Kosovo : Handikos, le handicap à bras-le-corps

Handikos est une association qui, au Kosovo, développe des actions pour soutenir les personnes en situation de handicap, une question cruciale pour le pays. Depuis la fin des années 90, le Secours populaire a noué un partenariat avec son antenne de Vushtrri, ville située dans le nord du pays, près de Mitrovicë. Dans le centre de Handikos sont accueillis les enfants et leurs familles, lors de séances thérapeutiques ainsi que pour un accompagnement moral et matériel. Reportage.

Berrije Selimi est physiothérapeute au centre Handikos de Vushtrri. Elle est en séance avec Ensar, 7 ans, qui souffre de paralysie cérébrale.
Jean-Marie Rayapen

A Vushtrri, tout le monde connaît Isak Hyseni ; quand il se promène, on le salue, l’arrête, lui parle, le prend dans ses bras : c’est un enfant du pays. Il a grandi dans cette petite ville de la plaine du Kosovo, sise dans le district de Mitrovicë, et n’en est jamais parti. C’est ici qu’il a fait sa vie et qu’il a fondé en 1994 l’antenne locale d’Handikos, dont il est le directeur. « A l’âge de 4 ans, j’ai eu une très forte fièvre qui m’a rendu hémiplégique. Cela a longtemps été difficile psychologiquement. Puis, j’ai été diplômé de la faculté de droit, je me suis marié et j’ai fondé une famille. Aujourd'hui, je suis très heureux d'avoir la possibilité d'aider les autres », confie Isak sur le chemin qui nous mène au centre de Handikos, situé aux abords de la ville, sur un terrain qui ouvre sur la campagne alentour. Le paysage est constellé de serres, qui jouxtent les habitations et permettent aux habitants de cultiver en toute saison de quoi se nourrir : certaines d’entre elles ont été construites et offertes à des familles confrontées au handicap dans le cadre d’un partenariat qui unit Handikos à la région Centre-Val-de-Loire du Secours populaire.

« Le Secours populaire a beaucoup fait pour le Kosovo. Dans la région de Vushtrri, vous avez reconstruit des écoles qui étaient tombées pendant la guerre. Vous avez été à nos côtés quand les temps étaient difficiles. » Besim, un ami de Isak, aubergiste à Millosev, un petit village au nord-ouest de Pristina, se souvient. Lui aussi habite la région depuis toujours. Il l’atteste : les liens que le Secours populaire a tissés avec le pays remontent à loin - à 1998, quand la guerre du Kosovo faisait rage. C’est alors que la rencontre avec plusieurs partenaires locaux, dont Handikos, s’opère et que des actions communes avec le SPF commencent d’être conduites pour les populations, dont le projet de serres agricoles qui se poursuit encore aujourd’hui. Isak ouvre la porte du centre et salue ses trois collaborateurs - Berrije, la physiothérapeute, Ilmije, la psychothérapeute et Femi, le chauffeur. L’équipe des professionnels du centre est au complet : tous les quatre accompagnent chaque année soixante enfants, à l’occasion de quelques 4000 séances gratuites pour les familles. Le couloir principal, qui dessert sur sa gauche le bureau d’Isak, donne sur deux larges pièces : ce sont les cabinets de physiothérapie et psychothérapie. Sur le mur qui les sépare est suspendue la photo, soigneusement encadrée, de Halit Ferizi, qui fonda Handikos en 1984.

Je suis fière des progrès de mon garçon.

