À Roubaix, les femmes battues trouvent des oreilles très attentives

Nadia*, Béatrice*, Iman* et Sonia* ont poussé les portes du comité de Roubaix et y ont trouvé un soutien qui va bien au-delà de l’aide matérielle habituelle : une écoute qui leur a permis de se séparer de conjoints  violents. Devenues à leurs tours bénévoles, tout en continuant à se reconstruire, elles tissent des relations de confiance avec les femmes qu’elles accueillent afin, en cas de besoin, de les accompagner sur un chemin qu’elles ont déjà emprunté.

A Roubaix, la problématique des violences conjugales est prise en compte dans l'accueil des femmes.
Jean-Marie Rayapen

Une grande détermination se dégage de Nadia lorsqu’elle entre dans une petite salle, très sobre, de la principale permanence du Secours populaire à Roubaix : « Je suis là pour témoigner, pour dénoncer les violences que j’ai subies et pour montrer que nous pouvons toutes changer de vie, surtout si nous sommes accompagnées sur cette voie difficile », dit-elle en s’asseyant sur l’une des chaises qui sont disposées tout autour de la pièce.

Sa démarche est partagée par Béatrice, Iman et Sonia, qui sont également venues. Toutes sont aidées par le Secours populaire. Toutes ont environ cinquante ans, sauf Sonia qui a la trentaine. Toutes ont connu l’enfer avec leur ancien compagnon ou mari comme une femme sur dix, selon la seule enquête d’ampleur ayant été réalisée en France pour mesurer ce phénomène qui sort peu à peu de l’ombre (INED, 2001). Toutes, elles continuent de vivre avec les séquelles de ces agressions et de cette emprise, dans une société qui reste encore trop souvent aveugle à leurs souffrances.

Les violences traversent toutes les classes sociales

A Roubaix, un habitant sur deux vit sous le seuil de pauvreté, mais les victimes de violences domestiques se répartissent dans toutes les catégories sociales. Suite à une perte d’emploi ou lorsque la précarité de leur situation devient trop insupportable, certaines d’entre-elles poussent la porte du Secours populaire. Il s’agit d’une réalité statistique : « Les personnes qui entrent ici sont aux trois quarts des femmes », indique Fabrice Belin, secrétaire général du comité. « Parmi elles, il y a forcément des femmes battues, isolées et déboussolées », complète Nadia.

Dans son blazer bleu marine, avec ses cheveux sombres et sa voix ample, légèrement grave, Nadia a tout d’une cadre dirigeante d’entreprise. Son dynamisme, sa précision, en imposent. Pourtant, quelque chose se brouille dans son regard, à la fois perçant et en alerte. « En apparence, j’avais tout pour moi : un mari aimant, des enfants plein de vie ; mais aussi une grande maison, une belle voiture, des cadeaux hors de prix, une garde-robe luxueuse, des vacances en Europe, en Amérique. Mais, au fond de moi j’étais détruite. » Elle a vécu « l'enfer ».

J'ai peur. J'ai toujours peur. (...) Peur pour moi. Peur pour mes enfants (Nadia)

Séparée depuis plusieurs années de son mari, elle refuse que son vrai prénom ou son visage apparaissent dans un article. « J’ai peur. J’ai toujours peur. Peur que s’il me reconnaissait, il retarde – encore une fois – le jugement de divorce, en inventant n’importe quoi ! Peur de le voir débarquer chez moi : il l’a déjà fait. Il est capable de tout. Peur pour moi, peur pour mes enfants. » L’homme qu’elle décrit l’a déjà menacé de mort.

La peur et le besoin d'être aidé

Elle raconte les mécanismes de son annexion, de sa prédation : le chantage affectif permanent, la culpabilisation incessante, les jugements dépréciatifs à foison, les insultes qui laminent. « J’avais toujours mal fait quelque chose, la cuisine, l’organisation… Il m’a toujours découragé de mener les projets professionnels qui m’auraient permis de ne plus être une femme au foyer totalement à sa merci. » Béatrice acquiesce : « De toutes les violences, c’est la plus dure. À l’intérieur, ça reste, comme une petite voix qui ne s’arrête jamais. » Même des années après.

Ces humiliations débouchent sur un premier coup, puis après un répit sur d’autres, et d’autres encore. Cela ne s'arrête jamais. Nadia raconte la fois où il lui a enfoncé la tête dans la lunette des toilettes – « la panique, je suffoquais » – et ses passages aux urgences : Nadia poussée du haut des escaliers de leur maison, Nadia avec plusieurs côtes cassées, Nadia la tête en sang, Nadia le bras fracturé... Une longue litanie d’horreurs. « Plusieurs fois, j’ai cru mourir », souffle-t-elle, comme si toute force venait de la quitter.

