Embarquement pour la liberté et la découverte

S’offrir une pause ou un moment de détente en famille, loin des tracas quotidiens, reste inaccessible à beaucoup de Français. Pourtant, partir en vacances, c’est voir de nouveaux horizons, aller de l’avant et souvent mieux se connaître, en tissant des liens de solidarité.

Partir camper, c’est une belle façon de se retrouver réunis en famille. Les souvenirs sont si intenses qu’on aime souvent revenir au même endroit.
Caroline Pottier / Le bar Floréal.photographie

Voyager pendant quelques jours, couper avec la vie quotidienne pour en imaginer une autre plus épanouissante, des projets qui restent inaccessibles pour la majorité des catégories populaires et une grande partie de la classe moyenne. Depuis la fin des années 1990, la proportion d’ouvriers, d’employés et de techniciens qui prennent le chemin de la mer, la montagne ou la campagne baisse à cause du chômage de masse et de la précarisation de l’emploi. Certaines de ces familles en difficulté ne s’autorisent pas à recourir aux aides sociales pourtant dédiées aux vacances. « Changer d’air et s’accorder une parenthèse ne leur semblent pas légitimes. Au mieux, les enfants vont chez les grands-parents ou bien en colonie », relève Georges Tritz, ancien responsable de maisons de quartier à Vauréal (Val-d’Oise).

Pourtant, les vacances contribuent à l’équilibre des individus. « À travers un voyage, les personnes vivant dans la précarité se façonnent une identité positive, détachée des stigmates de la pauvreté qui les disqualifient socialement dans leur quartier », analyse Serge Paugam, sociologue et responsable de l’équipe de recherches sur les inégalités sociales à l’École normale supérieure. * C’est cette mise à distance d’un quotidien marqué par les privations et l’incertitude du lendemain qui a été le plus apprécié par exemple, par un groupe de familles, lors d’un week-end au Futuroscope, à Poitiers, organisé début 2015, avec l’aide du Secours populaire de Brest.

De nombreuses associations aident les personnes en difficulté à partir pour leur permettre de s’ouvrir à de nouveaux horizons et parfois aussi d’améliorer leurs conditions de vie. « Les aider à atteindre ce qui leur semblait inaccessible me paraît résumer l’idée de l’éducation populaire. L’élaboration des vacances avec les bénévoles les place, dès le départ, en position d’acteurs », analyse Serge Paugam. Lors d’entretiens, les membres de l’association aident les futurs vacanciers à déterminer le type de séjour qu’ils passeront. Pour se faire de nouveaux amis, les enfants peuvent partir en colonie ou en famille de vacances, tandis que le resserrement des liens entre eux et leurs parents est favorisé par les séjours familiaux. Ceux-ci peuvent avoir lieu en camping sous la tente ou en caravane, mais aussi dans le centre de vacances d’un opérateur du tourisme social.

Les associations mettent souvent l’accent sur l’accès à la culture. Du 4 au 25 juillet prochain, le mouvement des Centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active (Ceméa) accueillera par roulement 1 500 personnes de tous âges et de tous milieux sociaux au festival de théâtre d’Avignon. Comme chaque année, les vacanciers pourront se baigner dans le Rhône et se promener dans la vieille ville. Ils assisteront aux représentations du off ou à celles de la cour d’honneur du palais des Papes. En famille ou individuellement, ils participeront à des ateliers menés par les animateurs des Ceméa, afin d’explorer l’oeuvre qu’ils verront le soir. « Notre rôle est de les accompagner dans la découverte du théâtre », remarque Vincent Clavaud, coordinateur de ces séjours aux Ceméa.

Ainsi, l’an passé, les vacanciers ont découvert en petit groupe le texte Hypérion de Friedrich Hölderlin, un roman du XVIIIe siècle adapté pour le théâtre, dans lequel deux jeunes Grecs se demandent comment les gens de leur âge pourraient libérer leur pays occupé par les Turcs. Ils se sont aussi intéressés aux différents personnages et au travail des comédiens ou ont réalisé des affiches sur la démocratie. Ensuite, les groupes ont débattu des résultats des ateliers et échangé, après la représentation, avec Marie-José Malis, qui a assuré la mise en scène. « Les festivaliers repartent d’Avignon en ayant approfondi leurs connaissances artistiques et sont en capacité de mieux formuler leur opinion, y compris face aux artistes », résume Vincent Clavaud.

