Liban : Après l’explosion, Elham reprend le fil de sa vie

Il y a six mois, le 4 août 2020, une terrible explosion dévastait une partie de la ville de Beyrouth et venait aggraver une situation déjà catastrophique. Le Liban, en prise avec la pire crise économique de son histoire, doit de surcroît faire face à une crise politique, financière et sanitaire. Depuis le drame, les équipes de DPNA, le partenaire du Secours populaire au Liban, n’a jamais relâché son aide à la population. Elham Keram, dont l’appartement a été sinistré lors de l’explosion, n’oubliera jamais sa rencontre avec les volontaires de cette association.

Elham Karam chez elle, effectuant de petits travaux de couture qui lui permettent de gagner "de l'argent de poche".
Antony Bou Rached (DPNA / SPF)

Elham Karam, 61 ans, comme tous les Beyrouthins, se souvient exactement de ce qu’elle a fait la journée du 4 août 2020 avant que, vers 18h00, le port de Beyrouth n’explose et que la vie ne bascule. 

« J’étais avec mon frère, j’ai fait la cuisine et nous avons déjeuné. C’était une journée très calme, une journée comme les autres, se remémore-t-elle. L’après-midi, nous avons pris notre café au balcon et c’est là que nous avons commencé à entendre des détonations comme des coups de fusil, ainsi que le bruit assourdissant d’avions qui passaient dans le ciel. Puis, brusquement, il y a eu une grande explosion... ». La voix posée d’Elham se précipite alors : « Nous n’avons pas pu nous réfugier dans l’appartement car tout a été instantanément détruit : les vitres volaient, les portes étaient éventrées. C’était tellement violent qu’on a cru que l’explosion venait de mon appartement même, on n’imaginait pas qu’elle avait touché tout le monde. Quelques minutes plus tard, on a réalisé l’ampleur de la catastrophe. » 

« J’ai besoin d’aide car tout a été détruit. »

L’ampleur de la catastrophe, les chiffres qui s’égrènent bientôt en témoignent : 200 morts, 6 500 blessés et près de 300 000 sans-abris. Quelques heures après la double explosion du port de Beyrouth, provoquée par l’inflammation de 2750 tonnes de nitrate d’ammonium, les équipes de DPNA (Association pour le Développement de l’Homme et de la Nature), partenaire du Secours populaire au Liban, se rendent sur place. Les premières journées sont consacrées aux gestes élémentaires d’urgence : offrir à boire et à manger, mettre à l’abri, soutenir moralement, acheminer les blessés vers les hôpitaux – en un mot, porter secours. Puis, quelques jours après le drame, 300 jeunes volontaires de DPNA sillonnent les rues de la capitale meurtrie afin de reconstruire ce qui peut être reconstruit ; ils les sillonnent encore aujourd’hui.

Leur chemin les conduit jusque chez Elham, dans le quartier d’Achrafieh, qui jouxte le port. Elle habite un appartement dans une maison ancienne de la rue Rmeile ; dans un autre appartement de la bâtisse résident ses frères. « C’était un jour, je me sentais fatiguée, j’étais sur mon balcon et j’ai vu un groupe de DPNA passer dans la rue. Ils m’ont saluée et m’ont demandé : « Avez-vous besoin de quelque chose ? ». J’ai répondu « Oui, j’ai besoin d’aide, car tout a été détruit. » Ils sont venus chez moi, ont constaté l’ampleur des dégâts et ont commencé à m’aider. Ils ont fait un vrai chantier ! Ils ont réparé les abat-jours, les monoblocs de climatisation, les menuiseries en aluminium, les fenêtres, les portes et les murs et ont refait les peintures. Ils ont aussi réparé la grande porte du hall d’entrée. Et ils ont été si gentils et prévenants ! »

L’espoir, au Liban, est devenu denrée rare

Houssam Youness, chef de projet à DPNA, souligne l’importance que revêt la remise en état des logements : « Il s’agit d’une réponse à un besoin humanitaire urgent : celui d’habiter un lieu de vie digne et sûr. Garantir le maintien du bien-être des personnes sinistrées, c’est contribuer à faire renaître l’espoir. » L’espoir, au Liban, est devenu denrée rare : la terrible explosion du 4 août s’est ajoutée à un contexte de crise sanitaire, politique et économique extrêmes. Comme le résume Elham, l’explosion du port de Beyrouth s’est invitée telle une catastrophe dans la catastrophe : « Le plus dur c’est que, quand on se réveille de ce cauchemar, on se rend compte que le cauchemar continue : il faut tout réparer, et cela sans argent, sans travail, sans salaire… Comment faire ? »

Six mois après le drame, le pays est au bord de la catastrophe humanitaire. Selon le FMI, le PIB du pays a chuté de 25% en 2020 et les prix ont bondi de 144%, tandis que la livre libanaise a perdu 80% de sa valeur face au dollar américain. 50% de la population libanaise se trouve désormais sous le seuil de pauvreté, quel que soit son niveau d’éducation. 

