Séjour à Venise : le voyage des premières fois

Une quarantaine de personnes aidées par le Secours populaire dans le Nord ont profité d’un séjour d’exception dans la région de Venise, début novembre. De quoi mettre à distance, pour un moment, les ravages de la crise et de la précarité.

Refka, ses deux ados, et une quarantaine de personnes aidées par le Secours populaire du Nord ont découvert pendant 5 jours Venise et sa région. Un voyage exceptionnel.
Jean-Marie Rayapen

« C’est un peu notre voyage de noces… 18 ans après notre mariage. C’est formidable ! », racontent avec un grand sourire Olivier et Hélène, la quarantaine, en embarquant dans le vaporetto qui va – une dernière fois – les faire naviguer sur le ‘‘Canal Grande’’, principal axe de navigation à travers Venise. Le couple a toujours eu des revenus trop justes pour partir en vacances. A fortiori, lorsque la famille s’est agrandie. « Avec les enfants, impossible de partir », confie Olivier. Ces derniers sont désormais grands, mais Olivier s’est fait licencier lors du premier confinement, au printemps 2020, par le groupe de logistique de taille mondiale qui l’employait. Sa femme, employée, s’est elle-aussi retrouvée au chômage : « Jamais nous n’aurions pu partir quatre jours ici par nos propres moyens. On recharge à fond les batteries. On est au top pour affronter le quotidien quand on rentrera chez nous », se réjouit Hélène.

Le couple enjoué participe à un voyage exceptionnel (*) qui a été organisé pour une quarantaine de personnes privées de vacances. Au chômage, vivant de petits salaires ou de petites retraites, luttant contre la précarité, elles sont toutes aidées par le Secours populaire des communes de l’ancien pays minier (Roubaix, Lomme, Douais, Villeneuve-d’Ascq, Condé-sur-l’Escaut, Raismes...). « Nous leur avons proposé un voyage extraordinaire parce que nous voulions les emmener vers quelque chose qui fait rêver, de valorisant et de totalement hors de portée », explique Marie-Laure Bigotte, secrétaire départementale à la fédération du Nord du Secours populaire et organisatrice du séjour.

Une très forte privation de vacances

La privation de vacances a sans doute atteint un record avec la crise économique née de la pandémie du Covid-19. En septembre dernier, le baromètre Ipsos / Secours populaire avait révélé en 2021 que « 40 % des Français rencontrent un peu ou beaucoup de difficultés financières pour partir en vacances ». Au mois de juin précédent, le Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie (Crédoc) avait publié une étude montrant un niveau historiquement bas de départ des Français pour un séjour d’au moins 4 nuits hors de leur domicile de seulement 42 % en 2021, contre 62 % avant la crise.

Les vacanciers en ont pris plein les yeux avec une balade sur la place Saint-Marc le mardi 3 novembre. Le lendemain, excursion jusqu’à l’île de Murano puis une visite guidée, encore plus au nord, de l’île de Burano célèbre pour le travail de ses dentelières. Le groupe a enchaîné le 5 novembre avec la visite de Padoue puis de Vérone, avec ses arènes romaines, son centre-ville Renaissance et le fameux balcon, qui selon la légende serait celui de Juliette, l’héroïne de Shakespeare. Sandrine rêvait depuis longtemps de venir à Venise. « J’ai souvent vu des images à la télévision, mais j’avais fait une croix dessus ».

Sandrine se promène en famille dans les rues bariolées de Burano. Elle n'avait pas pris de vacances depuis des années ; n'était jamais partie avec sa famille et n'était jamais sortie de France, pour ainsi dire.

Sandrine se promène en famille dans les rues bariolées de Burano. Elle n'avait pas pris de vacances depuis des années ; n'était jamais partie avec sa famille et n'était jamais sortie de France, pour ainsi dire.


Durant la promenade en gondole sur les canaux de la « sérénissime », dans la basilique de Saint-Antoine de Padoue, qui allie sa façade romande du XIIIe siècle à cinq énormes coupoles byzantines, ou dans le centre-ville Renaissance de Vérone, c’est toujours elle qui prend le plus de photos. « On se fait plein de souvenirs. » C’est, pour elle, le voyage des premières fois : « Première fois que je sors de France, en dehors de la Belgique qui est à côté de chez moi ; première fois que vois Venise ; première fois que je fête mon anniversaire dans un pays étranger. »

Son mari Christophe et trois de leurs enfants – la petite Maéva, Alysée et Mélissa – sont aussi du voyage. Une autre première pour cette famille qui vit avec le seul salaire de Sandrine depuis que Christophe ne peut plus porter les lourdes charges de régleur / ajusteur sur machines industrielles. « J’en faisais tourner cinq en même temps », dit-il fièrement. « Je ne suis jamais allée en vacances. Nous donnons la priorité à nos enfants. La dernière fois qu’ils sont partis, mon mari les a accompagnés », racontait dans une interview à Brut, il y a un mois, cette employée qui travaille dans le nettoyage de bureaux. Nora Chiheb, numéro deux du Secours populaire à Roubaix, a insisté auprès de son employeur pour que Sandrine puisse participer à ce séjour malgré son arrivée très récente dans l’entreprise.