Dans le Gard, cent jeunes s’initient au journalisme

La radio est aussi un domaine propice à l’exploration d’horizons nouveaux. Chaque année, dans le Gard, une centaine d’enfants et d’adolescents, de 9 à 17 ans, s’initie au journalisme avec Radio Sommières (radio-sommieres.fr), une station créée par l’association Les Francas. « Nous apprenons aux jeunes à se documenter pour préparer leur interview, à écrire leur chronique et à réaliser une émission sur le plan technique », note Erwan Averty, directeur d’antenne et de l’équipe d’animation. Ils partent en groupe pour réaliser des reportages dans les festivals de la région. Ils vont ainsi chaque année aux Lives au pont, sur le site du pont du Gard. « C’est l’occasion de camper pendant plusieurs jours et de découvrir hip-hop, soul funk ou électro, des musiques qu’ils ont peu l’occasion d’entendre d’ordinaire », rapporte Erwan Averty. Le matin, les reporters en herbe préparent leur émission du jour en faisant des recherches sur le parcours des artistes qu’ils interviewent l’après-midi. L’année dernière, durant le festival Détours du monde, à Chanac, en Lozère, ils ont interrogé des musiciens du monde entier, comme le Jamaïcain Clinton Fearon et le Malien Cheick Tidiane Seck. Chaque soir, les jeunes ont dîné avec les artistes et l’équipe du festival avant d’assister aux concerts. Radio Sommières donne envie d’agir à beaucoup de ces vacanciers, qui deviennent souvent bénévoles dans les festivals ou animateurs à leur tour. « C’est une expérience qui m’a permis de me construire car tout se passe dans une atmosphère d’entraide et de confiance qui existe rarement ailleurs », témoigne Charles, 20 ans, qui a passé une partie de son adolescence dans le studio des Francas du Gard. Le jeune homme étudie depuis l’année dernière le journalisme à Montpellier : « La radio, la musique, la vie locale, j’ai découvert des univers que je ne soupçonnais pas et compris que je voulais devenir reporter. » « Il suffit d’une brève période passée ensemble pour que les membres d’une même famille se découvrent de nouvelles compétences : une fille qui ne sait pas que son père reconnaît autant de chants d’oiseaux ou une mère qui se rend compte à quel point son fils nage bien, etc. Ce sont des choses simples », explique Jean Epstein, psychosociologue, qui a travaillé avec des personnes parties en vacances avec le Secours populaire français **. L’été dernier, Maria a passé une semaine avec ses quatre enfants dans un camping de Saint-Gilles-Croix-de-Vie, en Vendée, avec l’aide du SPF d’Indre-et-Loire. « J’ai remarqué que mes deux aînés veillaient sur leurs deux petits frères : ils savaient très bien s’en occuper. Je ne l’avais jamais vu à la maison », se souvient-elle.

Convergence 342, les Francas

Chaque été, les petits reporters
de Radio Sommières vont dans
les festivals de musique. Les animateurs
des Francas leur apprennent l’autonomie.
Photo : Les Francas

 

La famille s’est promenée dans cette région qu’elle ne connaissait pas, a appris à jouer ensemble et à se parler plus souvent. « Cela nous a fait du bien, nous a rapprochés », souligne Maria qui sait désormais qu’elle aussi a droit à ces moments de détente et de bonheur. Ces séjours permettent à chacun de gagner en confiance et d’entreprendre plus facilement des démarches pour faire respecter ses droits.

Les liens perdurent

Une fois rentrés chez eux, il arrive que les vacanciers entretiennent les liens qu’ils ont créés hors de leur cadre familier. « Vivre une aventure commune loin de chez soi favorise la naissance d’une solidarité entre familles, entre individus. Ce rapprochement peut se prolonger par un engagement commun destiné à améliorer les conditions de vie », explique le sociologue Serge Paugam. C’est ce qui s’est passé, par exemple, pour une trentaine de femmes de Vauréal (Val-d’Oise) élevant seules leurs enfants. Il y a quelques années, elles ont passé une semaine dans une maison familiale de vacances, située dans le Cantal. « Certaines n’étaient jamais sorties de leur quartier. Nous avions tout élaboré en commun, selon leurs envies », se souvient Georges Tritz, l’ancien responsable de maisons de quartier à l’origine du voyage. À Vauréal, elles se connaissaient de vue et étaient parfois en conflit. Mais, dans le Cantal, les relations se sont transformées grâce aux discussions pendant les randonnées, les confidences durant les moments de détente en petits groupes, sans oublier les éclats de rire, lors des veillées. « Toutes ces femmes ont peu à peu pris conscience qu’elles partageaient les mêmes conditions de vie et que, ensemble, elles pouvaient les améliorer », souligne Georges Tritz. De retour à Vauréal, elles ont organisé un système de garde d’enfants pour se libérer du temps et ont participé de manière encore plus assidue aux soirées de jeux ou aux spectacles organisés par les maisons de quartier, dans le but d’entretenir de bonnes relations entre les adultes et les jeunes. « Au-delà des exemples individuels, l’expérience des vacances favorise une chose dont nous avons collectivement besoin, explique Christian Maurel ***, sociologue et ancien délégué de la Fédération française des maisons de la jeunesse et de la culture, la mise en place d’un imaginaire social où la coopération se substitue au mythe de la réussite individuelle et la solidarité à celui de la concurrence. » Il est donc encore plus nécessaire de permettre aux catégories populaires et aux membres de la classe moyenne de partir en vacances.

Convergence 342, Futuroscope

Comme pour ces enfants de Brest
venus goûter l’air du Futuroscope,
les vacances servent à faire des expériences
qui enrichissent notre quotidien.
Photo : Alain Montrosset

 

 
 
 
 

* L’Intégration inégale. Force, fragilité et rupture des liens sociaux, sous la direction de Serge Paugam, PUF, 2014.
** Premières Photos de vacances, le Bar Floréal éditions (photographies d’Olivier Pasquiers), texte de Jean Epstein, 1999.
*** Éducation populaire et puissance d’agir. Les processus culturels de l’émancipation, éditions L’Harmattan, 2010.

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