Liban : le quotidien de la faim

L’explosion du port de Beyrouth, survenue en août 2020, a mis à genoux le Liban, qui était déjà aux prises avec une crise économique, financière, politique et sanitaire. A présent, plus d’un Libanais sur deux vit sous le seuil de pauvreté. Le Secours populaire et son partenaire DPNA, par la mise en place d’un vaste programme de distributions alimentaires dans les zones de Beyrouth, Saida et Tripoli, tentent de conjurer le spectre de la faim. Bénéficiaires de ce programme, Alya, Zakie, Rafik et Jinan témoignent.

Quatre jeunes volontaires de DPNA lors d'une distribution alimentaire à Beyrouth, dans le quartier de Gemmayzeh. Leurs cartons, de 15 kg chacun, empli de produits de première nécessité, sont ornés des logos de DPNA et du SPF.
Patrick Baz / SPF

Le 23 mars dernier, tandis que les Nations unies annonçaient que le Liban intégrait la funeste liste des pays menacés « de niveaux catastrophiques de famine », les volontaires de l’association DPNA étaient mobilisés par le programme d’aide alimentaire aux familles pauvres déployé avec le soutien du Secours populaire. Ils le sont toujours aujourd’hui, le Secours populaire ayant, le 8 avril, adressé à son partenaire libanais DPNA (Association pour le Développement de l’Homme et de la Nature) un fonds supplémentaire de 100 000 euros, élevant à 230 000 euros l’aide d’urgence débloquée depuis le cri d’alerte de DPNA en février. 

C’est dans un rapport intitulé « Foyers de famine » que l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et le Programme alimentaire mondial (PAM) alertent sur l’insécurité alimentaire croissante au Liban. « L’exacerbation de la pauvreté et du chômage, l’inflation galopante, le Covid-19 et les mesures prises pour contenir sa propagation ont contribué à la détérioration de la sécurité alimentaire pour une proportion grandissante des Libanais et des réfugiés », peut-on y lire. 

Des liens fraternels

L’histoire que nous conte Alya Akkaoui, des millions de Libanais pourraient nous la conter. Pourtant, et il convient de ne surtout jamais l’oublier, son histoire est unique. « Ma famille vit dans un quartier pauvre de Tripoli, El-Mina, dans le nord du Liban, confie cette maman de 3 enfants. Mon mari Ahmad est menuisier mais il ne trouve plus de travail depuis 5 ans maintenant. Alors il s’est mis à vendre du maïs, tout près de la mer, sur la corniche. Il se faisait parfois arrêter par les autorités de El-Mina car il n’a pas de permis. Mon mari a juste une chaise, une table et un petit four où il dispose son maïs pour le vendre ensuite. Ce sont ses seuls biens, et ils ne lui servent plus à rien. » 

En effet, depuis les mesures de confinement décrétées par le gouvernement afin d’endiguer la pandémie, tout le secteur professionnel informel est à l’arrêt – une cohorte de travailleurs précaires se retrouvant sans aucun revenu. « Mon mari ne travaille presque plus. Nous n’avons plus du tout d’argent : comment survivre dans de telles conditions ? », s’interroge, au désespoir, Alya. Elle confie aux volontaires de DPNA : « Aujourd’hui, vous êtes venus nous apporter ce colis alimentaire. La dernière fois, vous nous avez offert des vêtements. Nous espérons que vous pourrez continuer votre travail. Avec vous, nous ressentons des liens fraternels. »

Quelques provisions d’espoir

« Ce que nous vivons, à peu près tous les habitants de Tripoli, et en particulier de notre quartier d’Al-Mina, le vivent. Le chômage a encore augmenté depuis la pandémie… », prolonge Alya. Elle dit malheureusement juste : le niveau de pauvreté du pays est passé de 22 % à 50 % depuis l’apparition du virus. Dans la ville de Saida, à la petite équipe de DPNA qui lui apporte son colis alimentaire et lui demande s’il s’en sort, Rafik Hijazi répond : « Pour acheter la moindre petite chose, il vous faut le planifier et économiser. Tout est devenu si cher. Et mes ressources, tout compris, s’élèvent aujourd’hui à 1 million de livres libanaises par an… (soit à peine 50 € par mois - ndlr) ». L’homme, la petite soixantaine et dont les séquelles d’un grave accident l’obligent à demeurer alité, confie : « Honnêtement, au regard de ma situation personnelle et de la situation de mon pays, il m’est très difficile de survivre et de continuer. Nous perdons espoir en tout. »

DPNA a identifié 150 000 familles pour qui s’alimenter est devenu le seul et incertain objectif de journées irrésolues - pour qui le projet de se nourrir a remplacé tous les rêves. Un quotidien de privations, d’où tout espoir tend à s’évanouir : voici ce qu’entendent les volontaires de DPNA quand, de foyer en foyer, de porte à porte, ils viennent apporter les colis alimentaires aux familles les plus démunies des régions de Saida, Beyrouth et Tripoli. « L’action du Secours populaire et de DPNA a pour objectif de donner de l’espoir », avançait, lors d’une conférence de presse le 8 avril, la secrétaire générale du PF, Henriette Steinberg. Pour 100 € (la valeur des produits contenus dans un colis alimentaire), avance DPNA, on peut aider chacune de ces familles à s’alimenter pendant un mois. C’est ceci que contiennent les paquets remis aux familles libanaises les plus en difficulté : quelques provisions d’espoir. 

Liban le quotidien de la faim

Les volontaires de DPNA remettent à un couple âgé du quartier de Gemmayzeh à Beyrouth de la nourriture qui leur permettra de s'alimenter durant un mois.

