Film Se battre : la résistance et la solidarité des précaires [Archivé]

Le documentaire Se battre sort en salle le 5 mars. Il a été tourné, en grande partie, au Secours populaire de Givors (Rhône) et met l'accent sur la volonté, l'énergie et la lucidité des ''laissés-pour-compte''. Le SPF organise des projections-débats, un peu partout en France. Ancien ouvrier chez Peugeot, aujourd’hui ingénieur du son renommé (il vient de recevoir un César), Jean-Pierre Duret a réalisé ce film avec l’auteure brésilienne Andrea Santana. Ils nous expliquent ce qu’ils ont voulu capter à travers leur travail.

 

Jean-Paul s'investit auprès des familles Roms de Givors.
Andrea Santana
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Pour quelle raison avez-vous tourné ce documentaire ?

Jean-Pierre Duret (JPD) : En France, pour 13 millions de personnes la vie se joue chaque mois à 50 euros près, parfois moins, sans que la plupart de nos concitoyens n'en ait conscience. Notre film a pour but de montrer le combat mené par ces hommes et ces femmes dont le quotidien est très précaire. Nous voulions exposer à la fois leurs rêves, leur rage de s'en sortir, leurs désirs de révolte. En contre-champ, le documentaire présente des bénévoles qui se battent pour faire advenir un monde plus juste.

Qu'est-ce qui vous a mené à Givors ?

JPD : C'est grâce à mon frère qui connaît la ville. Nous nous y sommes rendus parce que nous pouvions, grâce à lui, faire le tour des associations de la ville ; nous rendre compte de la vie que mènent ses 20 000 habitants. Cette petite commune, située entre Lyon et Saint-Étienne, reste encore adossée à la campagne. Givors fut une grande ville ouvrière avec ses mines et ses usines de fabrication du verre. Cela a attiré de nombreux immigrés d'Italie, d'Espagne, du Maghreb, du Portugal, de Turquie, etc. Tout s'est écroulé avec les crises des années 1975 et 1993. C'est donc une ville emblématique de la désindustrialisation. C’est pourquoi nous avons ouvert sur l’évocation du monde du travail avec Laurence qui se rend en voiture au centre de logistique qui l'emploie : « On a la rage pour ne pas se laisser bouffer par nos quatre crédits ou alors on pète un câble ! …Faut assurer tous les matins, ne rien lâcher. Que vont manger les gosses sinon ? »

Jean-Pierre Duret et Andrea Santana,
les auteurs du documentaire "Se battre"

Comment votre rencontre avec le Secours populaire français s'est-elle passée ?

Andrea Santana (AS) : Nous avons rencontré Alex, le responsable du SPF de la ville. Nous avons tout de suite sympathisé. Il nous a ouvert les portes de l'association pendant trois mois : nous avons filmé les réunions des bénévoles, le libre-service alimentaire, le domicile de certaines personnes aidées. Nous avons constaté que le bénévolat est une valeur très forte. Les gens veulent donner et recevoir. Beaucoup se sont forgés au moment de l'apogée de la culture ouvrière, comme Alex qui remarque en passant qu’« avant, les travailleurs pauvres, on ne connaissait pas. » Au SPF, ce qui nous a plu tout de suite, c'est la conception de la dignité. Les bénévoles sont dans la solidarité, l'échange.

Julien Lauprêtre, le président du SPF, a souligné lors du Congrès de l’association que la dignité des personnes aidées passe par leur accueil en tant que bénévoles. Pourquoi avoir fait un film sur les efforts que déploient les précaires pour s'en sortir ?

JPD : Ce n'est pas un film sur la précarité, sur la pauvreté, mais sur la manière dont les gens vivent ces dernières, dans la banalité du quotidien d'un boulot mal payé, du chômage, de la survie. Ce documentaire est fait pour qu'ils puissent s'exprimer, avec toute leur vitalité, leur détermination, leur culture de résistance et de solidarité, leur envie d'un monde meilleur. Nous sommes en train de vivre dans un pays qui accepte petit à petit que des gens possèdent, parfois de plus en plus, alors que d'autres n’ont rien. La société n'entend plus cette dernière catégorie de la population, ne la voit plus. Être pauvre aujourd'hui, c'est aussi devoir se cacher, se taire, et souvent vivre avec un sentiment de culpabilité lié à tous ces mots comme « assistés », « déclassés », « profiteurs », etc.

Laurence travaille dans la logistique
et se demande chaque jour "comment faire manger ses gosses".

Pourquoi avez-vous simplement suggéré les causes des situations que vous avez filmé, à travers une succession de témoignages et de portraits ?

JPD : Nous avons juste montré ces gens qui ont été mis de côté par la société. Nous n'avons pas conduit de thèse, ni donné la parole à des experts. Nous n'avons pas voulu de cette mise à distance car c'est, dans beaucoup de films, une manière de dénier la parole à ceux qui subissent l'organisation de notre société. Nous avons juste permis aux personnes filmées de dire ce qu'elles ressentent, leur analyse de la France d'aujourd'hui. C’est le cas, par exemple de Jean-Paul, ce bénévole qui s’implique auprès des Roms. Il dit très justement : « C'est dur de subir, de ne faire que subir et de voir les autres subir à leur tour, non ? Ça me pousse à agir, sinon cela serait trop irrespirable. » Après, chaque spectateur se pose ses propres interrogations, se forge sa lecture particulière.

AS : Nous sommes sûrs que beaucoup de gens ne supportent plus ni la société dans laquelle nous vivons, ni ce sentiment d'impuissance qui l’accompagne.

Vous faites de très beaux portraits de personnes en difficulté. Très vivants, très lucides et poétiques. Comment avez-vous fait ?

JPD : Parfois, par hasard, comme pour Agnès. Nous étions en train de nous demander comment intégrer dans notre histoire cette autoroute qui traverse Givors. C'est bruyant, bétonné ; les voitures filent. Et, au cours d'une discussion, je me retourne. Là, je vois le cours d'eau qui traverse la ville. Une trouée de nature. Agnès était là, en train de donner du pain aux oies et aux ragondins. Bien sûr, on est allé la voir. En quelques minutes, cette femme nous dit qu'elle ne peut plus lire, faute d'argent pour changer de lunettes et qu'elle a faim toute la journée. « Je ne fais plus partie des gens qui partent le matin de chez eux, qui choisissent leurs plaisirs. Le mien, ce n'est plus que de donner du pain aux oies », nous a-t-elle confié. C'est un témoignage très fort qui bat en brèche de nombreux préjugés.

Ancienne ville industrielle, Givors a toujours attiré des travailleurs immigrés.
Ici une famille Rom dans son logement de fortune.

Comment avez-vous réalisé votre film ?

JPD : Nous ne voulions pas voler ces images. Il nous fallait gagner la confiance des personnes que nous filmions pour accéder à leur intimité. C'était la condition pour ne pas se limiter à leur faiblesse : la pauvreté. C'est justement ce qui nous fait peur et nous sépare d'eux, en général. Nous nous sommes donc attachés à faire apparaître ce qui est sous-jacent. Une fois le film réalisé, nous avons organisé une projection pour toutes les personnes que nous avions filmées. L'accord était posé dès le départ : vous nous laissez capter un maximum de choses, mais si une scène vous déplaît, on en discute et si vous ne changez pas d'avis, on la retire du film. On a respecté notre part du contrat.

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