La maman d’Anoar, tandis que son petit garçon de 7 ans travaille avec Ilmije, revient sur sa rencontre avec Handikos. « Une amie m’a parlé du centre et je l’en remercie car Anoar y apprend beaucoup de choses. Depuis deux ans, il vient deux fois par semaine, explique cette mère de cinq enfants. Avant, il n’arrivait pas à se saisir d’un crayon ou d’une fourchette. Aujourd’hui, il peut boire et manger tout seul. Je suis fière des progrès de mon garçon. » A voir Ilmije et Anoar aujourd’hui, on ne soupçonne pas les débuts chaotiques de leurs premières séances, quand l’enfant, diagnostiqué autiste, renversait tous les objets et ne s’exprimait qu’en criant. « Le travail avec Anoar a été très long, se souvient la psychothérapeute. Une fois la confiance acquise, on a pu commencer à faire les exercices. Les premières séances, il les passait dans un chaise fermée car il était très agité. A présent, Anoar reste calme 45 minutes durant. Il se fait une joie de venir au centre. C’est pour lui un moment privilégié. » La séance précédente fut marquée d’une grande victoire, se réjouit Ilmije : « Anoar s’est applaudi ! Il a réussi à compter jusqu’à 10. Cela semble une petite chose mais c’est très important : à la clé, il y a le bonheur d’un enfant, la fierté et le soulagement de ses parents. » La séance d’aujourd’hui est à nouveau consacrée aux chiffres – le petit garçon prend plaisir à égrener les perles aux couleurs vives du boulier de bois - ainsi qu’à la conversation : « Anoar ne possède pas le langage, mais on peut communiquer avec les gestes, le regard... », souligne la psychothérapeute, avec l’acquiescement complice de sa maman.

« Cela fait 22 ans que je travaille au centre ; cela m’a passionnée dès le premier jour et cela me passionne toujours autant aujourd’hui ! », s’enthousiasme Ilmije. « Je fais ce travail car c’est un plaisir incomparable que de voir un enfant faire des progrès », témoigne, en écho, Berrije, la physiothérapeute. Dans le cabinet à côté, elle accueille Ensar, 7 ans lui aussi. Le petit garçon souffre d’une paralysie cérébrale due à une hydrocéphalie. « Il vient au centre depuis trois mois. Il ne marche pas, ne parle pas, il ne s’exprime qu’avec les mains, éclaire Berrije. Aujourd’hui nous avons fait des exercices avec une balle afin de le relaxer. Je l’aide à marcher et lui fais à chaque séance des massages… » Le petit garçon, tandis que Berrije manipule son bras droit, tient fermement de sa main gauche un petit ours en plastique vert que la médecin lui a donné à son arrivée. Il y a, dans le regard de Berrije, quand elle accroche celui d’Ensar, un mélange de douceur et d’intensité dans lequel le petit garçon puise des brassées de courage. « Depuis que mon fils vient au centre, je ne me sens plus seule, souffle la maman d’Ensar. C’est un réconfort et aussi un espoir, car je vois mon enfant s’ouvrir. »

Le handicap est un sujet qui touche de plein fouet mon pays.

La question du handicap, au Kosovo, est cruciale. Le poids qu’il fait peser sur la société tranche avec la fragilité des moyens que peine à déployer ce pays pauvre. Ilir Poterqoj, bénévole à Handikos depuis vingt ans, éclaire : « Le handicap est un sujet qui me touche personnellement comme il frappe de plein fouet mon pays. Mon frère est né avec une malformation de la hanche et il est resté handicapé. Il y a beaucoup d’enfants qui, comme lui, n’ont pas pu être pris en charge médicalement à la naissance ou durant l’enfance. Le handicap est souvent la séquelle d’une maladie mal soignée, ou pas soignée du tout. Et bien sûr, il y a toutes les personnes qui ont été blessées pendant la guerre et suite à celle-ci, avec les mines antipersonnel. » Handikos, grâce au soutien des pouvoirs publics et de nombreuses fondations ou associations internationales tel le Secours populaire, jette toutes ses forces dans ce combat. Les salaires sont financés par la municipalité de Vushtrri, des magasins et entreprises partenaires fournissent le matériel informatique et de bureau nécessaire à son fonctionnement. Handikos voit ses forces démultipliées grâce à ces concours, apportés parfois depuis le bout du monde : une fondation koweitienne a financé la construction du centre, tandis qu’une fondation suédoise achemine le matériel médical spécialisé (lits médicalisés, fauteuils, respirateurs, déambulateurs) qu’Handikos met à disposition des familles.

