Un monde sans faim est possible

D'un côté, des ressources suffisantes pour nourrir toute la population mondiale ; de l'autre, des millions d'enfants qui s'endorment le ventre vide. Telle est la scandaleuse injustice qui perdure comme une fatalité. Or, des issues existent qui passent par une répartition équitable des richesses, la priorité donnée à une agriculture locale, portées par la volonté réelle de combattre le fléau de l’insécurité alimentaire.

En avril 2016, une mission du SPF s'est rendue en Grèce, aux côtés de son partenaire local Solidarité populaire, pour fournir une aide alimentaire aux réfugiés et aux familles grecques éprouvées par la rigueur budgétaire.
Stefania Mazara

« Il y a aujourd’hui plus de 800 millions d’affamés dans le monde (…). Mais les experts nous promettent que le nombre de sous-alimentés aura décru, en 2015, jusqu’à un chiffre de moins de 600 millions. » Lorsqu’il écrit ces lignes à l’aube du nouveau millénaire, Jacques Bouveresse, alors professeur au Collège de France, dénonce avec ironie les discours « experts » qui prêchent la patience. Pour le philosophe, la persistance de la faim chez les plus pauvres est un crime alors que la planète produit largement de quoi nourrir tous les humains (1). « Les paysans récoltent chaque année de quoi alimenter entre 9 et 12 milliards de personnes », confirme Hélène Cerneau, chargée de plaidoyer à Action contre la faim – France.

Plus de 2 milliards d’êtres humains souffrent de malnutrition dans le monde. (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, en 2017)

Même si la population mondiale a plus que doublé depuis les années 1960, c'est bien l'abondance, et non la rareté, qui caractérise la production de calories à l'échelle du globe. Elles seraient suffisantes, si elles étaient réparties équitablement : « Même après avoir détourné environ la moitié des céréales et la plupart des protéines de soja pour nourrir le bétail et pour des utilisations non alimentaires [comme les agrocarburants], le monde produit encore assez pour fournir à chaque être humain près de 2 900 calories par jour », expliquent Frances Moore Lappé et Joseph Collins, co-fondateurs de l'ONG américaine Food First, qui milite pour le développement de l’agriculture familiale respectueuse des normes sociales et environnementales (2).

Contrairement aux prévisions, il y a aujourd’hui encore « plus de 800 millions » d’hommes, de femmes et d’enfants qui ne mangent pas à leur faim, selon les estimations les plus récentes de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

La coopérative salvadorienne La Canesta Campesina, soutenue par le SPF, illustre les bienfaits d'une agriculture relocalisée au sein des communautés villageoises.

La coopérative salvadorienne La Canesta Campesina, soutenue par le SPF, illustre les bienfaits d'une agriculture relocalisée au sein des communautés villageoises.

SOUS-ALIMENTATION POUR 11% DE LA POPULATION

Les pays en guerre constituent les cas les plus alarmants : la famine a frappé le Soudan du Sud pendant plusieurs mois ; tandis que des millions de civils souffrent de privations très graves au Nigéria, en Somalie, au Yémen (soumis à un blocus) et sont au seuil d’une famine sévère. Malgré les engagements pris par les pays riches dans les enceintes internationales, la sous-alimentation chronique est une réalité pour 11 % de la population mondiale (3). Et encore, beaucoup d’universitaires et d’ONG évaluent leur proportion à plus de 20 %, soit 1,5 milliard de personnes environ. La situation reste tout aussi alarmante si l’on prend en compte, au-delà de la privation de nourriture, l’augmentation des cas de surnutrition (surpoids, voire obésité) et l’importance de la dénutrition (déficience en micronutriments, comme l’iode ou le fer, liée à un manque de diversité du bol alimentaire).

« Près d'une personne sur trois souffre d'au moins une forme de malnutrition à travers le monde : que ce soit la faim, les carences en micronutriments, le surpoids ou encore l'obésité », a résumé José Graziano da Silva, directeur général de la FAO, début novembre 2017, devant les ministres de la Santé des pays du G7 réunis à Milan, en Italie. Il s’est montré très dubitatif sur l’éradication de l'insécurité alimentaire persistante et de la malnutrition, fixée par les membres des Nations unies à 2030, dans le cadre des nouveaux Objectifs de développement durable. Son pessimisme peut se comprendre à la lumière de l’échec à tenir ce type d’engagement depuis quarante ans.

C’est toute l’organisation de l’agriculture et du circuit alimentaire qui tourne à l’envers. Mise en place à partir du milieu des années 1970, elle est désormais dominée par quelques multinationales, aux modes de production industrialisés (pesticides, herbicides, OGM,…), qui échangent leurs productions sur les marchés internationaux. Leurs exportations à bas coût vers les pays pauvres évincent nombre de petites productrices et petits producteurs.

Les prix des denrées agricoles ont flambé en 2008 et en 2011, aggravant directement la faim dans le monde.

Les prix des denrées agricoles ont flambé en 2008 et en 2011, aggravant directement la faim dans le monde.