Les médecins ne savaient pas s'ils pourraient sauver mon oeil droit (Béatrice)

Cette peur, Béatrice et Iman l’ont ressentie. « Moi, il m’a étranglé, il serrait, serrait, je ne voyais plus rien. À l’hôpital, mon cou était encore tout bleu », se rappelle Iman, presque dans un cri, les larges mailles grises de son pull s’écartent et se resserrent à intervalles réguliers. Ses yeux grands ouverts laissent voir un peu de l’horreur qu’a vécue cette femme qui ne doit pas faire 1,60 mètre. C'est une survivante. « Moi, les médecins ne savaient pas s’ils pourraient sauver mon œil droit, intervient Béatrice, englobant tout son visage d’un geste de la main : mon visage était si tuméfié qu’il avait doublé de volume. Il a fallu qu’ils incisent l’œil pour évacuer le sang. »

"Ici, on m'a fait confiance, ça change beaucoup de choses"

Après un long moment où toutes reprennent leur respiration, la gorge nouée, Sonia sort son téléphone portable pour montrer des images prises à l'hôpital de Tourcoing. Son épaule tuméfiée y apparait,ainsi que le haut de son dos complètement marbré. « L’envie de partir me tiraillais depuis des années, mais j’étais désemparée, j’étais jeune et sans expérience quand je me suis mariée, j'hésitais. C'était une torture. Ce qui m’a décidé c’est qu'il s’en est pris aux enfants », ajoute Nadia, qui plonge pendant de longues minutes son visage dans ses mains, le corps remué par de puissants spasmes. La culpabilité ronge toutes les femmes qui y ont été confrontées.

« Quand ils s’en prennent aux enfants, oui, c’est ça qui nous fait franchir le pas », intervient Béatrice, ne pouvant pas retenir ses larmes. Elle a beau avoir quitté son mari depuis plus de quinze ans, elle revit « tout ça chaque nuit ». Une longue douleur qu'elle doit affronter chaque fois. D’autant que le harcèlement peut continuer pendant des mois. « Il m’envoyait des tonnes de SMS, parfois 250 en quelques heures. C’est la police qui les a compté », explique Iman, qui est passée par le 115 et les centres d’hébergement quand elle est partie de son domicile. Toutes racontent l’inadaptation des institutions face à ces agressions et à leurs suites ; les euphémismes, les  stéréotypes pesant sur les femmes qui « pourraient être plus compréhensives », etc., à l’exception dans leurs cas des soignants et des assistances sociales. (Le numéro de téléphone à faire pour les femmes victimes de violence : 3919, plus d'info)

On commence par écouter (...). On voit avec la victime ce qu'elle est prête à faire (Fabrice)

Seule avec ses enfants, sans ressources, Nadia a poussé la porte du Secours populaire. « Au début, j’envisageais cela comme une banque alimentaire, rien de plus. » Petit à petit, la relation qu’elle noue avec les bénévoles, comme Fabrice, l'encourage à se confier. « On commence par écouter. Une fois que la confiance est établie, on voit avec la victime sa situation et ce qu’elle est prête à faire : partir, porter plainte, etc. », explique Fabrice. Les bénévoles accompagnent alors ces femmes, les orientent aussi vers des associations qui maîtrisent l'aspect juridique du droit des femmes. « On leur apporte aussi de l’aide matérielle classique : alimentaire, colis d’urgence, vêtements, meubles aussi. » Et, parfois même un toit, temporairement.

"C'est gagné, elles savent qu'elles ne sont plus seules"

« Heureusement que l’on peut se retrouver, ensemble, au Secours populaire », dit Iman, à la fois aidée et bénévole. « Je suis partie en foyer avec deux sacs poubelle. Je n’avais plus rien. Ici, le plus important, c’est que tout le monde m’a fait confiance ; ça change beaucoup de choses dans la manière dont je peux me regarder. » Béatrice qui souffre de la solitude est venue un jour grâce à sa sœur. « Elle m’a dit : ''vient m’aider, on classe les vêtements, on accueille les gens en difficulté, on discute''… j’y suis allée et cela m’a tout de suite plu. » Appréciée de tous et de toutes, c'est devenu une seconde famille.

De fil en aiguille, Nadia est devenue salariée du Secours populaire, responsable d’une antenne. Elle déborde de projets, s’épanouit totalement : « Je me suis trouvée. En un an, nous avons monté une équipe, multiplié les initiatives de solidarité, déployé une très grande énergie. C’est devenu quelque chose de très important. » A nouveau, la force de conviction.

Le plus important c'est que tout le monde m'a fait confiance, ça change tout (Iman)

Elles restent vulnérables et continuent toutes de se reconstruire, sans prise en charge thérapeutique. Nadia, Béatrice et Iman reçoivent à leur tour beaucoup de femmes dans leurs permanences. « Aux regards que certaines lancent, parfois à leur silence, on comprend qu’elles sont en souffrance, on devine ce qu'elles vivent », relève Iman. Béatrice et Nadia l'approuvent. Impossible pour elles d'en rester là. « Aborder le sujet brutalement ne mène nul part », relève Béatrice. Les bénévoles ont une approche bien rodée : établir une relation privilégiée qui permettra aux femmes aidées de se confier quand elles le souhaiteront. « A ce moment, c’est gagné. Elles savent qu’elles ne sont plus seules et qu'elles peuvent elles aussi s’en sortir », sourit Nadia en regardant Béatrice et Iman.

(*) Les prénoms ont été changés

Liens

Mots-clés