Étudiants, l'épreuve de la précarité

Près de la moitié des étudiants doit prendre un petit boulot pour survivre, d'autres se privent de repas ou de soins. Cette situation accentue des inégalités enracinées et rend incertaines les perspectives d'un avenir à la hauteur de leurs espoirs.

Le temps consacré aux révisions est précieux pour la réussite aux examens. Or, près de la moitié des étudiants sont contraints de sacrifier ce temps à la nécessité de gagner leur vie.
Eric Facon / Signatures

Matinée froide de février, place de la Sorbonne, à Paris. Ludo, étudiant de 25 ans, presse le pas, un gilet bleu sur la veste et une valise à roulettes à la main. Rue des Écoles, il commence à distribuer aux passants des prospectus promettant de gagner un séjour à New York. Une ville où il rêverait d’aller quand il aura terminé ses études de cinéma à l’université. « Je trouve ce genre de petits boulots sur Internet, pour payer mon loyer de 500 euros et m’habiller, explique-t-il. Je me débrouille seul, sans l’aide de mes parents qui habitent à Castres, dans le Tarn. » Ludo mange à sa faim. Ce n’est pas le cas de tous les étudiants, loin s’en faut. « Je me contente de pâtes depuis des semaines, (…) je n’ai rien dans mes placards de pauvresse. Comment fait-on lorsque la bourse n’est toujours pas arrivée et qu’on a faim ? »

Ces témoignages relayés sur les réseaux sociaux traduisent, derrière l’autodérision, la galère vécue par nombre d’entre eux. Un étudiant sur cinq ne prend que deux repas par jour, sautant le déjeuner pour faire des économies, selon une enquête de l’Union nationale des mutuelles étudiantes régionales (USEM), publiée en mars 2010. Sept ans plus tard, la situation n’a fait que s’aggraver, comme en témoignent les bénévoles du Secours populaire français, qui reçoivent les étudiants, toujours plus nombreux, au sein des permanences d’accueil que l’association a installées à proximité des campus.
Et, faute d’aide de leurs parents, près de la moitié d’entre eux doit travailler pour payer ces frais, au détriment de leurs études. Le salariat réduit en moyenne de onze heures par semaine le temps que les étudiants peuvent consacrer à leurs cours ou leurs révisions. « Le problème n’est pas nouveau, souligne Hedi Condroyer, 24 ans, étudiant et bénévole au Secours populaire. Des formes de précarité étudiante existent depuis de nombreux siècles. Dès la création de l’université de Paris au XIIIe siècle, des étudiants peu fortunés étaient déjà dans l’obligation de travailler pour subvenir à leurs besoins, quand les parents ne pouvaient leur envoyer de l’argent. » Au fil de l’histoire, l’enseignement universitaire se démocratise peu à peu jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le nombre d’étudiants augmente, grâce au développement des oeuvres universitaires, initiées par les associations générales étudiantes dès la fin du XIXe siècle.

Les bourses sont attribuées sur critères sociaux, dans une visée d’aide aux familles, ce qui reste actuellement le cas. La Charte de Grenoble, établie par l’Unef - à une époque où elle était la seule association étudiante représentative - lors de son congrès de 1946 énonce : « L’étudiant est un jeune travailleur intellectuel. En tant que jeune, l’étudiant a droit à une prévoyance sociale particulière dans le domaine physique, intellectuel et moral. » Sur cette base et à la faveur d’une situation politique inédite où trois partis politiques gouvernaient ensemble, fut instauré le régime étudiant de sécurité sociale en 1948 qui est alors considéré comme la première pierre d’un statut social étudiant.
La France recense actuellement 2 551 100 étudiants. En 2013, l'Observatoire de la vie étudiante (OVE) dans son enquête nationale sur les conditions de vie des étudiants annonçait qu'ils étaient 54 % à rencontrer des difficultés financières. « Nous assistons à une pérennisation de la précarité étudiante, ajoute Hedi Condroyer. Aggravée aussi parce que les étudiants connaissent peu leurs droits. » Parmi ces étudiants, il faut aussi compter les étrangers dont la grande majorité ne peut prétendre aux bourses du Crous (Centre régional des oeuvres universitaires et scolaires de Paris).

Le logement demeure le budget le plus coûteux, surtout à Paris où il représente 637 euros en moyenne (contre 401 euros en région), soit 55 % de leur budget : le coût moyen des études représente ainsi 800 euros par mois pour un étudiant qui est locataire, selon une enquête de l’Unef, réalisée à la rentrée 2015. La tendance n’est pas à l’amélioration, comme le déplorent l’Unef et la Fage (Fédération des associations générales étudiantes). « Nous ne pouvons accepter une nouvelle augmentation du coût de la vie étudiante, a déclaré Lilâ Le Bas, la présidente de l’Unef. Il n’est pas normal qu’un étudiant pauvre doive cumuler des petits boulots pour faire ses études ». Quant à la Fage, qui vient de publier une grande enquête sur le coût de la vie étudiante (L’Itinérant N° 1160, février 2017), elle dénonce « une normalisation de la précarité ».
Le ministère de l’Éducation nationale et le secrétariat d’État chargé de l’Enseignement supérieur et de la Recherche ont beau avoir récemment gelé les dépenses pour la rentrée 2016-2017, il reste du chemin à parcourir. « La lutte contre la précarité étudiante est devenue un de nos axes prioritaires, note Christian Lampin, secrétaire national au SPF, chargé de la jeunesse et des sports. Nous l’avons voté lors de notre dernier congrès à Marseille en 2015, ainsi qu’au Festival des solidarités de Rennes en 2016, qui a réuni des centaines de jeunes venus de France et de l’étranger. Et ce fut la thématique de l’étape du Secours Pop Tour, organisé en avril par la Fédération de l’Essonne. Nous avions recensé une dizaine d’antennes étudiantes, l’année dernière. Nous sommes passés à dix-huit en quelques mois. Ça veut bien dire qu’il y a un besoin grandissant. »

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