Zones rurales : la face cachée de la pauvreté

En France, la pauvreté en milieu rural est une réalité diffuse, invisible, mais bien réelle. Avec son réseau de Solidaribus et d’antennes locales, le Secours populaire français agit au plus près des besoins et contribue à rompre l'isolement qui frappe les campagnes.

Les agriculteurs ne représentent que 7,4 % des habitants dans les campagnes, majoritairement peuplées d'ouvriers et d'employés.
Olivier Pasquiers

Dans l’ombre de la misère concentrée dans les banlieues défavorisées et des inégalités criantes de certaines villes-centres, la pauvreté en milieu rural est une réalité cachée, opaque, plus diffuse qui exige un fort engagement des acteurs locaux pour la détecter et la combattre – ses causes et sa répartition étant complexes. Les zones rurales isolées sont celles où le niveau de vie médian est le moins élevé (1 495 euros par mois). Parmi les personnes pauvres, on rencontre comparativement davantage de retraités disposant de faibles pensions et des personnes en situation de handicap, allocataires de l’AAH (allocation adulte handicapé) ou du minimum invalidité.

Le taux de pauvreté monétaire moyen dans l’espace rural en 2006 est de 13,7 %, contre 11,3 % dans l’espace urbain. Les ruraux sont donc en moyenne ‘plus souvent pauvres’.

Pauvreté, précarité, solidarité en milieu rural, rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) et du Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux, 2009.

Dans certaines zones rurales, notamment dans le nord et le sud du pays, où sévit un taux de chômage élevé, des familles monoparentales et des allocataires du RSA sont très présents. Depuis 2000, cette carte de France de la pauvreté rurale a peu évolué. La pauvreté se concentre dans des poches assez résistantes qui peuvent atteindre localement  des taux proches de 30 % pour certaines zones viticoles ou maraîchères, soit le double de la moyenne nationale (14,3 % en 2015, selon les estimations de l’Insee). Dans certaines régions comme en Auvergne ou en Limousin, elle est bien plus fréquente en moyenne qu’en milieu urbain. Le rural creusois est particulièrement concerné : un habitant sur cinq y vit sous le seuil de pauvreté (Insee).

Les permanences mobiles du SPF

Présent sur le terrain avec ses antennes locales et son réseau de 18 Solidaribus, le SPF mène des actions auprès de ces personnes qui subissent sans se manifester de très mauvaises conditions de vie et parfois sombrent dans l'isolement. À multiples facettes, cette pauvreté rurale touche aussi de jeunes adultes et des familles avec enfants à faibles revenus d’activité, qui occupent des emplois sous-qualifiés.

À la campagne, au-delà de la population agricole, la précarité économique concerne une population composite : les ménages appartenant aux catégories sociales les plus modestes, en particulier les ouvriers et les retraités, y sont plus nettement représentés.

Alexandre Pagès, sociologue à l’université de Franche-Comté et auteur de La Pauvreté en milieu rural.

Caractérisé avant tout par une population ouvrière (31,5 % de l’emploi rural) et de petits employés (27,1nbsp;%), proportionnellement plus nombreux qu’au niveau national, le milieu rural n’est donc pas ce que l’on croit – seulement 7,4 % d'agriculteurs.

Le taux de chômage est très variable selon les configurations locales, mais la part des femmes concernées ou occupant des emplois précaires et à temps partiel est plus importante dans les zones rurales (selon le Haut Conseil à l'égalité entre les hommes et les femmes) : elles représentent 53 % des demandeurs d’emploi (51 % au niveau national) et 39 % des femmes salariées le sont à temps partiel (29 % au niveau national).

Isolement géographique et repli social

La part des prestations sociales dans les revenus des ruraux démunis est moins élevée que pour l’ensemble de la population en situation de pauvreté, ce qui s'explique probablement par un moindre accès à leurs droits – en particulier aux minima sociaux et aux allocations logement.

Il existe d'importants besoins en milieu rural (précarité énergétique, manque d'accès aux loisirs, aux vacances), mais ils ne s’expriment pas de la même manière : il y est plus délicat de dire ses difficultés.

Corinne Makowski, secrétaire nationale au SPF, chargée de la solidarité dans le monde.

Dans bien des cas, l’isolement géographique se double d’un repli social renforcé par la dévitalisation de certains territoires ruraux et la peur du qu’en-dira-t-on (voir encadré).

Certaines personnes bénéficient de solidarités familiales ou n’ont pas le sentiment d’être isolées. D’autres, au contraire, se replient sur leur espace domestique, en limitant les contacts avec l’extérieur de peur de se voir coller une étiquette. Parfois, elles attendent avant d’entreprendre des démarches administratives et de solliciter un accompagnement social.

Alexandre Pagès, sociologue à l’université de Franche-Comté et auteur de La Pauvreté en milieu rural.

Le repérage des situations critiques (problèmes de santé, de handicap mêlés à des difficultés matérielles) nécessite, selon lui, « un bon maillage associatif et des collaborations entre les travailleurs sociaux et les professionnels de santé ».

