À Lyon, bâtir la solidarité avec les mineurs étrangers isolés

« Qui peut se présenter en quelques mots ? » Dos au tableau, Blandine, ex-directrice d’école à la retraite, se tient au milieu des tables, disposées en demi-cercle, dans la salle de classe organisée à l’étage de la permanence pour mineurs étrangers isolés. Le bras en l’air, elle exécute avec grâce une demi-fente. Pour captiver l’attention de sa trentaine d’élèves, elle chorégraphie ses cours de français.

Constance est bénévole à la permanence de Lyon pour les mineurs étrangers isolés

Auteur

Jean-Marie Rayapen

Autour d’elle, Arsène vient d’Albanie, Fatoumata de Guinée, leurs copains viennent d’Afghanistan, d’Égypte ou d’Angola. Tous sont très attentifs, répètent les mots nouveaux, répondent aux questions. Tous aident leurs voisins quand ceux-ci n’arrivent pas à lire un mot ou à répéter celui que Blandine vient de prononcer. Victory, une nigériane de 17 ans, est la plus active dans ce rôle. Elle ne parlait qu’en anglais, cinq mois plus tôt. « Ils sont si enthousiastes et se sentent si responsables de leurs voisins. Je suis toujours émerveillé », relève le très bienveillant John, qui intervient comme professeur assistant. L’entraide est permanente. Encore aidé par le Secours populaire, Ousman, 19 ans, suit une formation de peintre en bâtiment, « le métier de [son] grand-père ». Cela ne l’empêche pas de venir toutes les semaines pour faire l’interprète auprès des jeunes non-francophones. 

Un parcours et un exil traumatisant

La plupart sont mineurs. Ils ont tous quitté leur pays parce que celui-ci ne leur offrait pas d’avenir et souvent pas d’accès à l’école. Ils sont arrivés à Lyon au terme d’un périple dangereux. En cours de route, que ce soit en Lybie ou ailleurs, ils ont subi de graves abus, ont été victimes de torture, mis en prison, abusés par les passeurs, contraints au travail forcé, parfois violés. Beaucoup restent traumatisés par la traversée terrifiante de la Méditerranée sur des embarcations de fortune.

Comme Isabelle, les bénévoles tissent des liens forts avec ces adolescents totalement démunis.

Comme Isabelle, les bénévoles tissent des liens forts avec ces adolescents totalement démunis.

 

La plupart ont enduré la rue, le froid et connaissent encore la peur. « Les cauchemars m’empêchent de dormir. Quand ils reviennent le jour, j’ai des absences », indique Ibrahima, guinéen de 18 ans. Il s’abrite avec 400 jeunes dans l’ancien collège Maurice Scève, transformé en squat. Là-bas, les riverains de la Croix-Rousse les aident à assurer leur quotidien, apportant de la nourriture, participant aux travaux et rencontrant les pouvoirs publics. « Nous faisons beaucoup de réunions », assure Yady, un jeune majeur qui y vit, tout en suivant des cours à Science Po et à Lyon II.

L'action nécessaire des associations

Tout mineur isolé devrait être mis à l’abri par l’Aide sociale à l’enfance. L’institution en accueille 41 000, dans des conditions très variables, mais encore faut-il qu’ils soient reconnus mineurs. Très sévère, la procédure déborde souvent du cadre prévu par les textes internationaux (INED, 2018)… En attendant le terme de celle-ci, éventuellement la fin du recours judiciaire qu’ils peuvent entamer en cas de refus ou s’ils ont été déboutés, les jeunes sont livrés à eux-mêmes. Ils sont plusieurs dizaines de  milliers dans ce cas.

Près de 400 mineurs vivent dans l'ancien collège Maurice Scève, de la Croix-Rousse. Ils sont aidés par les riverains et des associations.

Près de 400 mineurs vivent dans l'ancien collège Maurice Scève, de la Croix-Rousse. Ils sont aidés par les riverains et des associations.

 

C’est pour cela que les bénévoles du Secours populaire ont ouvert à Lyon une permanence qui leur est dédiée, offrant des cours de français mais aussi d’histoire et d’informatique, de l’aide alimentaire, l’orientation vers le restaurant municipal, des vêtements, des sorties culturelles, un suivi administratif. Et plus encore. « Au début, ils m’appellent ‘‘madame’’. Lorsque, nous avons tissé des liens, ça devient spontanément ‘‘maman’’ », raconte Isabelle, la responsable adjointe, qui s’implique énormément, comme toute l’équipe.

Les mineurs deviennent eux-mêmes des bénévoles

Lorsqu’ils deviennent majeurs, qu’ils obtiennent des papiers, des formations, dans le BTP par exemple ou en boulangerie, les jeunes continuent néanmoins de venir à la permanence. « Nous savons ce que c’est et nous ne pouvons pas laisser les autres jeunes dans cet état. Nous aussi nous devons agir », lance Mohamed, 24 ans. Ils donnent le meilleur d’eux-mêmes et s’impliquent dans toutes les actions du Secours populaire.

Français, calcul et même informatique. Les adolescents sont avides des savoirs dispensés par les bénévoles.

Français, calcul et même informatique. Les adolescents sont avides des savoirs dispensés par les bénévoles.


EN BREF :

41 000 mineurs étrangers isolés sont pris en charge par l’Aide sociale à l’enfance (Le Monde, 14.08.19). Plusieurs dizaines de milliers d’autres attendent d’être reconnus mineurs.

1315 jeunes ont été accueillis à la permanence pour les mineurs migrants isolés du SPF à Lyon, entre juin 2018 et juin 2019. Environ 70 bénévoles et 10 mineurs ou jeunes majeurs les reçoivent pour les accompagner dans leurs démarches administratives ou pour leur fournir de l’aide matérielle.

Mots-clés