Crise humanitaire en Grèce

La rigueur budgétaire touche sévèrement les Grecs. Chute des revenus, envolée du chômage, nombre croissant des démunis, toutes les classes sociales sont atteintes. Le Secours populaire, qui entretient des liens forts avec la Grèce depuis plus de soixante-dix ans, lui apporte son soutien.

En octobre 2014, le Secours populaire et Solidarité populaire, organisaient des distributions alimentaires pour 5 000 personnes.
Hervé Lequeux

« Derrière les chiffres froids de la crise grecque, il y a un peuple plongé dans la misère, des vies brisées », témoigne Gabriel Colletis *, professeur de sciences économiques à l’université de Toulouse 1. Pour cet économiste, « toutes les décisions qui ont été prises de manière active par les précédents gouvernements, depuis 2009, pour l’économie grecque sous l’influence de la troïka ** ont considéré l’humain comme résidu. Ces demandes ont été exécutées sans considération des répercussions sur la vie du peuple ». À partir de mai 2010, dans le but d’économiser 30 milliards d’euros, le revenu minimum a été diminué et la situation n’a cessé de se détériorer. La péninsule hellénique a été soumise à une cure d’austérité sans précédent dans une union économique et monétaire, la zone euro, qui n’a pas ménagé ses citoyens pour répondre à ce qui est appelé la crise de la dette.

« Rembourser une dette, quitte à détruire un pays ? Je ne vois pas la logique. Deux éléments illustrent peut-être le mieux la catastrophe en cours : l’envolée du nombre de suicides (plus de 44 % entre 2007 et 2011, ndlr) ainsi que la hausse de la mortalité infantile (43 %, ndlr) », analyse Stathis Kouvelakis, professeur de philosophie politique au King’s College de Londres.

« Le terme de catastrophe humanitaire désigne ce qui se joue en Grèce. L’idée selon laquelle les politiques d’austérité auraient eu un coût social élevé, mais auraient réussi économiquement, ne correspond à aucune forme de réalité », ajoute Gabriel Colletis. Henri Sterdyniak, directeur du département économie de la mondialisation de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), partage cet avis : « Les stratégies mises en oeuvre par la Commission européenne et le Conseil européen de poursuite des politiques d’austérité sont un échec. Elles accentuent les inégalités. » Martin Wolf, éditorialiste au Financial Times, alertait, le 27 janvier dernier, sur ce que traverse la Grèce : la consommation de la population a diminué de 40 % depuis le début de la crise. Pour Gabriel Colletis, « le produit intérieur brut a baissé de plus de 25 % et 180 000 entreprises ont fermé. Plus du quart de la population est au chômage, 60 % des jeunes n’ont pas d’emploi et 85 % des chômeurs ne perçoivent plus aucune allocation. Entre 2009 et 2014, les salaires ont été diminués de 38 % et les pensions de retraite de 45 % ». Un processus d’enracinement de la pauvreté a été enclenché, ne cessant de s’aggraver. Résultat, près de la moitié de la population (45 %) vit sous le seuil de pauvreté d’avant la crise et 30 % des Grecs n’ont plus accès aux soins, faute de couverture sociale. Eleni, la petite trentaine, institutrice à Patras, troisième ville du pays, au nord de la péninsule du Péloponnèse, raconte que dans les écoles où elle travaille, dans les quartiers ouvriers, la majorité des parents d’élèves sont au chômage. « Dans le meilleur des cas, l’un des deux travaille. Certains sont tellement pauvres qu’ils se privent d’alimentation. Beaucoup d’écoles des quartiers défavorisés participent à un programme de cofinancement européen de distribution de petit déjeuner. Je n’aurais jamais envisagé que, en 2014, je distribuerais du lait et du pain à mes petits élèves parce qu’ils arriveraient en classe l’estomac vide. Plusieurs enfants n’ont pas été vaccinés parce que leurs parents sont au chômage et n’ont aucune sécurité sociale. »

Soupe populaire à Athènes, en 2015.
Le chômage frappe le quart
de la population active grecque
et plus de la moitié des jeunes.
Photo : Maro Kouri / AFP / Anadolu Agency
 
 
 
 
 

Sur le terrain dès 2012

Dès le début de la crise en Grèce, le Secours populaire français mesure rapidement la gravité de la situation. L’association, comme elle l’a déjà fait par le passé, s’organise pour soutenir la population dans le besoin. Dès 2012, elle intervient sur place. « Pratiquer la solidarité en Europe est un prolongement logique de notre action en France. Comment pourrions-nous vivre de manière satisfaisante si, dans le village ou le pays d’à côté, nos voisins s’écroulent ? », déclare Corinne Makowski, secrétaire nationale du Secours populaire chargée de la solidarité internationale.