Marianne Berthod, coauteur du rapport de l’IGAS, précise que : « Le milieu rural est bien pourvu dans les secteurs publics fondamentaux comme l’école. Les choses bougent (assises des territoires ruraux, maisons de santé,…), mais les services publics sociaux (crèches, services de formation professionnelle, d’aide à la recherche d’emploi) sont dans une situation critique. »

Malgré l'implantation d'antennes délocalisées (en particulier celles des conseils départementaux), certaines permanences sociales ont réduit leurs horaires d'ouverture, d'autres ont même fermé, remplacées par des services en ligne.

Une situation critique

Or, peu d’endroits proposent des formations au numérique en milieu rural. En raison de la diminution du nombre d'agriculteurs, la Mutualité sociale agricole (MSA) a moins de travailleurs sociaux sur le terrain, alors qu'elle pouvait localement déployer une politique sociale très active. Les assistantes sociales qui partent à la retraite ne sont pas systématiquement remplacées et le passage du lien avec les personnes aidées n’est pas toujours assuré.

Face à ce risque de dématérialisation des aides sociales, « les accueils sociaux doivent être décentralisés, notamment dans les zones rurales de faible intensité afin d’offrir des espaces d’accueil physique de proximité, permettant si besoin l’anonymat », alertent dix associations présentes sur le terrain.

Les Solidaribus du Secours populaire sillonnent les zones rurales à la rencontre des familles isolées.

Les Solidaribus
du Secours populaire
sillonnent les zones rurales
à la rencontre des familles isolées.

 

 

 

Dans les 18 antennes locales du SPF de la Haute-Vienne et sur le parcours de son Solidaribus, les bénévoles entretiennent une relation de confiance avec les personnes accueillies. Lors de la tournée du mercredi 24 mai, elles sont reçues à l’intérieur du bus par Josette, retraitée bénévole. Elle se renseigne sur leurs besoins, notamment en matière de santé.

Relations de confiance à Saint-Paul

Arrivé le premier, quelques minutes après l’arrêt du bus à Saint-Paul vers 14 h 30, René (prénom changé à la demande de l'intéressé), allocataire de l’AAH, a rapporté les justificatifs demandés deux fois par an et s’acquitte du prix symbolique de son panier. Casquette Liebherr sur la tête, ce petit homme de 60 ans, qui vit chez sa mère avec son frère, n’est jamais à court d’anecdotes : « Cela fait du bien de discuter ! »

Très vite, il confie ses problèmes familiaux faits de tracas du quotidien et de conflits qui s'enveniment. À l’arrière, « sa partie », Philippe, épicier-chauffeur bénévole, prépare les paniers comprenant des féculents, des produits frais stockés dans un réfrigérateur et d’hygiène, en s’adaptant au mieux aux préférences de chacun. Rassemblés à l’avant du bus, livres, vêtements apportés sur commande et DVD peuvent compléter cette aide alimentaire.

René repart avec son colis et un livre pour sa mère. Il tire un bout de ficelle de sa poche, attache son paquet sur un cabas rafistolé et se met en route, revigoré : « Je tombe bien quand je viens là. Allez bon retour : à la prochaine ! » Avant de s’éloigner, il reconnaît et salue Josée (prénom changé à la demande de l'intéressée), la deuxième personne attendue à Saint-Paul : une retraitée qui vit avec son conjoint, allocataire de l’Allocation adulte handicapé, à Aureil, un village d’environ 900 habitants situé à 8 km.

Des tournées indispensable

Cette tournée mensuelle d’une centaine de kilomètres parcourus en neuf heures s’arrête dans quatre communes et aide neuf familles, soit quatorze personnes. « Certaines vont à un autre arrêt pour ne pas se faire remarquer des voisins », souligne Josette. Sur le parcours, deux nouveaux se sont présentés. « On prévoit toujours des colis de dépannage », explique Philippe.

Animé par une équipe d’une vingtaine de bénévoles, le Solidaribus du SPF de la Haute-Vienne, qui va avoir 10 ans en 2018, circule le mardi et le jeudi. En 2016, il a desservi 24 communes avec des trajets bien définis connus des mairies.

L’antenne locale d’Aixe-sur-Vienne, bourg de 5 700 habitants à la périphérie de Limoges, propose toutes les actions du SPF (vacances, loisirs, santé…) aux personnes qui viennent d’abord pour l’aide alimentaire (un panier complet pour une personne coûte un euro). Chaque mercredi après-midi, cinq ou six bénévoles reçoivent entre 26 et 40 familles résidant à Aixe, dans les bourgs alentour ou les villages voisins, dont une dizaine de familles de gens du voyage qui logent en caravane sur leur terrain.

