A Dreux, on déguste les légumes des plus grands restaurants

La Journée mondiale de l’alimentation, le 16 octobre, est l’occasion d’éclairer une question cruciale : une partie importante de la population n’a pas les moyens de se nourrir. Les bénévoles se démènent pour répondre aux besoins, en passant des partenariats fructueux directement à Rungis.

Les repas sont des moments de découverte, de joie et d'échanges au sein de la famille.
Jean-Marie Rayapen

Sur la table, Kaltoum a disposé la casserole de riz encore chaude à côté d’une sauce faite à partir d’une réduction de tomates fraîches, de poivrons multicolores et d’oignons, le tout agrémenté d’épices et de boulettes de viande bien régulières. Dans une assiette, à côté, des radis ont été coupés et disposés parmi des tomates cerises jaunes tranchées. La jeune femme de 39 ans s’affaire pendant que ses quatre enfants sont attablés, tout sourire, dans la cuisine, une pièce claire dont la fenêtre donne sur la façade blanche de l’école primaire Ferdinand Buisson.

Des repas savoureux et équilibrés

Trois des quatre petits vont y retourner dans une heure, après avoir mangé dans le calme. Ils sont joyeux et visiblement en bonne santé. « J’aime les frites, les pâtes et aussi les légumes que cuisine maman, surtout les tomates de toutes les couleurs », explique Haroun, l’aîné, qui a 10 ans, en débarrassant son assiette. La famille de six personnes vit à l’étroit dans un trois pièces, à Dreux. Les deux plus petits, 6 ans et 3 ans, dorment dans le même lit, tête-bêche.

Les enfants de Kaltoum mangent des repas équilibrés et savoureux. Ils découvrent régulièrement des fruits et des légumes, des couleurs et des saveurs.

Les enfants de Kaltoum mangent des repas équilibrés et savoureux. Ils découvrent régulièrement des fruits et des légumes, des couleurs et des saveurs.

 

Comme 40 % des Français et des Françaises, le manque de moyens oblige la famille de Kaltoum à se restreindre en matière de nourriture, tant en quantité qu’en qualité, comme l’a révélé le dernier baromètre Ipsos / Secours populaire. Une donnée à prendre en compte alors que, comme chaque année, les Nations Unies placent le 16 octobre sous le signe de la Journée mondiale de l’alimentation (voir encadré, plus bas).

40 % des Français.es se restreignent 

Deuxième ville de l’Eure-et-Loir, Dreux reste une ville ouvrière, à l’extrême limite du plateau parisien et en périphérie de la campagne normande. Beaucoup d’habitants vont travailler à Poissy, dans l’automobile. La ville est sinistrée. Les ateliers Renault et les fonderies d’aluminium sont en friche depuis longtemps. Le dernier grand site industriel est toujours debout, un vaisseau fantôme sans fenêtre : Radio Technique, qui employait 1200 personnes dans la fabrication des tubes cathodiques, a fermé dans les années 1980. Résultats, un quart des actifs est sans emploi et près d'un habitant sur trois est pauvre. Kaltoum est femme au foyer et son mari cherche un emploi de manœuvre dans le BTP. Les bénévoles du Secours pop ont du pain sur la planche.

Nous ne pourrions pas manger tout cela, ce serait trop cher en magasin

Kaltoum, mère de 4 enfants

« Les paniers que l’on va chercher au Secours populaire nous aident beaucoup, sinon nous ne pourrions pas manger tout cela, ce serait trop cher, dit la jeune femme. Et depuis deux mois, nous avons vraiment de très beaux légumes », qui font le bonheur de ses enfants. Habituellement, légumes et fruits frais sont les aliments les moins consommés par les personnes situées dans le bas de l’échelle des revenus. Cela reste, malgré les efforts de collecte des bénévoles, des denrées assez rares dans les paniers d’aide alimentaire, en général.

Des choux, des courges, des fleurs de courgettes... Tous les fruits et légumes sont bio et de grande qualité.

Des choux, des courges, des fleurs de courgettes... Tous les fruits et légumes sont bio et de grande qualité.

Rapidement triés, les produits acheminés depuis Rungis offrent une profusion de couleurs, de formes et de senteurs dans la permanence d'accueil.

Rapidement triés, les produits acheminés depuis Rungis offrent une profusion de couleurs, de formes et de senteurs dans la permanence d'accueil.

