« Nous favorisons l’accès aux soins des personnes précaires » [Archivé]

Alfred Spira, ancien directeur de l'Institut de recherche en santé publique et bénévole du mouvement des médecins du Secours populaire, fait le point sur les inégalités liées à la santé. Ce 7 octobre, il participe au colloque organisé par le SPF, à l'Académe nationale de médecine, sur les liens entre la précarité et les difficultés d'accès aux soins.

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SPF 59

Pourquoi le Secours populaire a-t-il décidé d'organiser un colloque à l'Académie nationale de médecine ?

Nous allons débattre de la santé – définie par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) comme un état de bien-être aussi bien physique que mental et social – et de son rapport aux inégalités sociales. Le grand public ignore, parfois, qu’en France, plus votre niveau est bas dans la hiérarchie sociale et plus votre santé est mauvaise. Non seulement les plus pauvres ont une vie plus courte que le reste de la population, mais ils sont aussi plus souvent frappés par des problèmes de santé. Ainsi, à 35 ans, un cadre peut espérer vivre en moyenne 6,3 ans de plus qu'un ouvrier du même âge et rester plus longtemps en bonne santé.

Comment se manifestent les écarts entre les catégories sociales ?

Les inégalités de santé apparaissent dès la naissance. Le taux de prématurité et de nourrissons de petit poids sont plus importants chez les foyers dont les revenus sont les plus faibles. Ce type d'écarts se retrouve tout au long de la scolarité. Les enfants d’ouvriers ou ceux scolarisés en zone d’éducation prioritaire (ZEP) et en zone rurale ont des dents en plus mauvais état ou sont plus souvent en surpoids que les autres enfants.

Les métiers les plus précaires sont aussi les plus exposés à la pollution chimique et aux risques pour la santé, aussi bien dans l'industrie que dans l'agriculture.

Quelles sont les raisons de ces inégalités ?

La santé des personnes confrontées à la précarité est dégradée en premier lieu par leurs mauvaises conditions de logements, de transport, mais surtout de travail. Les métiers les plus précaires sont aussi les plus exposés à la pollution chimique et aux risques pour la santé, aussi bien dans l'industrie que dans l'agriculture. Les comportements à risque dans les domaines de l'alimentation (les fruits et légumes coûtent cher, consommation plus élevée de tabac et d'alcool chez les plus pauvres) représentent un autre facteur qui structure les différences entre classes sociales sur le plan de la santé. Ils sont plus fréquents chez les personnes qui ont le moins de revenus et qui ont aussi été moins sensibilisées aux risques sanitaires par les campagnes de prévention.

Alfred Spira, bénévole du mouvement des médecins du SPF.

Alfred Spira,
bénévole du mouvement
des médecins du SPF.

La santé des individus dépend plutôt des caractéristiques collectives ?

Oui, mais ce n'est pas tant le niveau de richesses d’un pays qui compte que l'égalité et l’équité de conditions qui y règnent. C’est vraiment le facteur déterminant. Les sociétés les plus riches ne sont pas les meilleures sur le plan sanitaire ; de nombreuses études l'ont établi. Les pays producteurs de pétrole du Moyen-Orient, par exemple. Leurs revenus par habitant sont, sur le papier, les plus élevés du monde. Mais, cette richesse est très inégalement répartie et l'état sanitaire de la population est loin d'être en tête des classements internationaux. Par comparaison, les habitants de Scandinavie ont des revenus moindres et vivent dans des pays où les conditions de vie de tous sont proches les unes des autres. Leurs niveaux de santé sont parmi les meilleurs.

Ce constat vaut-il pour les inégalités au sein d'un même pays ?

C’est exactement la même chose. J’ai enseigné à l’université Johns Hopkins de Baltimore. C’est l’institution de médecine la plus prestigieuse du monde, pourtant, à quelques pas de là, dans les quartiers pauvres de la ville, les conditions sanitaires sont celles du tiers-monde. À l’inverse, parmi les cinq pays qui affichent le meilleur niveau de santé périnatale, vous trouvez la France et la Suède, mais aussi Cuba et le Vietnam. Deux pays où les conditions de vie sont relativement plus égalitaires qu’ailleurs, malgré la pauvreté.

En matière de santé, ce n'est pas tant le niveau de richesses d’un pays qui compte que l'égalité et l’équité de conditions qui y règnent.

Quelles sont les conclusions qu’en tirent les médecins du SPF ?

Dans les permanences d’accueil, de solidarité et relais santé, nous informons, orientons, favorisons la prévention et l’accès au système de soins. L’information est d’autant plus importante que les personnes accueillies ne considèrent pas la santé comme une priorité. Elles doivent souvent faire face aux besoins immédiats (alimentation, logement, habillement, travail,…). Pourtant, un état de santé dégradé peut rendre plus compliquée leur sortie de la précarité, notamment en les désavantageant lors des entretiens d’embauche. En matière de prévention, il y a du chemin à parcourir car le taux de vaccination est moins élevé parmi les enfants issus de familles pauvres, en règle générale. De même, les femmes les moins diplômées participent le moins aux campagnes de dépistage du cancer du sein. Les bénévoles du SPF vérifient aussi que les personnes accueillies ont accès à la CMU et à sa mutuelle, la CMUc. Aujourd’hui encore, entre 20 et 35% des personnes qui ont droit à cette dernière n’y ont pas recours. Bien souvent, elles préfèrent renoncer ou retarder leurs soins.

Que fait le SPF pour la santé des personnes les plus pauvres ?

Nous multiplions les partenariats avec les centres d’examens de la Sécurité sociale, l’Union française pour la santé buccodentaire et de nombreux hôpitaux. Dans neuf départements pilotes, avec notre partenaire GSK, nous mobilisons beaucoup de bénévoles sur la question de la santé : des travailleurs sociaux, des médecins, des infirmières... Nous formons nos bénévoles pour qu’ils prennent en compte systématiquement cette problématique auprès des personnes accueillies. Parallèlement, avec le Conseil national de l’ordre des médecins, nous voulons établir un réseau de praticiens de proximité. Plus tard, nous avons pour ambition de faire la même chose avec les dentistes, les pharmaciens et les opticiens. Nous intervenons aussi à l’international dans des pays comme Haïti, le Japon, les Philippines, le Népal ou le Liban. Le Secours populaire a vraiment un rôle à jouer dans l'information des risques sanitaires et dans leur prévention auprès des familles dont les revenus sont les plus bas et dont les conditions de vie sont les plus difficiles.
 

Propos recueillis par Olivier Vilain

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