« J’étais employée de banque depuis 31 ans mais, malheureusement, l’année dernière tout le personnel a été mis à la porte. Je suis à présent sans travail, témoigne Elham. Dans la journée, j’essaie d’occuper mon temps à faire de la cuisine et de la couture. Je fais des masques par exemple. Cela me permet de me faire de l’argent de poche. Mais c’est douloureux car je suis sans travail et j’ai dépensé tout l’argent que j’avais pu mettre de côté. J’essaie de travailler autant que je peux et je m’en sors un peu. Je sais qu’il y a bien pire que moi… »

Liban : Après l’explosion, Elham reprend le fil de sa vie

Quelques jours après l'explosion, les volontaires de DPNA sont à pied d'oeuvre pour aider à la reconstruction des logements détruits. ©Patrick Baz / SPF ​

Des besoins qui demeurent immenses

Depuis l’explosion qui a ravagé la capitale libanaise, les équipes de DPNA, avec le soutien du Secours populaire, n’ont pas compté leurs efforts. Plus de cent logements ont ainsi pu être réhabilités, ainsi que quelques bâtiments collectifs tels la caserne des pompiers de Karantina et le Conservatoire de musique de Beyrouth. Et, parallèlement, l’association libanaise continue de soutenir sur le plan alimentaire des milliers de citoyens qui ne parviennent plus à subvenir à leurs besoins. 

Ces besoins demeurent immenses : des centaines de logements en attente d’être réhabilités ont été recensés par DPNA, ainsi qu’une multitude de petites échoppes ou des structures collectives, comme par exemple des centres d’accueil pour personnes handicapées. Pour accompagner son partenaire DPNA, le Secours populaire sait pouvoir compter sur la générosité de ses donateurs (400 000 euros ont été débloqués depuis l’explosion) ainsi que les fonds que lui confie le Centre de crise et de soutien du Ministère des Affaires étrangères ainsi que le Conseil régional d’Île-de-France. 

« Vous avez été à côté de nous comme des frères, comme des sœurs. »

« Après une telle explosion, il faudrait trouver le courage de se sentir mieux, être reconnaissant d’être encore vivant. Mais c’est difficile. Ça a laissé une tâche dans nos cœurs. Je pense que psychiquement, nous n’avons pas encore absorbé ce qui s’est passé. Ces six mois ont été épuisants car nous les avons passés à travailler et à reconstruire nos logements… nous n’avons pas pu sortir de ce choc ». Elham, tandis qu’elle évoque les séquelles du drame, fixe, absente, les fissures sur les murs de son appartement, stigmates d’une blessure qui peine à se refermer. Puis son regard s’en détourne et s’anime à nouveau : « Je vous remercie beaucoup car vous avez été à côté de nous comme des frères, comme des sœurs. J’ai ressenti que vous étiez avec moi comme une famille. J’aimerais tant vivre de mon salaire. C’était difficile pour moi de demander ! Mais grâce à vous, votre honnêteté et votre générosité, j’ai senti que j’étais entourée et cela m’a beaucoup apaisée. »

Au moment où Elham nous confie avoir trouvé une paix fragile, un répit dans la tourmente, une autre explosion se déroule. C’est une explosion populaire qui embrase Tripoli en cette fin janvier 2021. Le confinement décrété le 14 janvier a rendu le quotidien impossible pour les dizaines de milliers de travailleurs journaliers qui vivent dans la seconde, et la plus pauvre, ville du Liban. Ces émeutes de la faim secouent un pays au bord de la crise humanitaire. Le Secours populaire se prépare à accompagner son partenaire DPNA également sur ce nouveau front, dans tout le pays : il y a urgence à délivrer des soutiens alimentaires et à fournir de petits travaux rémunérés pour la population - des « cash for work ». Il y a urgence à déployer cette solidarité qui, née dans l’urgence, saura demeurer auprès des victimes. Il y a tant d’Elham, encore, à secourir.

Liban : Après l’explosion, Elham reprend le fil de sa vie

Elham Karam devant son appartement réhabilité par DPNA, dans le quartier de Achrafieh, qui jouxte le port de Beyrouth. ©Antony Bou Rached (DPNA / SPF) ​

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