Précarité énergétique, le débat [Archivé]

Dans sa dernière enquête, l'Insee montre que 22 % des familles connaissent la précarité énergétique. Bruno Léchevin, président de l'Ademe, et François Bafoil, chercheur à Sciences Po débattent de ce sujet dans les pages du magazine du Secours populaire français, Convergence (janvier-février 2015).

La précarité énergétique est au cœur de toutes les préoccupations pour les personnes accueillies au Secours populaire qui consacrent une part de leur budget toujours plus importante aux dépenses énergétiques.
Jean-François Leray

Il faut aider les ménages à payer leurs factures

Près de cinq millions de foyers sont concernés par la précarité énergétique, ce qui représente plus de 11 millions de nos concitoyens. Et la situation se dégrade, d'une part, sous l'effet, de la diffusion de la crise économique à un cercle toujours plus large de personnes et, d'autre part, en raison de la hausse des tarifs de l'électricité, du gaz et du fioul.

Photo : ADEME
Bruno Lechevin,
président de l'Agence de l'environnement
et de la maîtrise de l'énergie (Ademe)

"Tarifs sociaux, trêve hivernale pour les coupures de gaz et d’électricité... Avec l’aide des chercheurs et des associations, la population et les pouvoirs publics commencent à prendre véritablement conscience de l’ampleur de la précarité énergétique. Dans son premier rapport*, publié à l’automne dernier, l’Observatoire national de la précarité énergétique estimait que 5 millions de foyers, sur un total de 25 millions, étaient concernés. Cela représente plus de 11 millions de nos concitoyens. Selon toute vraisemblance, la situation se dégrade sous l’effet, d’une part, de la diffusion de la crise économique à un cercle toujours plus large de personnes et, d’autre part, de la hausse des tarifs du gaz, de l’électricité, du fioul, etc. L’Observatoire – au sein duquel l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME) joue un rôle important – distingue un premier groupe de ménages à faibles revenus, qui consacre plus de 10 % de ses revenus à ses dépenses d’énergie. Cette population est plutôt âgée, vivant en milieu rural et propriétaire. La précarité énergétique est caractérisée ici par la mauvaise isolation du logement. Il faut y ajouter un second groupe de foyers, plus souvent urbains, jeunes et locataires dans le parc social. Ces ménages déclarent même souffrir du froid, soit à cause d’une installation de chauffage insuffisante, soit parce qu'ils limitent volontairement leur consommation d’énergie pour viser un objectif : limiter le montant de leurs factures.

La précarité énergétique est sans doute plus importante encore, car nous ne mesurons pas avec une précision suffisante le nombre de familles qui se privent de chauffage, ni le nombre de personnes dépendantes de leur voiture – et donc du prix des carburants – pour aller travailler, se rendre aux guichets des administrations, etc., parce qu’elles vivent dans des zones rurales où les transports en commun font particulièrement défaut.

Chèque-énergie et rénovation du logement sont nécessaires

Il y a urgence à aider les plus démunis à payer leurs factures de chauffage. Tout comme l’Observatoire, l’ADEME recommande l’entrée en vigueur rapide du « chèque-énergie » qui a été voté par les députés dans le cadre du projet de loi sur la transition énergétique**. Celui-ci aidera au paiement des factures quelle que soit l’énergie utilisée, contrairement aux tarifs sociaux qui ne concernent que le gaz et l’électricité. En outre, les travaux de rénovation sont très souvent nécessaires pour augmenter le confort des familles, tout en diminuant le montant de leurs factures. Ce volet de la lutte contre la précarité énergétique est d’autant plus important que les prix des combustibles devraient à terme continuer à augmenter en raison, notamment, de l’épuisement des énergies fossiles et du vieillissement des centrales nucléaires. C’est pourquoi il faut impérativement que les pouvoirs publics maintiennent au-delà de 2015 les dispositifs de soutien à la rénovation énergétique et qu'ils y affectent les moyens budgétaires nécessaires."


La libéralisation n'a pas fait baisser les prix

Avec une longueur d'avance sur la France, le Royaume-Uni a été le premier à prendre des mesures pour aider les ménages à payer leurs factures d'énergie et à rénover leur habitat.

François Bafoil, directeur de recherche au CERI-Sciences Po

"À travers l’exemple de cinq pays européens***, l’étude menée avec mes collègues****, en partenariat avec la direction recherche et développement d’EDF, montre qu’il n’existe pas de définition précise de la précarité énergétique des ménages en Europe. Logiquement, aucune action commune, à l’échelle européenne, ne peut être menée contre ce phénomène qui englobe la situation sociale, le poids des dépenses d’énergie, la privation de chauffage ou la mauvaise isolation du logement. Cette précarité s’est pourtant accrue et développée, au point d'affecter, en plus des catégories populaires, des foyers de la classe moyenne.

La prise de conscience est très inégale d’un pays à l’autre. Pionnier, le Royaume-Uni a pris, avec une longueur d'avance sur la France, des mesures pour aider les ménages à payer leurs factures et à rénover leur habitat. En Allemagne, les ONG montrent que de plus en plus de familles se privent pour acquitter leurs factures d’énergie, en dépit de la prise en compte partielle des dépenses de chauffage par les aides sociales. Mais, pour certains de ces pays, la précarité énergétique semble ne pas exister. Ce fut ainsi le cas en Pologne : alors que le secteur de l’énergie a été privatisé, aucune subvention publique n’est venue alléger les factures de gaz et de l’électricité des ménages. En janvier 2014, cependant, un dispositif d’aide pour les ménages dits vulnérables est entré en vigueur. En Hongrie, confrontées à cette situation (factures élevées, revenus faibles), les familles ont obtenu qu’une loi impose aux producteurs privés d’énergie une baisse de 25 % de leurs prix en 2013.

Quelles relations entre libéralisation et précarité énergétique ?

On ne peut pas établir de lien de causalité entre libéralisation et précarité énergétique. Mais il faut comprendre les bouleversements provoqués par la privatisation des producteurs de gaz et d’électricité – dans l’ouest de l’Europe, à partir des années 1990, et dans l’Est plus récemment. Si la précarité énergétique a toujours existé, elle comporte des éléments indépendants des prix de l’énergie, comme la qualité du logement ou les conséquences de la crise qui fragilise de larges pans de la société. En revanche, la libéralisation du marché et la transformation d’entreprises de service public en groupes cotés en Bourse – comme en France – ont favorisé la croissance de la précarité énergétique. La libéralisation, en effet, n’a pas fait baisser les prix. Ceux-ci ont ainsi augmenté sous le coup de la hausse des cours mondiaux de l’énergie, des coûts de production dans un contexte de transition énergétique et des taxes appliquées au secteur."

* Le premier rapport de l’ONPE, paru en septembre 2014, est consultable sur le site www.onpe.org
** Ce projet de loi doit être examiné au Sénat, en séance publique, en février 2015.
*** L’Allemagne, la France, la Hongrie, la Pologne et le Royaume-Uni.
**** Accès à l’énergie en Europe. Les précaires invisibles, François Bafoil, Ferenc Fodor, Dominique Le Roux, Amélie Bonnet et Rachel Guyet , Presses de Sciences Po, 2014, 300 p., 23 euros.

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