"Les stéréotypes sur la pauvreté sont déshumanisants" [Archivé]

"Tire-au-flan", "assistés", ces attaques attisées par des discours politiques culpabilisants surgissent régulièrement dans le débat pour stigmatiser ceux qui ont recours aux minima sociaux. Jérôme Vignon, président de l'Observatoire national de la pauvreté et de l'exclusion sociale (Onpes), décrypte ces préjugés et trace des pistes pour une autre approche de l'aide aux personnes dans la détresse.

Madrid, 1933.
Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

En quoi les idées reçues sur la pauvreté provoquent-elles incompréhension et rejet à l’égard des personnes démunies ?

Dans un rapport publié en 2013 et intitulé « Penser l’assistance », l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (Onpes) notait déjà que les Français sont des « solidaristes soupçonneux ». Solidaristes, ils le sont en comparaison de beaucoup d’Européens, par l’importance qu’ils accordent au devoir des pouvoirs publics de venir en aide aux personnes en difficulté. Mais en même temps, ils soupçonnent les bénéficiaires de l’aide publique d’abuser de leurs droits. C’est ici qu’apparaissent des stéréotypes. Le plus tenace est celui du tire-au-flanc, image typée d’un bénéficiaire de prestations volontairement oisif, cumulant les avantages divers au point de vivre aussi bien qu’une personne gagnant durement sa vie. Il faudrait que des émissions de grande écoute rétablissent des vérités sur la réalité du sous-emploi, de l’errance, du découragement.

Déjà en 1889, le sociologue Charles Booth écrivait : « Les riches ont tiré sur les pauvres un rideau sur lequel ils ont peint des monstres. » Ces préjugés ne sont-ils pas encore une façon d’évacuer les problèmes auxquels les pouvoirs publics ne répondent pas efficacement ?

Les stéréotypes ont exactement cette fonction d’évacuer une responsabilité collective à l’égard des personnes dans la détresse. Ils sont proprement déshumanisants, parce qu’ils dépouillent les personnes pauvres de leur identité, sur laquelle il faudrait pouvoir compter pour engager un dialogue ou  un processus d’insertion. L’approche participative, qui caractérise désormais le travail social  et l’action des bénévoles, s’attache au contraire à personnaliser la relation avec les personnes vulnérables. Cette approche est cependant assez récente dans la tradition sociale française restée longtemps paternaliste.

Combattre les préjugés n’est-ce pas une obligation citoyenne et une responsabilité majeure de l’État, particulièrement depuis les débuts de la crise économique en 2008 ?

Il s’agit bien d’une responsabilité majeure, tant des pouvoirs publics que des citoyens. Le soupçon de « tire-au-flanc » est particulièrement injuste en période de crise alors que le marché du travail peine à occuper ceux qui disposent de tous les atouts professionnels pour s’y maintenir. Reconnaissons cependant qu’une communication juste sur l’exclusion sociale liée à l’atonie du marché du travail est particulièrement difficile. Nous sommes entrés dans une phase où de très nombreux adultes en âge d’être actifs sont découragés de toute recherche d’un travail. Après une certaine durée de chômage, la probabilité de retrouver un emploi devient extrêmement faible et conduit au découragement. Des employeurs, constatant la difficulté à pourvoir certains emplois, sont tentés de conclure que le découragement n’est qu’une manière d’échapper au travail. Ils sous-estiment les barrières immenses qui s’opposent à la reprise d’une activité par des personnes ayant connu une longue période de chômage et d’inactivité. Les partenaires sociaux ont ici une responsabilité propre, celle par exemple de recréer des passerelles viables avec l’insertion par l’activité économique.

Certains discours politiques condamnant les supposés « assistés » ne contribuent-ils pas  au fait que des personnes pauvres aient honte de demander de l’aide et préfèrent renoncer à leurs droits ?

De tels discours qui brossent l’opinion dans le sens du poil « soupçonneux » aggravent le fossé divisant les Français autour de la question du travail. Ce fossé est l’une des causes du non-recours au RSA-activité destiné aux travailleurs pauvres. Le percevoir, c’est prendre le risque, aux yeux des collègues ou de l’employeur, de tomber dans la catégorie des « tire-au-flanc ».

Le non-recours aux droits, dont à l’Onpes vous avez déjà souligné l’ampleur, ne pose-t-il pas la question complexe du « ciblage » des publics ?

Le retour à des prestations universelles et inconditionnelles est une voie souvent avancée pour échapper à la stigmatisation qui accompagne tout ciblage. La logique d’une telle universalisation devrait conduire à l’option radicale d’une « allocation universelle » forfaitaire due à chacun de sa naissance à sa mort. Cependant, dans les circonstances actuelles, les situations d’exclusion frappant les jeunes et de nombreux adultes d’âge actif sont si profondes qu’elles ne seront pas surmontées sans une démarche  d’accompagnement social qu’il faut prioritairement financer.

Dans le rapport 2013-2014 de l’Onpes, intitulé « Les effets d’une crise économique de longue durée », vous soulignez le risque d’irréversibilité des situations de pauvreté. Cette réalité, si elle perdurait, ne pourrait-elle être considérée comme une bombe sociale à retardement ?

Nous avons employé le terme d’irréversibilité car nous constatons un enracinement de la pauvreté. L’accroissement de la grande pauvreté et de la dépendance nous inquiète, d’autant que les possibilités d’en sortir sont réduites. Déjà en 2011, un tiers des personnes en situation de pauvreté l’était depuis au moins trois ans. Les chances de sortir de la pauvreté s’amenuisent  dans la durée. Il faut donc aider les personnes en grande pauvreté, les aider mieux et davantage, mais aussi ouvrir un autre chapitre de la lutte contre la pauvreté, celui de la prévention. Je suis convaincu que cette vigilance relève d’acteurs professionnels qui se sentent aujourd’hui peu concernés par la lutte contre la pauvreté : banquiers, assureurs, professionnels de santé, éducateurs, responsables des relations humaines dans les entreprise.

Quelles sont les politiques sociales qui pourraient contribuer à mieux lutter contre ces stigmatisations ?

Ce sont les politiques ou les initiatives qui facilitent les rencontres et la mixité des situations et origines sociales. Sous cet angle, l’instauration d’un service civique obligatoire serait une excellente chose, même si cela apparaît aujourd’hui utopique. De façon plus modeste, tous les dispositifs d’entraide qui mettent en contact des voisins ou des familles de quartier différents, à l’occasion de congés ou d’activités scolaires. Les activités culturelles ou sportives créatrices  de rencontres et de partage  sont aussi à encourager.

 

 

 

 

 

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