En avril 2012, sur le chantier naval de Perama et à l’usine d’Apropyrgos, dans les environs d’Athènes, plusieurs tonnes d’huile, de farine, de pâtes, de lait... ont été distribuées à mille familles sans ressource. À partir de l’année suivante, le SPF intervient avec le concours de son nouveau partenaire, Solidarité populaire. Pas plus tard qu’en octobre dernier, il a acheminé plus de 100 tonnes de nourriture et organisé, du 29 au 31 octobre dernier, trois autres journées de distribution alimentaire pour venir en aide à 5 000 personnes. Le premier jour, plus de 400 Grecs se sont présentés dans le hall de la petite école de Petroumi, dans la banlieue d’Athènes. « Cette distribution a été une bouffée d’oxygène. J’élève deux enfants et dois acquitter un loyer de 450 euros. Jusqu’en 2008, j’étais cadre dans une banque. Je suis au chômage, je n’ai droit à rien. Mon mari ne gagne que 600 euros par mois. Habituellement, seule l’aide de nos parents nous permet de tenir le coup », confie Hara, 34 ans. Le Secours populaire mène aussi des actions spécifiques à destination des enfants et des jeunes, victimes en grand nombre de la pauvreté. Le jour de la rentrée scolaire 2013, l’association a fourni des cartables et du matériel scolaire à 500 enfants. Chaque année, depuis 2012, le SPF reçoit des petits Grecs dans les villages copain du Monde. Plusieurs jeunes ont eu l’occasion d’échanger lors de réunions de travail à Paris sur la solidarité, en Europe, afin d’améliorer les réseaux européens d’entraide et ont participé en 2012 et en 2014 au Festival des solidarités euro-méditerranéennes, livrant des témoignages émouvants et démontrant, comme leurs amis européens, une grande détermination à se mobiliser pour mettre en mouvement la solidarité populaire.

Devant l'affliction organiser la résistance

Face à l’ampleur du drame humanitaire, les associations en place ont été dépassées. « Devant autant de souffrance, les citoyens ont été nombreux à organiser la résistance. Cette résistance porte un nom : la solidarité. C’est ainsi que notre association a vu le jour », raconte Evangelia Yerakari, de Solidarité populaire. Dès le début, le SPF lui apporte son soutien, l’aidant à se structurer, en partageant son savoir-faire, ses réseaux et ses moyens. « C’est notre fonction même que de tisser des liens d’entraide en France et dans le monde. Nous le faisons donc concrètement en accompagnant Solidarité populaire. Dans ce type d’échange, chacun apprend de l’expérience de l’autre », relève Jean-Louis Callens, secrétaire national du SPF, chargé de l’Europe. Des bénévoles de Solidarité populaire sont venus observer comment le SPF pratique la solidarité dans les départements du Nord et de l’Essonne. « Ils ont pu se rendre compte, sur le terrain, qu’une association avait la capacité d’aider les gens dans le besoin sans que cela soit pour autant stigmatisant. C’était l’un des points les plus importants », souligne Ismaïl Hassouneh, secrétaire national chargé des réseaux internationaux. Le soin apporté par le Secours populaire à l’accueil des personnes aidées, à leur bénévolat et à la mise en mouvement de chacun pour déployer la solidarité a convaincu son partenaire grec de suivre cette voie.
L’objectif du SPF désormais est de permettre à Solidarité populaire de bénéficier de l’aide alimentaire européenne, le Fonds européen d’aide aux plus démunis (FEAD). « Le FEAD alloue à la Grèce 34 millions d’euros chaque année. Mais, seuls 10 millions sont utilisés », souligne Jean-Louis Callens. Cette aide est principalement distribuée par la branche grecque de la Fédération européenne des banques alimentaires. Or, elle n’atteint pas toute la population. La première étape a été de rencontrer les institutions s’occupant de solidarité, à savoir l’Église orthodoxe et les banques alimentaires. « Nous leur avons présenté notre projet commun, en démontrant qu’au regard de la gravité de la crise humanitaire, nos actions étaient complémentaires avec les leurs et qu’elles renforçaient ainsi l’aide humanitaire apportée au peuple grec », note Ismaïl Hassouneh.
Les efforts se concentrent sur l’homologation de Solidarité populaire par le gouvernement grec pour utiliser cette aide alimentaire ; le SPF y a recours, en France, depuis 1988. « Pendant la procédure, il faut pouvoir démontrer au gouvernement une excellente organisation logistique. Nous devrions aboutir prochainement », assure Jean-Louis Callens. « L’enjeu pour la Grèce n’est pas un, deux, trois points de croissance économique de plus, soutient Gabriel Colletis, mais l’élaboration d’un nouveau modèle de développement, qui place en son centre l’humain, qui respecte la nature, qui développe la production pour répondre aux besoins fondamentaux des populations. Nous devons sortir l’Europe des politiques mortifères qui ont trop duré. » Eleni, bénévole à Solidarité populaire, approuve cette idée : « Avec l’aide du Secours populaire français, nous avons effectué, en octobre, une distribution alimentaire, à Patras. Nous avons mesuré une pauvreté encore plus aiguë et le besoin des personnes de se rendre utiles. Nous sommes un peuple digne et volontaire. La solidarité est indispensable pour s’émanciper et devenir actif. Les mesures d’austérité, au lieu d’apporter le développement, ont privé notre peuple, non seulement de nourriture, de travail, de chauff age, mais aussi de la joie de vivre. »

* Gabriel Colletis est membre du Conseil du laboratoire d’étude et de recherche sur l’économie et les systèmes sociaux (Lereps) et conseiller, depuis 2012, du groupe parlementaire Syriza.
** Commission européenne, Banque centrale européenne (BCE) et Fonds monétaire international (FMI).

Articles

Témoignage

Nous organisons des distributions alimentaires. En plus, nous avons offert deux week-ends de camping pour cinquante enfants privés de vacances depuis que leurs parents sont au chômage. Ils ont été enchantés.

Haïk Apamian, trésorier de Solidarité populaire

Haïk Apamian

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