Michèle profite de chaque instant avec ses enfants

Pour Michèle aussi, c’est le voyage des grandes premières : « Première fois qu’on prend le car ; première fois qu’on voyage en groupe », dit-elle le dernier jour, alors qu’elle déguste une pizza fraîche dans un restaurant, quai Santo Spirito. Sa fille Wassila, 12 ans, réagit immédiatement : « C’est génial le voyage en groupe. On se lie avec plein de gens de son âge ! » Très sociable, elle s’est immédiatement découvert des affinités avec d’autres ados. Ayant réchappée il y a une dizaine d’années à un cancer, Michèle profite de chaque instant avec sa fille et son frère Redouane, 15 ans.

Ce qu’elle apprécie le plus ? Prendre tous les trois le petit-déjeuner et partager toute la journée toutes les découvertes, les émotions, les surprises du séjour avec eux. « A la maison, je n’ai pas le temps. Il y a toujours des tâches à accomplir et finalement on ne se voit que le soir », souffle-t-elle en quittant un atelier de fabrication de masques, appelé La Bauta. Elle vient de reprendre un emploi à temps partiel et, avec son petit salaire, doit sans cesse multiplier les astuces pour rester dans son budget (faire des économies en coupant le gaz du four pour laisser cuire le plat du dimanche ; rappeler à ses enfants qu’il faut économiser l’eau au moment de la douche…).

« Je n’ai pas de dettes, ni de découvert. » Résultat de sa gestion ultra serrée, Michèle a acheté un petit masque mi-soleil mi-lune, à l’issue de la démonstration d’Armando, le propriétaire de l’échoppe. Ce dernier a reçu le groupe pour lui montrer les merveilles qu’il expose en lui expliquant ses techniques artisanales. Il a même insisté sur « l’utilisation des masques durant le carnaval, en février, qui a longtemps servi aux Vénitiens pour ironiser sur l’aristocratie, le doge et l’Eglise sans craindre de représailles ». Ce temps de fête, où chacun était anonyme grâce aux masques, permettait aux habitants de la cité d’abattre momentanément les « barrières sociales » et d’imaginer un avenir où les hiérarchies seraient bouleversées.

Les personnes invitées par le Secours populaire sont marquées par la crise, les privations de toutes sortes et aussi souvent par un corps abîmé (cancers, charges lourdes au travail, etc.). Leurs faibles revenus ont souvent été affectés par la crise, comme 45 % des Français et même 58 % des personnes vivant sous le seuil de pauvreté depuis le premier confinement, selon le baromètre Ipsos / Secours populaire publié début septembre. Dans une ville comme Roubaix, les nouveaux pauvres se sont tournés massivement vers les associations. Résultat, le nombre de familles aidées sur place par le Secours populaire est passé de 6 000 à 8 000. « Nous venons désormais en aide à un quart de la population », met en perspective Nora Chehib. L’association les aide sur de nombreux plans, pas seulement alimentaire. Elle organise tout au long de l’année des séjours touristiques pour les aider à mettre de côté la pression du quotidien.

"Mes dépenses dépassent le Smic que je gagne"

A cela s’ajoute l’envolée des prix qui focalise l’attention de tous depuis cet été. « Avec ce que coûte la nourriture, le gaz, l’électricité et l’essence pour ma petite voiture, je n’y arrive pas », alerte Refka, très élégante avec son foulard dans les cheveux. Elle vient d’arriver, comme tout le groupe, sur l’île de Murano, au nord de la lagune qui entoure la cité des doges. Direction, la chaleur d’un atelier d’un maître verrier. En quelques minutes, ce dernier crée une carafe transparente et fragile en bombant la pâte de verre avec son souffle, qui passe à travers de la traditionnelle canne en métal de sa profession, et en façonnant les courbes et le bec verseur avec une grosse pince.

« C’est vraiment beau », soupire la médiatrice sociale, alors que trois fours rougeoient à l’arrière-plan. Elle a oublié ses comptes, très détaillés, faits le mois dernier. Le verdict était inquiétant : « Mes dépenses ont légèrement dépassé le Smic que je gagne alors que je n’ai fait strictement aucun extra. Heureusement, je perçois des allocations familiales mais je devrais pouvoir vivre de mon travail. » Il sera toujours temps, au moment du retour, d’y repenser et de replonger dans les tracasseries de son divorce. Pour le moment, la jeune femme déguste les moments partagés avec ses deux filles – Lina et Dina, 11 et 8 ans – et son fils Iyad, 5 ans : « On profite, on rigole, c’est merveilleux ! »

Visite de la place Saint-Marc, déjeuners au restaurant, balade en gondoles, promenades le long des canaux, les vacanciers ont aussi été accueillis par Armando qui leur a expliqué ce que représentent les masques et le carnaval à Venise.

Visite de la place Saint-Marc, déjeuners au restaurant, balade en gondoles, promenades le long des canaux, les vacanciers ont aussi été accueillis par Armando qui leur a expliqué ce que représentent les masques et le carnaval à Venise.


Le vaporetto, qui cette fois les ramène à Venise, passe à côté de bancs de sable recouverts de quelques herbes marines. Voilà à quoi ressemble la lagune la plus célèbre du monde si les populations locales n’avaient pas collaboré pour édifier la cité et ses palais. « Maman, c’est la belle vie ici ! On ne pourrait pas rester un peu plus ? », lance le petit Iyad à sa mère, alors que le soleil de novembre embrase l’horizon.

(*) Le séjour a bénéficié du soutien des cars Fache, de l’agence de voyage Korsaï et La Redoute.

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