En Creuse, les médecins bénévoles luttent contre le coronavirus

Les médecins du Secours populaire informent les personnes les plus précaires sur la manière de se protéger du virus et sur les possibilités de vaccination. Dans les centres urbains, comme ici à Guéret, au cœur d’un département très rural.

Bruno et Nadine sont inquiets face au coronavirus. Michel constatent qu'ils prennent toutes les précautions et aiguillent Nadine vers la vaccination.
Jean-Marie Rayapen

Masque sur le visage, Michel s’active dans le grand bâtiment crème et bleu qui abrite la permanence du Secours populaire à Guéret, dans la Creuse. Ses yeux sourient. Médecin à la retraite, il est présent, comme tous les mardis et tous les jeudis, lors de la distribution alimentaire. Les gens venus chercher à manger le connaissent et le reconnaissent. « J’engage la conversation et je leur propose de me suivre dans un petit bureau à l’écart pour discuter de leur santé, du virus et du vaccin », explique-t-il.

Détecter, expliquer, convaincre

À travers un questionnaire, Michel et les autres médecins bénévoles évaluent l’état de santé des personnes reçues au cours d’un entretien : ont-elles un médecin traitant ? Sont-elles vaccinées ? Ont-elles des pathologies chroniques qui les rendent plus vulnérables au coronavirus ? « À partir de là, on voit rapidement si elles sont éligibles ou pas à une vaccination en priorité », indique celui qui a créé avec d’autres anciens soignants l’équipe de médecins bénévoles de Guéret, il y a 5 ans.

Le souffle court, engoncé dans un blouson trop grand, parlant avec difficulté, Jean-Luc le suit. Ils prennent un petit couloir sur la gauche et arrivent à l’entrée du bureau. De là, ils peuvent voir par la fenêtre le pommier, les choux et les parterres de fleurs du jardin biologique partagé, qui a été réalisé par des jeunes migrants durant un chantier de deux ans. Les deux hommes s’installent dans la pièce baignée par le soleil de mars.

Les rendez-vous avec Michel

« Avez-vous un médecin traitant ? » Michel commence par la question la plus importante. « Non », répond l’homme en face de lui, « pas depuis 10 ans ». A 58 ans, Jean-Luc est un ancien capitaine de corvette, qui a fait carrière dans l’informatique. « C’est très long », réagit le médecin qui a 20 ans de plus. « Compte tenu de votre état de santé, vous êtes prioritaire pour recevoir le vaccin. Vous voulez vous faire vacciner ? », demande-t-il.

Michel lui donne un numéro de téléphone à contacter pour réserver un rendez-vous : « Dans 15 jours, le centre de vaccination de votre quartier aura non plus deux praticiens mais quatre à la fois. Les capacités doublent ». Jean-Luc prend le numéro, répète la procédure. Et repart. Il discute à l’extérieur de la permanence, le temps de griller une cigarette ou deux. La précarité s’est inscrite dans son corps : il lui manque toutes les dents de devant. « Il est loin d’avoir 75 ans mais compte tenu de son état, de sa fatigue apparente et de son manque de suivi médical, il aurait un grand bénéfice à se faire vacciner. Je me demande même si on ne pourrait pas le conduire en voiture le jour du rendez-vous », s’interroge le généraliste à la retraite.

Médecin à la retraite, Michel conseille les personnes aidées sur la manière de se protéger contre le virus et sur la vaccination.

Médecin à la retraite, Michel conseille les personnes aidées sur la manière de se protéger contre le virus et sur la vaccination. 


« Nous voyons en priorité les personnes qui sont les plus vulnérables a priori, donc nous recevons toutes les personnes de plus de 50 ans », détaille Michel Trabuc. La Creuse compte une population âgée, car les jeunes partent dès leurs années d’études. Depuis toujours, les habitants émigrent en masse pour trouver du travail. Ils ont aussi bien construit les cathédrales aux quatre coins de la France que le Paris haussmannien.

Le département est celui dans lequel la circulation du SAR-COV2 est la plus faible. « Nous n’avons pas encore la pression en service de réanimation. Mais nous devons faire attention car l’épidémie peut devenir très forte, très rapidement, comme l’a montré la première vague où cela a fini par être tendu à l’hôpital de Guéret », indique Lucile, la secrétaire générale du Secours populaire dans la Creuse.

Dans la 3e vague épidémique

Agir tant que le virus est peu présent est le principe de base en matière de santé publique, car le virus se diffuse de manière multiplicative : une même personne en contamine plusieurs en moyenne, qui à leur tour vont le diffuser autour d’elles, et l’épidémie peut devenir hors de contrôle. « Le travail de sensibilisation que font Michel et les médecins du Secours populaire est précieux », ajoute la jeune femme, car à côté des gestes de prévention, la vaccination est un outil de plus dans la lutte contre la pandémie.

Sur le plan national, la 3e vague épidémique est là ; et elle fait rage. Fin mars, le nombre de nouveaux cas de Covid-19 confirmés chaque semaine est plus de deux fois et demi supérieur à celui enregistré lors de la première semaine de janvier, selon les données de Santé publique France. L’agence publique constate la « dégradation de tous les indicateurs sur l’ensemble du territoire métropolitain, avec une très forte tension hospitalière (…) ». Chercheurs comme soignants alertent sur l’aggravation à venir des tensions avec un virus qui circule toujours beaucoup trop.