 

Pour changer la donne, la fédération d’Eure-et-Loir du Secours populaire a noué un partenariat avec l’enseigne Mandar, l’un des plus importants grossistes de Rungis. L’accord a été passé mi-août, alors que l’épidémie de Covid-19 a fait exploser les besoins de dons alimentaires. Les distributions dans l’Hexagone ont été multipliées « au moins par 3 », rapportent Nicole Darmon, chercheuse à l’Inra, et deux de ses collègues d’AgroParisTech (The Conversation, 29.06.20).

Le fournisseur des restaurants étoilés

Le partenariat est une réponde aux besoins exprimés en Eure-et-Loir. « Grâce au partenariat passé avec Mandar, nous mettons à disposition des gens en difficulté des fruits et des légumes qui étaient destinés aux restaurants les plus côtés et les épiceries fines, mais qui n’ont pas pu être vendus à temps », explique Bernard Saliou, ancien ouvrier métallurgiste et secrétaire général du Secours populaire dans l’Eure-et-Loir. Les denrées sont acheminées jusqu’à Dreux, puis réparties entre les permanences d’accueil du département.

Quand ils reviennent, ils nous disent qu'ils se sont régalés avec les pots-au-feu, les soupes et les veloutés.

Bernard, du Secours populaire en Eure-et-Loir

Chaque jeudi et chaque vendredi, les personnes aidées qui viennent à la permanence, située près de la Chapelle royale qui surplombe le centre-ville, repartent avec des sacs pleins de choux, de melons, de noires de Crimée, de tomates ananas, de blettes épanouies, etc., en plus des traditionnels packs de steaks hachés, sachets de poissons, boîtes de semoule ; en plus d’une grosse miche de pain, qui vient soit du boulanger « à côté, là », soit d’un paysan bio des environs.

"Depuis deux mois, nous offrons vraiment de la diversité, de la qualité et de la quantité", dit fièrement Annick, l'une des bénévoles du libre-service alimentaire.

"Depuis deux mois, nous offrons vraiment de la diversité, de la qualité et de la quantité", dit fièrement Annick, l'une des bénévoles du libre-service alimentaire.

 

Olga et Najoua ont chacune deux enfants et sont au chômage. Elles sont entrées l’une après l’autre dans la permanence, avec leur masque sur le visage, et prennent le temps de bien ranger les denrées fournies – avec le sourire – par les bénévoles. « Mes fils découvrent les légumes, c’est bon pour leur santé », se réjouit la première. « Ça me permet de faire des économies. Avec cet argent, j’achète des produits pour bébés : du lait et des couches », précise la seconde.

Une abondance de produits frais

« Quand ils voient la qualité des produits et qu’on leur dit que ça vient en direct de Rungis, les gens sont contents. Quand ils reviennent, ils nous disent qu’ils se sont régalés avec un pot-au-feu, un potage, un velouté », relève Bernard. Dans le local, les cagettes de légumes qui viennent d’arriver arborent toutes des étiquettes « bio ». Après un tri rapide effectué par les bénévoles, courgettes, bananes ou poires sont rangées soigneusement dans les rayonnages du libre-service alimentaire. « Il y a peu de pertes. C’est diversifié et très fin. Il y a même des fleurs de courgette, ce qui est rare dans le commerce », explique Françoise, qui déballe les palettes venant de Rungis.

Les quantités que nous donnons à chaque famille ont vraiment augmenté, ça fait plaisir. 

Astrid, bénévole au libre-service alimentaire

« Depuis deux mois, les quantités que nous donnons à chaque personne aidée ont beaucoup augmenté. Il n’y a plus de rupture », dit avec fierté Astrid, l’une des trois bénévoles qui font la distribution. Les livraisons peuvent atteindre près de 5 tonnes par mois, soit une valeur de plusieurs milliers d’euros. « C’est beaucoup plus que ce que l’on pourrait acheter ou collecter en supermarché pour compléter les produits du Fonds européen d’aide au plus démunis », qui assure les denrées non périssables, calcule Bernard. 

Tous les lundi et les jeudi, les équipes du groupe familial Mandar attendent l'arrivée des bénévoles à Rungis.

Tous les lundi et les jeudi, les équipes du groupe familial Mandar attendent l'arrivée des bénévoles à Rungis.