La pauvreté rurale touche aussi les jeunes adultes et des familles avec enfants à faibles revenus d’activité, qui occupent des emplois sous-qualifiés

La pauvreté rurale
touche aussi les jeunes adultes
et des familles avec enfants
à faibles revenus d’activité,
qui occupent des emplois sous-qualifiés

 

 

 

Problème de mobilité

Dans un climat de confiance, les bénévoles font le point avec les personnes accueillies sur leur santé et leurs problèmes – ils peuvent leur proposer un bilan au pôle santé du siège du SPF de la Haute-Vienne, situé à Limoges. « Maintenant que la distribution est étalée de 14 à 17 heures, on a plus de temps pour échanger avec eux. J’aime bien leur demander ce dont ils ont besoin », confirme Robert, le responsable de cette antenne aménagée dans une maison de plusieurs étages.

Sur commande, on y trouve des vêtements exposés sur cintre dans l’espace vestiaire, des jouets, des livres, des casseroles et même de l’électroménager récupérés au siège à Limoges. L'antenne aide environ 140 personnes, majoritairement au RSA ou retraitées. Une agricultrice qui a des chevaux en pension fait partie des personnes aidées, lesquelles sont parfois orientées par les assistantes sociales.

Pour répondre aux problématiques de la mobilité et de la vulnérabilité énergétique, l’équipe composée d’une dizaine de bénévoles propose des solutions sur mesure : deux microcrédits pour acheter un véhicule (dont l’un pour un retraité de 70 ans habitant l’un des villages limitrophes) et des avances de factures EDF. « On règle la somme et on établit ensemble un échéancier, précise Robert. On a toujours été remboursés. »

Une demande qui explose

De nombreuses fédérations du SPF gèrent des antennes locales, comme dans l’Orne où fonctionnent dix antennes installées dans des bourgs. « Dans celle de Vimoutiers [environ 4 000 habitants], on est passé, en deux ans, de 70 à plus de 240 familles accueillies. Cela demande beaucoup d’investissement, mais dès que l’on est implanté, on démultiplie la solidarité », témoigne Marie Viel, secrétaire générale de la Fédération de l’Orne. Et les bénévoles viennent toujours en renfort pour animer une antenne qui s’agrandit.

La Fédération de l’Indre réalise tous les deux mois un portage à domicile de colis alimentaires auprès de personnes isolées qui ne peuvent se déplacer. « Ces familles nous sont signalées par les assistantes sociales qui ont réalisé au préalable l’évaluation financière et sociale. Soutenues pendant un an, elles s’acquittent d’une participation financière », explique Françoise, bénévole chargée de ce portage.

Ce dernier concerne six personnes seules (dont un retraité à Palluau-sur-Indre, un village situé à 36 km au nord-est de Châteauroux) et 26 familles, dont 12 femmes seules avec enfants. Ces familles, qui de plus en plus ont fait le choix de s’installer à la campagne pour les loyers moins chers, se retrouvent vite en difficulté pour payer leurs factures d’énergie.

La force du SPF est liée à sa décentralisation. L’objectif est d’être au plus près des besoins, avec le maillage territorial des 80 000 bénévoles-collecteurs. C’est important d’être identifié (lors de collectes, d’événements locaux…), de trouver des relais et d’aller vers les personnes les plus isolées.

Corinne Makowski, secrétaire nationale au SPF, chargée de la solidarité en France et dans le monde.

 

Solidaribus de Lozère, sur tous les terrains de la pauvreté

Le Solidaribus du SPF de Lozère va, depuis février, à la rencontre des 580 habitants de Villefort et de ses hameaux, situés au pied du mont Lozère et du parc des Cévennes. « L’idée est de se rapprocher de la population avec tous les stratagèmes possibles. Les élus ont attiré notre attention sur le problème de la mobilité. D’où ce service itinérant qui propose des colis alimentaires », souligne Jean-Pierre Kircher, le secrétaire général du SPF de Lozère. Véritable permanence mobile du SPF dans ce département majoritairement rural, le Solidaribus se rend tous les quinze jours sur le marché de Villefort.

Présent dès 9 heures, il reste une heure et demie sur ce marché, qui offre une vitrine pour faire connaître les actions du SPF et collecter des dons avant de rejoindre les hameaux aux alentours. En moyenne, chaque tournée touche une trentaine de personnes. « Cette configuration géographique, démographique et urbanistique est très particulière, avec une population vieillissante, qui a d’énormes difficultés à venir à notre rencontre. Il faut déployer des moyens colossaux pour nouer un contact qui permettrait de proposer toutes les aides du SPF », analyse Jean-Pierre.

 

Adapté aux routes étroites de cette zone montagneuse, le petit fourgon flanqué du logo du SPF permet de distribuer de l’aide et d’être à l’écoute des personnes qui peuvent être accueillies, en toute discrétion, à l’intérieur du bus. En milieu rural, la pauvreté reste cachée de peur de s'exposer à la vue de tous – personne ne passe inaperçu. « Nous commençons à mesurer cette situation et à mieux cerner d’où viennent ces personnes et comment les accompagner en adaptant la tournée », explique Jean-Pierre. L’objectif reste le même : « Aller beaucoup plus à leur rencontre sur le territoire où elles se trouvent. »

Fichiers

Liens