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Accès aux vacances : témoignage de Sylvie

 

Laetitia, au RSA, profite enfin d'un séjour avec ses enfants

 

Interview de Jean Le Cam

 

Michel, médecin bénévole au Secours populaire

Cathy a hébergé Adam, demandeur d'asile, pendant le confinement. Au total, ils ont passé dix mois ensemble.

 

Cathy et Adam ont publié un livre sur leur confinement en commun

 

Témoignage de Dominique à Saint-Malo

 

Baromètre IPSOS / Secours populaire 2021

Pour la 15ème année consécutive, Ipsos et le Secours populaire dévoilent les résultats du Baromètre de la pauvreté, dans un contexte de rentrée et alors que l’inquiétude face au variant Delta vient ternir un horizon qui semblait enfin s’éclaircir grâce à l’action combinée de la montée en puissance de la vaccination et de la reprise de l’activité. Mais quand bien même la croissance ne serait pas remise en cause, de nombreux économistes alertent sur les dangers d’une « reprise en K » avec certains secteurs, certaines entreprises et certaines parties de la population qui prospèrent tandis que d’autres s’enfoncent.

Aujourd’hui en France, plus de 9 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté. Leur quotidien est fait d’impossibles choix et renoncements que le Secours populaire a voulu mettre en lumière : 64% des Français sous le seuil de pauvreté interrogés dans cette enquête expliquent qu’il leur arrive régulièrement de ne plus savoir sur quelles dépenses faire des compromis, car ils ont déjà réduit tout ce qui pouvait l’être. Quand on est parent, cela veut dire se priver régulièrement, y compris de nourriture, pour ses enfants (62%), sans parler des vacances, loisirs ou même coiffeur qui sont inaccessibles.

Vivre sous le seuil de pauvreté, c’est aussi faire face à l’angoisse récurrente de ce qui risque de vous faire basculer : une dépense imprévue même modeste qu’il serait impossible d’assumer.

Or en cas de coup dur, ils ne sont pas sûrs de pouvoir bénéficier d’un soutien. Un tiers craint régulièrement de perdre son logement et, en cas de nécessité absolue seulement, un sur deux est certain qu’il pourrait disposer d’un endroit où se loger ou d’une aide alimentaire et une minorité d’un soutien financier (41%) ou matériel (41%).

Or pour tenir et croire en des jours meilleurs, il faut savoir qu’on pourra bénéficier d’un coup de pouce en cas de besoin : de sa famille, de ses amis, mais aussi de la société dans son ensemble. Les Français ont heureusement majoritairement envie d’agir : 65% sont prêts à s’impliquer personnellement pour aider les personnes en situation de pauvreté. Prenons-les au mot.

Amandine Lama, directrice d’études chez Ipsos.

Pierrette : "Une journée magnifique qui nous fait oublier nos soucis."

Il y a les chiffres, vous venez de les entendre, ils sont incontournables. Et dans une société qui détourne trop souvent son regard, de la pauvreté, il est essentiel qu’ils le soient.

Mais, derrière ces chiffres, il y a des êtres humains : des adultes, des enfants qui subissent, jour après jour, les conséquences de la pauvreté. Des conséquences qui affectent leurs corps, et on le reconnaît volontiers ; mais qui affectent aussi –et on préfère en général, l’ignorer- leur psychisme.

Et c’est la gravité des conséquences qu’ont la pauvreté, et la précarité sur le psychisme de ceux qu’elle touche, que je voudrais souligner.

Ces conséquences, on les réduit en effet, le plus souvent, à de « simples » angoisses du lendemain, et au stress que ces angoisses, accumulées, finiraient par générer.

Or, c’est autrement plus grave.

Parce que le fonctionnement du psychisme obéit, comme celui du corps, à des lois ; et que le psychisme d’un être humain a, tout comme son corps, un besoin –vital- d’un certain nombre de choses, dont la pauvreté le prive.

-Un être humain peut supporter sans trop de dommages, pendant un certain temps, un certain degré d’insécurité. Mais il n’est pas « équipé psychologiquement » pour vivre, en permanence, dans une totale insécurité.  Or être pauvre c’est vivre dans l’insécurité, tout le temps, et pour tout : pourrais-je demain acheter de la nourriture, des chaussures pour mes enfants, payer telle facture, mon loyer ?

Et c’est de plus, au-delà de ces angoisses de chaque moment du quotidien, vivre au bord d’un gouffre. Avec, parce que l’on n’est pas sûr que l’on pourrait en sortir, l’angoisse permanente d’y tomber : le gouffre de la précarité.

Une précarité dont la porte d’entrée on le sait, est la perte du lieu qui est pour tout être, petit ou grand, un abri psychologiquement essentiel : son logement.

Or, nous l’avons entendu : 32% des français peinent aujourd’hui à payer leur loyer, ou leur emprunt.

-Un être humain peut supporter que ses désirs ne soient pas tous réalisés, et il peut accepter, même s’il en souffre, de renoncer à bien des plaisirs.

Mais il ne peut pas vivre, en permanence, une vie dans laquelle le désir et le plaisir sont bannis. Or, quand la satisfaction des besoins vitaux elle-même n’est pas sûre, le désir et le plaisir sont des luxes auxquels on ne peut plus prétendre.