Le manque de suivi médical

Dans ce contexte, les relais santé du Secours populaire ont un rôle à jouer auprès des « premiers de corvées », qu’ils aient perdu leur emploi ou qu’ils aient un petit salaire, un statut précaire, mais sans lesquels la société ne pourrait pas fonctionner. Les bénévoles continuent d’informer les personnes accueillies sur la dangerosité du virus, sur les manières de se prémunir (masques, diminution des interactions sociales, aération toutes les heures des pièces) ; et sur les possibilités pratiques de se faire vacciner, en lien avec les Agences régionales de santé, à un moment où les doses manquent encore.

Une action spécifique auprès des personnes précaires est nécessaire. « Ce sont les plus susceptibles de ne pas avoir de médecin traitant, indique Michel, qui n’oublie pas son enfance modeste en région parisienne. En les informant, nous prenons soin d’eux et nous rendons du même coup un service à la société et aux soignants car notre intervention leur évite de retrouver ces personnes aux urgences, déjà surchargées. » Toutes les études montrent que les précaires sont aussi les premières victimes du virus, comme le montre la Seine-Saint-Denis : le département le plus pauvre de France métropolitaine est aussi celui qui a connu en 2020 le plus fort excédent de mortalité.

A Guéret, dans la Creuse, les bénévoles reçoivent le public selon les règles sanitaires, informent sur les manières de se protéger du virus et donnent régulièrement des masques.

A Guéret, dans la Creuse, les bénévoles reçoivent le public selon les règles sanitaires, informent sur les manières de se protéger du virus et donnent régulièrement des masques.


« Mortalité plus élevée, exposition plus grande au virus, destruction d'emplois, dégradation de la situation financière, la pandémie a particulièrement éprouvé les plus modestes » : les effets sur les plus précaires sont multiples, comme le notent les chercheurs de l’INED. Tandis que dans son Portrait social de la France, publié en décembre dernier, l'INSEE révèle que « les personnes les plus modestes ont un risque d'exposition au Covid-19 plus élevé », à cause de « logements surpeuplés » et parce qu’« elles souffrent plus fréquemment d'une pathologie associée à un risque important de forme grave de la maladie », comme le diabète ou les problèmes cardiaques.

Une désertification médicale avancée

« Le Secours populaire se doit de rappeler sans cesse que la priorité des priorités, c’est cette population, qui vit dans des conditions instables et qui devrait être prise en charge de manière prioritaire », souligne Annie-Claire Cottu, membre de son Bureau national en charge des questions de santé. Difficile de « se débrouiller » dans un département rural comme la Creuse, qui compte légèrement plus de 20 habitants par kilomètre carré, éparpillés entre Limoges et Clermont-Ferrand.

Cette portion du Massif central est un désert médical. « J’en sais quelque chose : je suis l’ancien président de l’Ordre des médecins de la Creuse », révèle Michel, qui est devenu bénévole il y a 5 ans, à 73 ans. « Ici, on manque de médecins. Certains habitants ont leur médecin généraliste dans le département d’à-côté, la Haute-Vienne. Limoges est quand même à 100 km. » Les médecins spécialistes sont encore plus rares. Pour un oto-rhino-laryngologiste, c’est d’emblée Limoges ou Montluçon. Il n’y a plus non plus de pédiatre à Guéret.

Donner une perspective

« Il faut se déplacer, planifier, ça ne facilite pas la vie des gens qui sont déjà dans les difficultés fortes, de santé ou socio-économiques », analyse Michel en voyant arriver pour le prochain rendez-vous Bruno, la barbe poivre et sel, et sa compagne Nadine, petite et ronde. Après une période de chômage, où le couple n’a perçu aucun revenu en raison de courriers envoyés qui ne sont jamais arrivés, Nadine est devenue femme de ménage à l’hôpital de jour. « Un soulagement », dit-elle avec vigueur et un sourire dans la voix.

Elle souhaite se faire vacciner, car son diabète la fragilise face au virus. « Après mon opération au poumon, je ne peux pas me faire vacciner, c’est trop tôt m’ont dit les médecins, mais je me fais tester toutes les semaines parce que je ne veux pas lui ramener le virus », dit Bruno. « Avec les gestes de prévention, les tests et son vaccin, vous aller retrouver de la sérénité », promet Michel qui les appellera dans 15 jours pour vérifier s’ils ont pu obtenir un créneau pour que Nadine ait sa première injection. « Je le fais pour chaque personne que je reçois. »


Prendre en compte la santé mentale

Pour la Journée mondiale de la santé, le 7 avril, le Secours populaire organise une conférence sur « la détresse psychologique chez les bénévoles et les personnes aidées » dans le contexte de la crise sanitaire. Le premier objectif est de dresser un état des lieux de ce phénomène alors que la santé mentale est devenue un enjeu dans une période où les relations sociales sont très contraintes. Le second objectif sera de constituer un réseau local de partenaires pour renforcer l’accompagnement des bénévoles et des personnes aidées.

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