L’objectif est de survivre

« Du lait, du sucre, de l’huile, du sel, du riz, des lentilles, de la farine, des pâtes…, énumère Jinan Karam, qui vit à Beyrouth et partage un appartement, dans le quartier d’Achrafieh, avec son frère et sa sœur. Dans ce carton que nous a apporté DPNA, il y a des choses essentielles pour nous. Cette quantité, cela nous permettra de nous alimenter jusqu’à la fin du mois. Et cela nous permet aussi d’acheter un peu de viande ou du poulet, une fois par semaine ; pas plus, car cela est devenu très cher. » 

La petite soixantaine, Jinan se remet à peine de ses blessures subies en août dernier, lors de l’explosion du port de Beyrouth. C’est alors qu’elle rencontra les jeunes volontaires de DPNA, qui sillonnaient les quartiers de Beyrouth dès le lendemain de la catastrophe pour réparer les logements et soutenir les sinistrés. « Ces jeunes gens sont venus nous voir et nous ont aidés à réparer ce qui était cassé dans l’appartement, se souvient Jinan. Ils ont été si gentils. Ils sont toujours à nos côtés et, à travers eux, nous savons que le peuple français nous soutient aussi. » Un toit sur la tête hier, de quoi mettre dans son assiette aujourd’hui : pour plus de la moitié des Libanais, l’objectif est de survivre.

La détresse des réfugiés

« Je dois avouer que nous ne sommes plus capables de subvenir aux besoins de notre foyer. Mon mari, qui est ouvrier, ne trouve plus de travail et est au chômage. Nous avons peur du lendemain. Nous souffrons bel et bien. » Zakie Haj Nabou a cinq enfants et le peu dont la famille a besoin pour vivre, c’est à présent DPNA qui y pourvoit. Une main posée sur le carton de denrées orné de la main ailée du SPF et de la rose éclose de DPNA, la jeune maman résume : « Il n’y a que les volontaires de DPNA pour nous soutenir et nous aider ; dans chaque coup dur, nous les avons trouvés à nos côtés. » 

Zakie et sa famille sont des syriens réfugiés à Beyrouth. La situation des réfugiés syriens au Liban est catastrophique : les parents ne trouvent plus de travail et les enfants ne vont plus à l’école. « Les dernières statistiques montrent que 90% des réfugiés syriens sont sous le seuil de pauvreté et 50% d’entre eux souffrent d’insécurité alimentaire », expose Maurice Saadé, représentant de la FAO au Liban. « Ces réfugiés dépendent entièrement de l’assistance humanitaire, d’autant que leurs chances de trouver un emploi se sont amenuisées en raison de la crise économique », ajoute-t-il.

Ne pas céder au découragement ou à l’indifférence

Saida, Beyrouth, Tripoli… Les colis alimentaires qui passent de mains en mains symbolisent la souffrance d’un peuple en même temps que la solidarité qui continue d’y être à l’œuvre. Ils sont les armes des combattants pacifiques de DPNA, des graines d’espoir semées par cette petite armée déterminée, que les bénévoles et les donateurs du Secours populaire, épaulés de quelques personnalités dont le musicien Ibrahim Maalouf, soutiennent par-delà les frontières. Alya Akkaoui lâche dans un souffle : « Nous sommes dans une situation intenable : si nous ne gagnons plus d’argent, alors nous ne pouvons plus vivre. Parfois, j’ai l’impression que j’étouffe, que je ne peux plus respirer. J’ai si peur qu’un jour, nous ne puissions plus nourrir nos enfants… Je crois qu’il n’y a rien de plus dur en ce monde que de ne pas pouvoir donner à manger à ses enfants. »

Bien-sûr, l’action du Secours populaire et de son partenaire DPNA ne peuvent rien résoudre de la crise profonde qui frappe le peuple libanais. Mais apporter une solidarité chaleureuse et fraternelle aux familles affligées, faire vivre les valeurs humanistes, ne pas céder au découragement ou à l’indifférence, cela demeure possible. Aider des hommes, des femmes et des enfants à continuer de vivre dignement, espérer malgré tout et se tenir debout, cela demeure possible.  

« La solidarité ne règle pas tout, mais pour celles et ceux qui la reçoivent, elle est irremplaçable », aimait à répéter Julien Lauprêtre, président du Secours populaire disparu en 2019. Pour les familles de Alya, de Zakie, de Rafik et de Jinan, pour toutes les familles aidées par DPNA, la solidarité qui leur est apportée est irremplaçable. « L’avenir est bien sombre, lâche Alya. Nous ne parvenons même plus à distinguer la moindre petite trouée de lumière. Tout est bouché, tout est recouvert autour de nous. Mais il y a DPNA, qui nous donne l’espoir de pouvoir survivre quelques jours de plus… »

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Alya Akkaoui devant sa maison à Tripoli, dans le quartier de El-Mina, avec son mari Ahmad et ses enfants Razane, Adam et Naya.

 


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« Je dois avouer que nous ne sommes plus capables de subvenir aux besoins de notre foyer. Mon mari, qui est ouvrier, ne trouve plus de travail et est au chômage. Nous avons peur du lendemain. Nous souffrons bel et bien. »

Zakie Haj Nabou, Beyrouth

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« Honnêtement, au regard de ma situation personnelle et de la situation de mon pays, il m’est très difficile de survivre et de continuer. Nous perdons espoir en tout. »

Rafik Hijazi, Saida

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« Il n'y a rien de plus dur en ce monde que de ne pas pouvoir nourrir ses enfants. L'avenir est bien sombre. Mais il y a DPNA, qui nous donne l’espoir de pouvoir survivre quelques jours de plus…  »

Alya Akkaoui, Tripoli

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