« L’esprit de la Résistance continue de souffler » [Archivé]

Le président du Secours populaire français Julien Lauprêtre livre son témoignage à l’occasion de la première journée de commémoration de la Résistance, le 27 mai, 70 ans après la première réunion du Conseil national de la Résistance. La commémoration a eu lieu à l’Hôtel de Ville de Paris en présence de 37 associations, organisations et mouvements.

Julien Lauprêtre représente le Secours populaire lors de la première édition de la Journée de la Résistance, le 27 mai 2014, à l'Hôtel de Ville de Paris.
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Que pensez-vous de cette première édition de la Journée de la Résistance et pourquoi le Secours populaire français y a-t-il été convié ?

C’est une très bonne inititative, 70 ans après la libération du pays. Le Secours populaire de France et des colonies, l’ancêtre du Secours populaire français, a déployé une grande activité sous l’Occupation. Il a poursuivi clandestinement ses actions de solidarité. La moitié de ses responsables ont été fusillés ou déportés pour leur participation à la Résistance.

Vous avez, vous-même, fait partie de la Résistance...

À 16 ans, avec trois copains d’école, nous avons créé un petit groupe dans le 12e arrondissement de Paris. C’était très modeste. Nous écrivions sur les murs, juste avant le couvre-feu, le « V » de la victoire, « mort aux boches » ou « chassons l’occupant ». Autre type d’action : nous inversions la signalisation routière. Dans notre idée, aucun militaire allemand ne devait réussir à se diriger dans la capitale. Notre grand fait d’arme a été d’enlever les barrières qui empêchaient les Français de circuler aux abords de la caserne de Reuilly. On a dû courir. Cela avait été un symbole assez fort. Nous avons appris, par la suite, que cette action avait fait beaucoup de bruit à l’état-major allemand.

C’était en 1942. Racontez-nous comment votre petit groupe s’est ensuite mieux structuré ?

Nous nous sommes rapprochés des Jeunesses communistes (JC). Là, ça a été plus structuré. Nous prenions la parole dans les salles de cinéma pendant la séquence des actualités qui précédait la projection du film. Nous appelions le public à rejoindre la Résistance, une fois les lumières éteintes. Nous jetions des tracts de la JC dans la salle. En général, les gens applaudissaient mais c’était risqué. C’est pour cela que nous menions ces actions à trois. Si le premier se dégonflait, c’était au deuxième de se lancer, et ainsi de suite. Avec les JC, nous avions aussi participé à une manifestation boulevard Strasbourg-Saint-Denis. Là encore, c’était dangereux.

Vous avez rencontré le groupe de Missak Manouchian, celui de l’Affiche rouge. Dans quelles conditions ?

Le 20 novembre 1943, c’est l’arrestation. Mon responsable de la JC avait été pris avec Joseph Boczov, l’un des membres de l’équipe des FTP-MOI de Manouchian qu’il hébergeait chez lui. Je n’ai jamais eu affaire à des Allemands, mais uniquement à des Français partisans de la collaboration, les policiers des Brigades spéciales. J’ai été emprisonné avec certains membres du réseau Manouchian pendant une semaine, à la préfecture de police. Missak Manouchian m’a demandé : « Tu es là pour quoi, toi ? » Comme je ne le connaissais pas, j’ai répondu : « Je ne sais pas. Je n’ai que 17 ans. » À ce moment-là, il m’a regardé dans les yeux : « Tu vas t’en sortir. Ils vont te relâcher car ils n’ont rien trouvé contre toi. Dehors, il faudra que tu continues la lutte. » Je me suis efforcé, par la suite, de suivre cette voie.

Avez-vous ensuite participé à la libération du territoire ?

J’ai passé cinq mois à la prison de la Santé, puis à la caserne de Lourcine, boulevard de Port-Royal. Puis, j’ai été placé en liberté surveillée. J’ai dû me cacher hors de l’Île-de-France pour éviter le Service du travail obligatoire (STO), au printemps 1944. Le 6 juin, j’ai repris la route de Paris pour préparer la prise de la ville, flingue au poing. Au cours des combats, fin août, je me faufilais à travers les barricades au volant d’un camion à gazogène. Avenue Claude-Vellefaux, dans le 10e arrondissement, des Allemands nous ont coupé la route et nous ont mis en joue. Mon chef a eu le temps de s’enfuir. Plus lent, je suis sorti du camion, mains en l’air. J'allais recevoir une rafale quand, tout à coup, j’ai entendu des tirs. C’était un groupe de FFI (Forces françaises de l’intérieur) qui venait d’arriver. J’ai juste eu le temps de m’échapper. J’ai pris mes jambes à mon cou. Arrivé au poste de contrôle de la JC, je retrouve mon chef qui me dit, très surpris : « J’allais prévenir tes parents... » On l’avait échappé belle.

L'état d'esprit des résistants a-t-il eu après la guerre un impact sur ceux qui sont devenus bénévoles au Secours populaire ?

La Résistance a forgé une génération de personnes qui ont eu pour objectif, une fois la paix retrouvée, de continuer à améliorer la société. Ils ont ainsi produit un programme de réformes, comprenant notamment la création de la Sécurité sociale. Ils ont joué un rôle très important au sein du Secours populaire : lutter contre les injustices, apporter de l’aide matérielle de base – comme la nourriture, les vêtements, etc. –, mais aussi organiser des sorties culturelles, des vacances, des ateliers d’écriture… Leur esprit continue à souffler. Notre dernière campagne de solidarité destinée à permettre aux enfants de partir en vacances s’intitule « Les jours heureux », du nom du programme établi en 1944 par le Conseil national de la Résistance. Dans le même esprit, nous allons bientôt fêter avec notre mouvement d'enfants Copain du monde les 25 ans de la Convention internationale des droits de l’enfant.

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