PRODUCTIONS LOCALES EN DÉCLIN

Résultat : 70 % des victimes de la faim vivent dans les zones rurales des pays du Sud (4). Nombre de paysans et de paysannes finissent par abandonner leurs champs et par s'entasser dans les bidonvilles des centres urbains. Avec des productions locales déclinantes, ces pays dépendent pour leur approvisionnement des cours mondiaux du blé, du riz, du maïs ou encore du sucre. Ces derniers ont presque doublé depuis 2000 condamnant les populations les plus pauvres à une insécurité alimentaire perpétuelle. En plus, une flambée des prix peut toujours se produire, comme en 2008 et en 2011 lorsque des dizaines de millions de personnes ont soudainement été dans l’incapacité d’acheter de quoi nourrir leur famille, dans près de quarante pays.

L’autre point faible de l’agroindustrie est son caractère non durable sur le plan environnemental : pollution des sols et des eaux, maladies liées à l’utilisation de produits phytosanitaires, mise en péril de la biodiversité, réchauffement climatique. Ces éléments menacent plus ou moins rapidement l’autosuffisance de régions entières. La FAO et le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) estiment ainsi que l’élévation des températures, du fait notamment de l’agro-business, pourrait pousser plus de 600 millions de personnes supplémentaires dans l’insécurité alimentaire.

Le développement de l’agriculture paysanne est à même de répondre aux problématiques de l’accessibilité et de la durabilité. « La relocalisation de l’agriculture au sein des communautés villageoises est un très gros enjeu », relève Jean-Michel Fouillade, qui mène pour le Secours populaire plusieurs programmes de maraîchage (légumes, légumineuses et fruits) avec 250 familles paysannes de la commune de Comasagua, au Salvador, soit environ 1 600 personnes. Elles commercialisent leur surplus en circuit court à travers leur coopérative, La Canasta Campesina (le panier paysan). En s’organisant, ces familles ont multiplié par cinq leurs revenus, améliorent la qualité nutritionnelle de leurs récoltes, préservent leurs ressources et sont mieux entendues des autorités.

PRODUCTION PAYSANNE CONTRE MALNUTRITION INFANTILE

La production paysanne apparaît aussi comme un remède contre la malnutrition infantile. Au Bénin, celle-ci est liée à la monoculture du maïs. Avec son partenaire local, le CAEB, le Secours populaire y a mis en place un programme de trois ans qui comprend un apport de semences diversifiées et des formations agricoles respectueuses des sols et de l’eau. Il prévoit également des séances régulières de pesée et des ateliers culinaires pour que les villageois réapprennent à utiliser les légumineuses endémiques. « Ces séances nous permettent de savoir si nos enfants grandissent bien et sont en bonne santé », indique Julienne, une mère de famille qui participe au programme.

« La capacité de la terre à nourrir l’humanité dépend du développement de l’agro-écologie et de la formation des paysans à ces techniques », relève Jean-Michel Fouillade. « Cela suppose aussi des infrastructures de transport, comme d’assainissement et d’acheminement d’eau potable », complète Hélène Cerneau, d’Action contre la faim. Ce rééquilibrage du système alimentaire mondial ne pourra pas être atteint « sans de nouveaux efforts visant à promouvoir le développement des populations pauvres, à réduire les inégalités et à protéger les personnes vulnérables », a précisé le directeur général de la FAO.

Cela suppose des investissements publics importants, notamment sous forme d'aide au développement apportée par les pays riches. Par leurs actions, les ONG et les organisations paysannes prouvent chaque jour qu’il est possible de changer de modèle et de créer, enfin, une véritable démocratie alimentaire. Pour Frances Moore Lappé et Joseph Collins, c’est là que se trouve « la pénurie réelle ».

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Témoignage

Se nourrir correctement est devenu très compliqué pour une part croissante de la population. Avec le SPF, nous animons depuis six ans des ateliers pour que les ménages en précarité alimentaire puissent cuisiner des produits biologiques à moindre coût. Nous avons également monté ensemble un projet de coopération entre des paysans d’ici et ceux du Salvador, qui ont pu venir dans les fermes et échanger leurs semences.

Pascal Lachaud, directeur du Groupement de l'agriculture biologique 65 - GAB 65
(Propos recueillis par F. C.)

Le sud de Madagascar est sous le coup d’une terrible sécheresse qui met 1,2 million d’habitants en grande insécurité alimentaire. Nous avons acheminé 50 tonnes de maïs, de riz et de manioc séché. Nous étudions la réalisation de bassins de rétention des eaux de pluie car la question alimentaire ne peut pas faire abstraction du problème de l’apport en eau. Celle-ci doit être en quantité suffisante pour amener les récoltes à maturité et elle doit aussi être de bonne qualité pour éviter les épidémies, notamment de diarrhées qui sont mortelles pour les enfants et les personnes vulnérables.

Randrianalison Andrianomentsoa,
médecin et président du Comité de solidarité de Madagascar, partenaire du SPF.