Kosovo : Handikos, le handicap à bras-le-corps<br />

Eriona et sa famille sont soutenus par Handikos sur les plans alimentaire, sanitaire et moral. Elle est entourée de son père (à droite), d'Isak Hyseni, directeur de Handikos (à gauche) et d'Ilir Poterqoj, bénévole (à côté d’Eriona). ©Jean-Marie Rayapen

En effet, l’accompagnement que prodigue l’association kosovare aux familles confrontées au handicap se poursuit hors les murs du centre. Un peu plus tôt dans la journée, Isak et Ilir ont tenu à aller rendre visite à Eriona. A 13 ans, cette jeune fille s’occupe de son père, ses deux frères et sa sœur, tous quatre handicapés car souffrant d’épilepsie ou de retards psychomoteurs. L’enfant est épuisée ; malgré tous ses efforts, le désordre règne jusque dans le petit jardin qui enserre la maison. Handikos soutient Eriona et les siens sur les plans matériel et moral. « Cette famille est une priorité pour nous, explique Isak. Alors je me démène, je trouve des donateurs, un épicier, un boulanger qui pourront les aider. Les conditions de vie d’Eriona me bouleversent. A Vushtrri, il n’y a pas de neurologue. La famille n’a pas les moyens de se déplacer ni les moyens, de toute façon, de consulter. Il est impératif que nous demeurions auprès d’eux. » Eriona est en quatrième et « elle est une excellente élève », précise Isak, frôlant délicatement le bras de la jeune fille et lui arrachant un sourire. « Je vais à l’école le matin, de 7h à 11h, témoigne Eriona. Puis je m’occupe de ma famille et de la maison. La première chose que je fais, c’est préparer à manger. Puis je donne leurs médicaments et change les couches de mes frères et sœur. Il me faut ensuite faire les courses. Mais Handikos offre beaucoup de choses, comme les médicaments, les couches, des produits alimentaires », précise Eriona. « J’aime l’école. Plus tard, ce que j’aimerais faire ? Oh je ne sais pas… » Eriona semble ne pas s’autoriser à rêver et percer les brumes qui l’entourent. Mais au bout d’un moment, sous les encouragements d’Isak et Ilir, elle se prononce : « J’aimerais pouvoir voyager et découvrir le monde. Et j’aimerais être médecin. »

Chaque nuit, je me demande si je serai en mesure d’aider les familles qui en ont besoin.
 

Le rêve d’Eriona, comme les rêves de tous ces enfants qui fréquentent le centre, Isak et son équipe les portent en eux. Ces rêves sont les leurs. « Handikos, c’est toute ma vie, lâche Isak. Chaque nuit, je me demande si , le jour d’après, je serai en mesure d’aider les familles qui en ont besoin. Pourrons-nous leur fournir les médicaments, les produits d’hygiène, la nourriture dont ils ont besoin ? Pourrons-nous être à leurs côtés ? » La porte du centre s’ouvre : c’est Filoretta qui entre, dans les bras de son père. Sa mère est là, qui lui tient la main. La petite fille ne peut marcher, son corps est raidi par la maladie, ses muscles tendus comme des câbles. Berrije l’accueille dans un grand sourire et se penche bientôt sur la petite fille allongée sur la table de massage. Dans le cabinet voisin, Ilmije dit au revoir à Anoar. « Tu as encore bien travaillé aujourd’hui ! », lui dit-elle. Sa maman le chausse de ses bottes fourrées, lui enfile une cagoule de laine ; la neige tombe à petits flocons dehors. Femi a démarré le moteur de sa camionnette et en ouvre la porte coulissante : la maman monte et l’enfant, en dépit des huit sièges libres, grimpe sur ses genoux. De la fenêtre, il esquisse un au revoir gracile de la main - on devine l’immense progrès que ce signe revêt pour l’enfant. En celui-ci est recueilli tout le travail d’Handikos.

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Ilmije Hyseni, psychothérapeute, travaille depuis plus de 20 ans au centre Handikos de Vushtrri. Elle a noué avec Anoar, 7 ans, autiste, une relation de confiance qui permet à l’enfant de faire des progrès, notamment en calcul. ©Jean-Marie Rayapen

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