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Lusine, le souvenir des montagnes

Mis à jour le par Pierre Lemarchand
Lusine chez elle, où elle a installé son salon de manucure, à Goris, dans la région du Syunik en Arménie. ©JM Rayapen/SPF
Lusine chez elle, où elle a installé son salon de manucure, à Goris, dans la région du Syunik en Arménie. ©JM Rayapen/SPF

Lusine est une des nombreuses femmes réfugiées du Haut-Karabagh qui sont accompagnées par l’association Winnet, le partenaire du Secours populaire en Arménie. Pour surmonter les blessures de l’exil et s’inventer une nouvelle vie malgré tout, les bénévoles de Winnet offrent une présence irremplaçable. Nous publions le témoignage de Lusine, que nous avions rencontrée à l’automne 2025, à l’occasion du 8-Mars, la Journée internationale des droits des femmes.

Le salon de manucure de Lusine est installé dans une pièce de 10 m2, qui donne sur le large balcon de la bâtisse où elle habite, dans la ville de Goris, où elle a trouvé refuge quand elle a dû tout quitter pour fuir les bombes. A l’autre bout du balcon, il y a son appartement. Lusine, ses trois enfants, son mari et son beau-père occupent le premier étage de la maison. Le salon de Lusine donne sur la végétation luxuriante de Goris. Derrière les ramures d’un grand cerisier se dessine la courbe des montagnes, « les mêmes montagnes » qu’elle pouvait voir de chez elle, quand elle habitait son village bien-aimé, Chouchi. Elle s’occupe d’une cliente quand nous la rencontrons. En même temps qu’elle lui peint les ongles, elle remonte le temps.

« Quand la guerre a commencé, en 2020, je me suis réfugiée en Arménie à Goris. On m’a tout de suite parlé de l’association Winnet, et que je pourrais y trouver de l’aide. J’ai eu une aide humanitaire d’urgence. Puis je suis retournée chez moi dans le Haut-Karabagh, en août 2021, car les choses allaient moins mal. Mais quelques mois après, il m’a fallu fuir à nouveau. J’ai retrouvé Goris, et j’ai retrouvé Winnet, qui ont à nouveau été là pour m’aider. C’est en 2021 que j’ai décidé de rester à Goris, pour la sécurité de mes enfants. Comme la première fois, j’avais fui sans rien pouvoir emporter avec moi et j’avais besoin du nécessaire pour reprendre ma vie. 

Winnet a offert à ma famille une aide matérielle qui m’a beaucoup soulagée : j’ai reçu de la vaisselle, des ustensile de cuisine et des couverts, des couvertures, des draps et des serviettes, ainsi qu’un réfrigérateur. C’étaient les toutes premières choses qu’on a installées dans l’appartement que nous avions trouvé. Avec le recul, ce qui a été plus important que tout dans cette aide humanitaire, c’est l’amour que j’ai reçu de la part des femmes de Winnet. J’ai su que ça allait bien se passer, qu’on allait s’en sortir, car il y avait cette présence à nos côtés ; leurs sourire et leur énergie, c’est ça qui nous a sauvés. 

J’ai pu aussi intégrer un programme de formation pour pouvoir retrouver du travail ici à Goris. Avec Winnet, on a réfléchi ensemble à la meilleure aide qu’ils pourraient m’apporter et c’est comme ça qu’on a eu l’idée d’une formation pour ce travail de manucure. Avant la guerre, à Chouchi où j’habitais, j’ai été professeure d’arts plastiques pour les enfants pendant douze ans. Dans ce métier de manucure, je retrouve cet aspect créatif : je dessine sur les ongles, je crée des motifs, je joue avec les couleurs. Je travaille au pinceau, comme avant. 

Avec le recul, ce qui a été plus important que tout dans cette aide humanitaire, c’est l’amour que j’ai reçu de la part des femmes de Winnet. J’ai su que ça allait bien se passer, qu’on allait s’en sortir, car il y avait cette présence à nos côtés ; leurs sourire et leur énergie, c’est ça qui nous a sauvés. 

C’est une activité qui me plaît, et c’est un métier qui a des débouchés. Et le plus important, c’est que je peux l’exercer à domicile : je peux rester à la maison pour m’occuper de mes enfants. Parce que mon mari est loin de nous, à présent ; pour gagner sa vie, il travaille dans une grosse ville à la frontière iranienne et il ne rentre que les week-ends. Winnet, c’est une organisation qui va t’aider, peu importe d’où tu viennes, et qui va faire tout ce qui est possible pour toi, ce qui est adapté à tes besoins, ce à quoi tu aspires et qui te correspond.

Mes journées sont bien remplies car j’ai trois enfants – tout le jour, je cours ! Deux de mes enfants vont à l’école et la petite dernière va à la crèche. Le matin, je la dépose à la crèche puis j’emmène les deux autres à l’école. Je rentre à la maison et je fais le ménage et prépare le repas du midi pour les enfants et mon beau-père. L’après-midi, je le consacre à mon travail de manucure. Puis les enfants reviennent, je vais chercher la petite à la crèche et lui donne son bain et c’est reparti pour la préparation des repas !

Avant, j’habitais à Chouchi, une ville incroyable dans le Haut-Karabagh. Mes parents s’y sont installés en 1992, dans une maison que le prêtre était venu baptiser. C’est la ville où j’ai fait mes études et où je me suis mariée. J’y étais heureuse, tout simplement. Tout y était beau : la nature, le village et son église, l’atmosphère. J’aime Goris car cela ressemble à Chouchi : il y a beaucoup de nature, de nombreux arbres et d’ici, je vois les mêmes montagnes. Mon rêve, ce serait d’ouvrir mon propre salon de coiffure et de manucure ; je l’appellerai “Chouchi”, comme mon village bien aimé. »

Carte de l'Arménie et du Haut-Karabagh.

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