18 mois. « C’est tombé pile poil, j’étais en arrêt maladie, pas bien du tout, au fond du trou. » Ayant entendu parler des jardins, elle s’y est rendue en treillis, bottes aux pieds et cache-cou mauve et blanc sur les oreilles, comme aujourd’hui.
Faire quelque chose de concret, ça veut dire qu’à la fin, tu peux le partager : c’est hyper réconfortant, hyper valorisant. Ça m’a fait du bien.
Mélanie, jardinière, 50 ans.
« Faire quelque chose de très concret, ça veut dire qu’à la fin, tu peux le partager : c’est hyper réconfortant, hyper valorisant. Ça m’a fait du bien et je suis restée », raconte cette grande femme longiligne de 50 ans, qui a depuis repris son travail dans l’assainissement au sein d’une collectivité locale, « mais à temps partiel pour avoir tous mes mercredis afin de venir au jardin ». Ce qui l’a aidée ? Voir qu’à son échelle, elle pouvait faire quelque chose, sans pression. Pour Mélanie, c’est la recette pour retrouver l’estime de soi-même. « Et puis il y a le collectif. Le fait d’être dans un collectif, c’est super important ! »
Anne a une petite idée sur ce qui fait la force du collectif. Installée près de la cabane à outils, montée l’hiver dernier, de la tente qui sert de vestiaire, et non loin des toilettes sèches en bois, elle est occupée, pour le moment, à peser les caisses que des gaillards comme Patrick ramènent du champ : chou chinois, poivrons, aubergines, tomates cerises, carottes de pleine terre, d’énormes radis d’hiver, rouges et verts. Il y a aussi des pommes de terre grenailles. « Ici, nous sommes beaucoup de retraités qui ont mal au dos et des gens qui ont l’allocation adulte handicapé. Mais il y a aussi des jeunes, souvent demandeurs d’asile, en grande forme physique. Ils aiment venir parce qu’ici ils ne sont pas tout seuls. Le monde s’est donné rendez-vous au jardin et l’ensemble fonctionne plutôt bien », rigole cette pionnière du maraîchage associatif, qui ressemble de manière étonnante à l’actrice Anémone.

Le monde dans un jardin
Il est 10 h 30, après un premier temps de ramassage, de compostage, d’épandage, c’est l’heure de la pause. L’équipe se rassemble à l’entrée du champ. Tout le monde discute autour d’un café. Sandrine a entendu les propos d’Anne sur le collectif. « Ici, on ressent la force d’être ensemble, d’avoir plein de cultures différentes et d’apprendre à travailler avec des hommes et des femmes de différentes générations », dit-elle en regardant des marrons en train de griller sur un petit réchaud à gaz, tandis que Ruth s’est arrêtée de tasser le compost, très énergiquement pour ses 78 ans, et partage un pudding tout à fait délicieux. « Aux fruits secs et non pas aux insectes », sourit-elle dans son accent venu de l’autre côté de la Manche.
Pour Salomé, le pudding est une découverte, tout comme l’avaient été les betteraves, les différents types de salades et de choux, ou encore les marrons. La jeune femme de 31 ans a quitté la Centrafrique et ses quatre enfants, il y a un an et demi. « Je suis arrivé à Dinan en avril dernier et une semaine après j’ai intégré le jardin solidaire. Je n’aime pas rester sans rien faire, ça me replonge dans les mauvais souvenirs et fait remonter beaucoup de tristesse. » Entourée par le reste de l’équipe, elle aime « partager des bons moments avec les autres. Ça soulage et ça réconforte ». Dans l’équipe, elle a trouvé une France qui lui a ouvert les portes, en attendant de recevoir des papiers pour que se concrétise pour elle « un bel avenir » dans son nouveau pays. « Nous, les immigrés on s’est occupé de faire pousser des arachides dans la serre, ça a bien donné ! », dit-elle fièrement, alors qu’avec la sécheresse la production est globalement en recul.

Une aide énorme
Les caisses de légumes sont acheminées au comité de Dinan du Secours populaire. Les jardiniers ont chacun pris un beau panier rempli des résultats de leur travail. Dominique Léonard, le secrétaire général de la fédération des Côtes-d’Armor, s’inquiète néanmoins. « On a moins de produits en ramasse, moins de produits en collecte. Et nos jardins vont moins donner cette année à cause de la météo. La mâche a grillé. Les carottes, le rendement est quasiment nul. Et les pommes de terre, on dirait de la grenaille alors qu’on a planté de la vraie patate. »
Parallèlement, les bénévoles du département accueillent de plus en plus de personnes. « On sera à +10 % en fin d’année. » Il appréhende la période hivernale et les factures d’énergie qui pousseront les gens à venir chercher de la nourriture au Secours populaire. « Surtout des retraités, des jeunes, des étudiants et des familles monoparentales. Les plus fragiles sont touchés en premier et les baisses d’aides sociales qui sont prévues ne vont pas les épargner. »
A côté de Dominique, Thierry et son fils Denis se présentent au libre-service alimentaire. Les feuilles de blettes dépassent des cabas et s’agitent au fur et à mesure que tournent les petites roues sur le parking. « Ces légumes sont beaux mais ce n’est pas ce qui importe, de toute façon c’est pour faire de la soupe », observe pragmatiquement cet ancien chauffeur routier qui ne peut plus travailler depuis un accident, intervenu il y a maintenant des années. « Quand on voit le prix que ça coûte, c’est une aide énorme. »