“Le théâtre public doit permettre à tous d’avoir accès à la culture” [Archivé]

Le 24 décembre, le Théâtre de la Ville, à Paris, accueille 600 enfants et familles aidés par le Secours populaire français pour leur faire découvrir, en avant-première, le spectacle « Alice et autres merveilles ». Rencontre avec Emmanuel Demarcy-Mota, directeur, depuis 2008, de ce haut lieu de la culture.

"Alice et autres merveilles", de Fabrice Melquiot, mis en scène par Emmanuel Demarcy-Mota au Théâtre de la Ville.
Jean-Louis Fernandez

Le Théâtre de la Ville ouvre pour la première fois les portes de sa grande salle de 1 000 places pour les enfants du Secours populaire français. C’est une première. Affirmez-vous ainsi la place éminente du jeune public ?

Mon engagement auprès de la jeunesse a toujours jalonné ma carrière, de mes premières expériences comme metteur en scène, en passant par le Centre national d’art dramatique de Reims de 2002 à 2008, que j’ai dirigé, jusqu’au Théâtre de la Ville aujourd’hui. Mes parents (Richard Demarcy, auteur et metteur en scène et Teresa Mota, comédienne d’origine portugaise, NDLR) m’ont emmené très jeune voir des spectacles en France et à l’étranger. Cela a été une chance déterminante. J’ai pu découvrir le Théâtre national de Lisbonne et la Cartoucherie, où Ariane Mnouchkine créait ses premières créations collectives. J’ai assisté à la naissance de la décentralisation théâtrale dans les années 1970. J’ai pu suivre les grands changements liés à la place des institutions culturelles, des centres dramatiques nationaux dans la banlieue, notamment à Aubervilliers, Gennevilliers, Nanterre… Il y a eu pendant cette époque en France un très grand projet d’éducation artistique et la volonté de faire en sorte que l’art rencontre la population. Avec mon regard d’enfant, je voyais ce désir de transformer une société à travers l’art et la culture. Cela m’a façonné et ne m’a jamais quitté. L’éducation artistique et son ouverture au plus grand nombre est fondamentale. Je suis persuadé que chacun d’entre nous a la responsabilité de contribuer à l’évolution d’une société de telle sorte qu’elle donne une vraie place à l’enfant.

Le parcours « Enfance et Jeunesse » au Théâtre de la Ville, qui propose des spectacles de haute tenue, permettant aux plus jeunes de découvrir le théâtre, semble un enjeu de taille.

L’art éduque, plus qu’il n’instruit. C’est ce qui est formidable. C’est pourquoi nous avons ouvert le Théâtre de la Ville à l’enfance et à la jeunesse en proposant un « parcours ». Cela n’avait jamais été fait. La programmation tous public avec six théâtres associés, propose seize spectacles. Notre engagement est total dans le cadre de la réforme des rythmes éducatifs. Depuis deux ans, nous mettons en place 64 ateliers par semaine dans 36 écoles primaires parisiennes, et nous voulons entamer la même démarche en banlieue. Favoriser la rencontre des enfants avec l'art, les artistes, les œuvres, est essentiel. Le prix d’une place pour un enfant au Théâtre de la Ville est aujourd’hui de 5 à 7 euros. Le théâtre public doit permettre à tous d’avoir accès à la culture. Cela peut sembler une utopie, mais transmettre le savoir peut contribuer à redonner de l’espoir. Nous devons partager des moments de poésie, de philosophie… C’est aussi un acte citoyen, un acte de partage.

Ce partenariat avec le Secours populaire s’inscrit-il dans ce projet d’un accès à la culture pour tous ?

Exactement. C’est la première fois que cette grande maison s’engage à nouer un lien avec le Secours populaire français. J’en suis extrêmement heureux. Il s’agit ici d’un spectacle de Fabrice Melquiot, un auteur contemporain avec qui je travaille depuis vingt ans. Il a travaillé à partir du sublime texte de Lewis Carroll Alice aux pays des Merveilles pour en produire une version contemporaine :  Alice et autres merveilles. Ce partenariat avec le SPF, qui aide des enfants, des familles qui vivent des situations de précarité très graves, est un acte fort politiquement, au sens noble du terme. Il est impératif de pouvoir offrir immédiatement la culture à ceux qui en sont privés. C’est bien là l’enjeu : la culture ne doit pas être réservée aux seuls privilégiés. Pour être exemplaire, le Théâtre de la Ville, institution subventionnée, une des plus grandes scènes de France et d’Europe avec ses 250 000 spectateurs par an, a besoin de créer de nouveaux partenariats. Cette journée du 24 décembre avec le Secours populaire est hautement symbolique : les enfants et les familles sont invités à voir un acte de création. Nous participons ainsi à lutter contre ce phénomène terrible de l’auto-exclusion. Tous ces gens font la réalité de la société française, cette pluralité de la France que nous aimons. Le théâtre doit être ce lieu où les valeurs républicaines sont représentées et partagées, à travers les œuvres, mais aussi à travers des actes clairs de solidarité. Aujourd’hui, ce qui m’anime est la question de savoir comment  redonner espoir, notamment à ceux qui souffrent le plus. En créant ce lien avec le SPF, le Théâtre de la Ville engage un acte concret qui tracera des lignes d’avenir pour d’autres actions de solidarité. Propos recueillis par Fabienne Chiche

Interview ED Mota, Théâtre de la Ville

Emmanuel Demarcy-Mota.
Photo : Jean-Louis Fernandez 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

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