Les 30% des français qui, actuellement, ne peuvent pas se procurer de quoi faire, avec une alimentation saine, trois repas par jour, sont donc exclus du désir, comme du plaisir. Privés, dans tous les domaines, de la possibilité de choisir (ce qu’ils auraient envie de manger, ou de porter comme vêtement) ils se voient en effet privés, par là même, du désir qui aurait présidé à leur choix, et du plaisir qu’ils auraient eu à réaliser ce désir.

-Un être humain peut supporter que l’avenir qui s’offre à lui ne soit pas aussi idéal qu’il l’aurait rêvé, et même qu’il ne soit pas sans risques. Mais il ne peut pas vivre une vie dans laquelle non seulement il n’y a plus de place pour l’espoir, mais sur laquelle plane, en permanence, la menace que demain puisse être synonyme « d’encore pire ». Soit parce que la moindre dépense imprévue peut mettre à mal l’organisation financière. Soit parce que, faute d’une mutuelle, on ne pourra pas se soigner.

Être pauvre, vous le voyez, ce n’est donc pas seulement vivre dans plus de stress que le reste de la population. C’est subir une suite ininterrompue de privations. Aussi graves pour l’équilibre psychique d’un être que le serait, pour celui de son corps, le fait de devoir vivre en ayant, en permanence, les jambes ou les bras entravés par des chaines.

Mais c’est aussi vivre habité par une intruse qui casse l’image que l’on a de soi-même, une intruse qui a pour nom : la honte. Une honte évidemment injustifiée mais tenace parce que, otage de la pauvreté, ou de la précarité, on s’accuse toujours –alors que l’on n’y est pour rien- de ne pas s’en sortir mieux. Et qui peut conduire pour cacher, comme une maladie honteuse, ses difficultés, à s’isoler, et à s’exclure.

La pauvreté, la précarité, pèsent donc lourdement sur les adultes mais elle pèse aussi sur les enfants et d’autant plus gravement qu’elle hypothèque leur construction.

-Elles pèsent sur leur épanouissement car, quel que soit l’amour que leurs parents leur portent, les enfants sont traversés, inconsciemment, par leurs angoisses, qu’ils perçoivent toujours. Et qui sont d’autant plus perturbantes pour eux que, leurs parents préférant souvent (pensant ainsi les protéger) ne pas leur en parler, ils sont dans l’impossibilité de les comprendre.

-Elles pèsent sur l’image qu’ils construisent d’eux-mêmes, parce qu’ils la construisent en s’appuyant sur celle que leurs parents ont d’eux-mêmes ; et que leurs parents se dévalorisent.

-Elles faussent leur rapport aux limites : accepter qu’il ne puisse pas tout avoir, est pour un enfant, structurant. Devoir accepter de ne jamais rien avoir est une école, destructrice, de la soumission à une privation injuste.

-Elles faussent la vision qu’ils ont du monde, et de l’État qui leur apparaît souvent comme un tyran injuste qui donne aux uns, et pas aux autres. Et, faute d’une éducation politique, de plus en plus absente aujourd’hui, cette interprétation de la situation est évidemment un facteur de violence.

De toutes ces souffrances d’ordre psychique, qui concernent pourtant des millions de gens, on entend rarement parler. Et il serait temps que cela change car elles n’ont rien de définitif. Pour ces adultes, pour ces enfants en détresse, tout peut changer. Si on les aide, par une aide matérielle, à passer de la survie à laquelle ils ont été jusque-là condamnés, à la vie.

Et surtout si on leur permet, par la présence, le regard, la parole, qui accompagneront cette aide, de retrouver, avec leur dignité, une image valorisée d’eux-mêmes.

À tout cela, le Secours Populaire s’emploie, depuis longtemps et, dans cette période où le covid menace la vie matérielle de tant de familles, il a plus que jamais besoin du soutien de tous.

Et, à ce propos, il y a une chose que je voudrais, de ma place de psychanalyste, ajouter. C’est qu’aujourd’hui, secoués par la pandémie, les menaces de mort qu’elle a fait peser, la violence des confinements, les doutes quant à l’avenir, les français, même quand leur situation matérielle est à peu près stable, vont mal. Beaucoup se sentent désorientés, écrasés, sans forces.

Or s’inscrire, par un don, dans une démarche de solidarité, c’est sortir du sentiment d’écrasement, et d’impuissance, pour s’inscrire dans une logique de remise en marche de la vie. De remise en marche de la vie de ceux que l’on va aider par ce don, bien sûr ; mais aussi de la sienne.

Donner, ce n’est pas seulement donner aux autres, c’est aussi se faire, à soi-même, un don : celui d’une volonté retrouvée de « s’en sortir », et d’une capacité de combat ; celui de l’espoir.

Je souhaite, pour ma part, que beaucoup de gens l’entendent.

 

CLAUDE HALMOS

Auteur de : « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? (faire face à la crise, et résister) », Le livre de poche

Claude Halmos, marraine de la campagne Pauvreté / Précarité du Secours populaire

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