Mauritanie, mobilisation pour endiguer la grave crise alimentaire [Archivé]

A l’occasion de la Journée mondiale de l’Afrique, ce dimanche 25 mai, la présidente de l’ONG humanitaire mauritanienne El Karamat (« la dignité »), Fatma Abdallah, lance un vibrant et urgent appel pour mobiliser toutes les énergies et lutter contre les méfaits de la grave crise alimentaire qui menace les populations de la région d’Hodh el Gharbi, une zone déshéritée de l’est du pays, non loin de la frontière malienne.

Fatma Abdallah, Présidente de El Karamat, lors des distributions alimentaires d’urgence auprès des familles du Hodh el Gharbi, Hodh el Gharbi, août 2012.
El Karamat

Depuis 40 ans, des sécheresses récurrentes au Sahel

Globalement, l’ensemble du Sahel est confronté à une situation alimentaire et nutritionnelle extrêmement tendue du fait des aléas climatiques dans cette zone frappée par la sécheresse. En 2013, plus de 11 millions d’habitants de cette région subsaharienne ont été touchés par l’insécurité alimentaire, parmi lesquels 7,9 millions ont nécessité une aide alimentaire d’urgence.

En 2014, la situation d’urgence humanitaire persiste en Mauritanie, épicentre de la crise alimentaire, dans ce vaste pays d’un million de km2 et peuplé de 3,7 millions d’habitants où les sécheresses sont récurrentes depuis 40 ans. Selon le Programme alimentaire mondial (PAM, l’agence de l’ONU), la crise alimentaire touche l’ensemble du pays, mais ce sont surtout les régions du sud et de l’est qui présentent les taux d’insécurité alimentaire les plus élevés.

Des distributions alimentaires d’urgence auprès de 480 familles

Le SPF et ses bénévoles ont répondu une fois de plus présents pour mettre en œuvre une aide d’urgence au profit des populations du sud. Le Secours populaire s’est engagé sur un programme d’aide alimentaire : 32 tonnes de produits alimentaires seront distribués fin juin à 480 familles vulnérables dans les villages les plus déshérités de la région du Hodh El Gharbi.

« Nous devons réagir vite car nous sommes actuellement dans la période de soudure, un moment critique pour les agriculteurs. Les récoltes ont été minimes du fait du manque d’eau et maintenant les populations souffrent. Les cantines pour les enfants sont en manque de nourriture et le bétail risque d’être décimé. Devant l'étendue de la crise alimentaire, cette année nous avons fait appel au PAM, en plus de nos traditionnels partenaires que sont le SPF  et le Centre de Crise », souligne Fatma Abdallah.

Dans la région d’Hodh El Gharbi où travaille El Karamat, 45,2 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. Notamment dans les Adouabas, les villages d’anciens esclaves, situés dans la commune de Gaat Teydouma où le manque de pluviométrie et la hausse des prix des denrées alimentaires sont venus aggraver la situation déjà précaire des habitants.

Devant l’étendue de la crise, Fatma Abdallah affirme haut et fort la nécessité d’« appeler à la mobilisation contre la crise alimentaire qui affecte la région en raison du manque de précipitations dans une zone désertique où il fait 50° degrés à l’ombre actuellement ».

Une coopération qui a fait ses preuves

« Tout au long de notre coopération entamée en 2000 avec le SPF, l’aide que nos amis français nous ont fournie a été vitale pour faire face aux divers cataclysmes dont nous avons été victimes, telles les invasions de criquets qui ravagent les cultures, mais aussi les inondations », renchérit la charismatique dirigeante.

Fatma trace avec fierté le bilan de la coopération avec le SPF. Le travail accompli en commun résume, en substance la dirigeante, a permis de développer plusieurs projets tant au plan de l’agriculture locale que sur le plan humain, notamment la lutte pour faire cesser la violence faite aux femmes et promouvoir l’égalité hommes-femmes.