Métier de contact, Lucy Abramczyk, co-fondatrice du négociant Mandar est venue saluer les bénévoles venus chercher les invendus.

Métier de contact, Lucy Abramczyk, co-fondatrice du négociant Mandar est venue saluer les bénévoles venus chercher les invendus.

 

Avec l'explosion des demandes d'aides alimentaires d'urgence liées à l'épidémie de Covid-19 et à la désorgnisation de la sphère du travail, le Secours populaire a multiplié les partenariats auprès des maraîchers et des grossistes pour se fournir en produits frais, afin aussi de donner une aide de qualité. Ce type de partenariat a aussi été mis en place à Nantes avec le Marché d’intérêt général de la région, depuis plusieurs années déjà et, plus récemment, le même type d’accord vient d’être passé à Marseille. À Toulouse, les bénévoles ont des accords avec des grossistes depuis longtemps.

Des partenariats pour répondre à l'explosion des besoins

Au volant de la camionnette de la fédération d’Eure-et-Loir, c’est Alain qui va chercher les invendus à Rungis, le lundi et le jeudi. Il se gare le long du quai de chargement de Mandar, une grande entreprise familiale, où deux employés l’attendent, et va saluer Pierre Rizzo, l’un des responsables. « Alors les gens étaient contents la semaine dernière ? », lui demande ce dernier, tout en lui montrant le chargement du jour : « Regardes ces melons. Sur les douze de la cagette, il y en a deux qui ne sont plus consommables, mais la législation m’interdit de vendre la totalité de la cagette. » Alain sait que les dix melons intacts vont faire des heureux.

Nous défendons les produits jusqu'à l'assiette des personnes aidées

Pierre Rizzo, directeur chez Mandar

Entre Rungis et Dreux, c’est tout un circuit vertueux qui est mis en place. Mandar est soucieux de soutenir les producteurs de fruits et légumes avec qui il travaille. « Nous ne les mettons pas en difficulté en leur renvoyant leur marchandise invendue. Ils savent que nous défendons leurs produits jusqu’au bout, jusqu’à l’assiette des personnes aidées », souligne Pierre Rizzo, affable mais très sourcilleux sur la qualité de ce qu’il expédie à Dreux. D’ailleurs, les dirigeants de Mandar prévoient de venir à Dreux se rendre compte par eux-mêmes comment est vécu le partenariat à l’autre bout de la chaîne. Et qui sait, ils seront peut-être invités chez Kaltoum ?

"La nourriture fournie par le Secours populaire nous aide beaucoup, ce serait trop cher en magasin", confie Kaltoum

"La nourriture fournie par le Secours populaire nous aide beaucoup, ce serait trop cher en magasin", confie Kaltoum

 


La journée mondiale de l’alimentation
 
Le 16 octobre des actions seront déployées à travers le globe dans le cadre de la Journée mondiale de l'alimentation dans le but de sensibiliser l'opinion publique sur les enjeux de la faim et de l’accès à une nourriture saine pour tous. Ces enjeux sont importants aussi pour le Secours populaire car bon nombre de ses programmes dans le monde portent sur l’autonomie alimentaire à travers le maraîchage, comme au Mali et au Salvador.
 
Le Secours populaire participe à la journée mondiale, notamment à travers une manifestation dans l’Allier où les produits de producteurs locaux seront mis à disposition des personnes aidées à petit prix, afin de "défendre une aide alimentaire digne et qualitative". À Toulouse, il organise un grand marché solidaire, qui réunira des producteurs bio locaux. Ils mettront leurs produits à disposition, à petits prix. Tandis que les bénévoles assureront des animations sur l’équilibre alimentaire ou sur les jardins familiaux.
 
Signe de l’importance de la question de l’alimentation – alors que 3 milliards d'êtres humains n'ont pas un accès régulier à une alimentation sûre, nutritive et suffisante –, le Programme alimentaire mondial, qui vient de recevoir le Prix Nobel de la Paix, prévoit que le nombre de personnes en insécurité alimentaire va doubler cette année, passant de 135 à 270 millions dans le monde, « y compris dans les pays riches », précise Tiphaine Walton, son porte-parole en France (France culture, 13.10.20).

Pérmimètres maraichers, Mali.

Pérmimètres maraîchers développés au Mali.

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