« L’Espagne vivra », un film de Cartier-Bresson pour le Secours populaire à Beaubourg [Archivé]

En juin 2014, le Centre Pompidou a consacré une exposition à l’œuvre d’Henri Cartier-Bresson. Un documentaire exceptionnel sur la guerre d’Espagne, filmée en 1938 par le jeune réalisateur et photographe, à la demande du SPF, y était projeté.

"L'Espagne vivra", documentaire réalisé en 1938 par Henri Cartier-Bresson à la demande du Secours populaire de France et des colonies, est un document historique édifiant sur la guerre d’Espagne et un acte de solidarité envers le peuple espagnol.
Capture d'écran du film L'Espagne vivra d'Henri Cartier-Bresson
Reproduction interdite.

Peu de basculements de l’histoire ont échappé à l’œil d’Henri Cartier-Bresson. En Inde, une heure à peine avant l’assassinat de Gandhi, il saisit une ultime image du dirigeant charismatique ; en Chine au moment où Mao Zedong s’empare du pouvoir, le photographe, Leica en main, est dans les rues de Pékin et de Shanghai ; devant le mur de Berlin érigé en une nuit, il était encore, au bon moment, présent.

Maîtrise esthétique et densité historique

Comme il était présent ces jours de 1938 dans une Espagne en proie à la guerre civile, qu’il a filmée, à la demande du Secours populaire français. L’Espagne vivra, le documentaire qu’il en rapporte (et qui figure parmi les œuvres de l’artiste présentées au Centre Pompidou jusqu’au 9 juin), conjugue maîtrise esthétique et densité historique pour éclairer ce tournant qui a fait basculer dans la guerre civile un peuple avide de démocratie, après l’accès au pouvoir en 1936 d’un gouvernement de Front populaire. En 1938, l’Espagne républicaine, au sein d’une Europe chancelant sous les coups de boutoir de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste, vit des heures sombres. Le documentaire d’Henri Cartier-Bresson déroule avec minutie ces jours de tourmente, où le pays paie le prix de sa liberté. L’armée républicaine enrôlée sur le tas fait face aux assauts des milices de Franco, fort du soutien d’Hitler et de Mussolini, et de la démission des démocraties européennes, France et Angleterre en tête. Le chaos est là, perceptible dans ces images de réfugiés catalans livrés à l’exode sous la neige, des villes bombardées ouvertes par les armées allemandes et italiennes. Écoles et hôpitaux anéantis, quartiers rasés, cadavres retirés des décombres composent un tableau de désolation, à laquelle s’ajoute le manque de vivres et une population affamée.

Mobilisation exceptionnelle du Secours populaire auprès du peuple espagnol

La Défense, l’hebdomadaire du Secours populaire, à l’époque Secours populaire de France et des colonies, se fait chaque semaine l’écho fidèle des combats et alerte sans relâche sur la détresse des Espagnols. L’écrivain Georges Sadoul résume ainsi la portée du film, dans un article daté du 3 mars 1939 : « C’est un acte de solidarité vis-à-vis de nos frères d’Espagne, mais aussi un réquisitoire accablant contre les injustices dont il a été victime. » Il rappelle aussi la mobilisation exceptionnelle du Secours populaire : « De la France entière, des milliers de membres du Secours populaire vont partout, aux champs, à l’usine, collecter pour permettre aux enfants d’Espagne de boire le lait qui leur sauvera la vie. » Le documentaire, qui s’achève par un message d’espoir et un appel à l’aide humanitaire pour que vive l’Espagne, illustre à la perfection ce « principe de vie et de vue », qui consiste à « mettre sur la même ligne de mire la tête, l’œil et le cœur ». Il n’est pas anodin que ce soit au jeune photographe et réalisateur épris de justice, alors assistant de Jean Renoir, que le Secours populaire a demandé d’être pour lui l’œil attentif et le témoin sensible de ce tragique épisode de l’histoire espagnole et européenne.

Photographier, c'est mettre sur la même ligne de mire, la tête, l'œil et le cœur.

Henri Cartier-Bresson

En images

Liens

Mots-clés