Le projet agricole, qui a consisté à créer des zones de maraîchages confiées aux femmes chefs de famille, a permis de révolutionner les habitudes alimentaires par exemple en produisant des légumes pour nourrir les populations grâce à l’achat de semences. « Les femmes cultivent ainsi du niébé (haricots blancs), du maïs, du sorgho, mais aussi des carottes, des aubergines, et aussi des choux et des poireaux, etc. », raconte la présidente de l’association. « Quand il y a des excédents, les femmes vont vendre les produits de leur récolte sur les marchés retirant ainsi un gain de leur production »,  poursuit-elle. Avec le SPF, les villages ont également développé l’élevage caprin : le SPF a fourni au départ une centaine de chèvres et les villageois sont désormais à la tête d’un cheptel de 12.000 chèvres qui permettent la production de lait pour les enfants, et surtout du lait caillé très prisé ici. Parmi les projets en cours en préparation avec le SPF, Fatma Abdallah évoque la création prochaine de moulins à grain pour aider les populations.

Un travail sur le statut des femmes

La responsable d’El Karamat se dit également très fière du travail accompli pour défendre le statut des femmes dans une zone où elles sont victimes de la violence endémique, mais aussi les questions dues aux traditions, comme les mariages précoces ou les excisions. Le travail est très structuré : on commence par des missions d’évaluation dans les villages pour connaître les problèmes que rencontrent les femmes et ensuite viennent les séances d’information et de formation avec mobilisation des responsables locaux, résume la dirigeante de l’ONG.

En janvier 2010, une fatwa (décret religieux) a même été édictée en ce sens pour éradiquer l’excision des jeunes filles, précise-t-elle. « Nous avons pu obtenir de très beaux résultats pour freiner ce fléau en sensibilisant les exciseuses sur les risques à pratiquer ces méthodes pour la santé des femmes », indique Fatma pour qui l’opération a été couronnée de succès grâce à l’implication des dignitaires religieux, des maires des villages, mais aussi des instituteurs et des agents de santé qui ont reçu des formations à cet effet. Résultat : « Les exciseuses ont jeté leurs lames de rasoir dans les braises et en consultant les registres des naissances des petites filles, on a constaté qu’il n’y avait eu aucune excision », poursuit-elle. En contrepartie, les femmes qui ont cessé d’exercer ces pratiques, se sont vues attribuer des commerces d’alimentation…

Le travail de terrain ne s’arrête pas là nous confie Fatma Abdallah qui évoque pêle-mêle, la défense des femmes sur plusieurs points pour leur permettre d’être moins dépendantes. Désormais, elles ont obtenu des droits en matière de gestion financière, etc. Enfin, El Karamat  éduque aussi les populations pour qu’elles exercent leurs droits civiques. Et en direction des femmes, l’ONG organise par exemple un atelier de concertation avec un groupe de femmes qui pourraient être candidates aux prochaines élections.

Propos recueillis par Patrick Kamenka
 
L’ONG El Karamat, créée en 1999, travaille dans la région de l’est de la Mauritanie, à Hodh El Gharbi, où elle est bien implantée et bénéficie des autorisations des autorités nationales et traditionnelles pour mettre en œuvre des programmes d’urgence et de développement sur le long terme. El Karamat a choisi de s’installer dans la zone de l’Affolé entre les moughataa de Kiffa et de Tamecheket. Cette zone est prioritaire car elle concentre une grande masse d’anciens esclaves dont le taux d’analphabétisme est très élevé (90 % environ), au moment où le taux de couverture sanitaire est des plus faibles du pays (deux accoucheuses pour 12 000 femmes environ). La plupart des villages (Adwabas) sont enclavés pendant une longue période de l’année, surtout pendant la saison des pluies.
L’ONG se donne pour mission de promouvoir un développement durable au sein des communautés les plus démunies, dans une logique d’autopromotion des populations concernées, de respect de la dignité humaine, et de synergies avec les autres acteurs de la société civile, l’Etat et ses partenaires au développement.

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