Crise sanitaire, crise sociale : le tsunami de la faim

Avec l’urgence sanitaire, un véritable « tsunami » de la faim s’est abattu sur des millions de personnes qui d’ordinaire maintiennent tant bien que mal leur tête hors de l’eau. Les bénévoles du Secours populaire ont aidé 1,27 million de personnes, depuis la mi-mars, dont 45 % de nouvelles demandes. Des chiffres violents, à la mesure de la détresse de ces familles. 

Depuis le début du confinement, près d'une personne sur deux aidée par le Secours populaire en alimentaire n'était pas connu des bénévoles. Au total, l'association a fourni des colis d'urgence à 1,27 million de personnes.
Bruno Conty - SPF 95

« Début avril, une fois payé mes factures, je n’avais plus que 29 euros pour manger avec mes deux enfants », raconte Sandrine, qui travaille habituellement dans le nettoyage auprès de 4 employeurs. Elle a dû arrêter son CDD pour garder son fils cadet à la maison. « Qu’est-ce que l’on va devenir ? », s’inquiète l’une des très nombreuses personnes qui se rendent aux permanences du Secours populaire parce qu’elles ont faim et parce qu’elles ne savent pas de quoi demain sera fait. « Certains se couchent le ventre vide », explique un bénévole qui entend de nombreux témoignages, tous plus poignants les uns que les autres. « Un tel flot est totalement inédit, on fait tout notre possible », jure Jean-Louis Rolland, secrétaire général de la fédération de Charente-Maritime.

Personne ne peut oublier le regard de quelqu’un qui souffre de la faim. Une grosse inquiétude y transparaît. Et si sa demande était refusée ? Le doute lui resserre aussi la bouche, nerveusement. « Depuis une bonne année, nous recevions de plus en plus de gens qui n’avaient pas mangé, ce qui était déjà anormal. Mais, depuis la mi-mars, les situations que nous rencontrons dépassent l’entendement », prévient Sonia Serra, secrétaire générale de la fédération des Bouches-du-Rhône et membre de l’association depuis plus de trois décennies...

L'antenne de Grigny, dans l'Essonne, a organisé une distribution alimentaire mobile pour les familles et les personnes en détresse.

L'antenne de Grigny, dans l'Essonne, a organisé une distribution alimentaire mobile pour les familles et les personnes en détresse.

« C’est une épreuve », raconte Gérard, à la retraite après avoir livré pendant 46 ans des carcasses de viandes. « Tant qu’on a pu tenir, on a tenu. Le matin, on a mangé nos derniers morceaux de pains qui avaient été congelés. Il n’y avait plus rien dans les tiroirs, ni plus rien au frais ». D’habitude, entre sa retraite « qui frise les 1000 euros » et le petit salaire de secrétaire de sa femme, ils vivent correctement dans les quartiers Nord de la cité phocéenne, « en ne faisait surtout pas de folies », « pas de voyages ». Fin avril, avec la chute de revenus liée au chômage partiel, Gérard a dû venir au Secours populaire pour la première fois de sa vie, « la gorge nouée ».

Ce « tsunami » de la faim – comme le qualifie Henriette Steinberg, secrétaire nationale du Secours populaire –, les bénévoles l’ont senti venir dès l’annonce du confinement. Et, dès les premiers jours, les permanences ont été « presque débordées », comme le dit Sami, qui tient celle de la rue Bonaparte sur le port de Nice : « Malgré tout, nous faisons face, en ouvrant six jours sur sept. Et on ne ferme que lorsque plus personne ne fait la queue sur le trottoir. » Il a formé sur le tas l’équipe qui l’entoure. La dizaine de bénévoles qui se serrent les coudes et l’a rejoint au début du confinement. « Nous avons prévenu le ministre des Solidarités, le Premier ministre et le président de la République dès la mi-mars », remarque Henriette Steinberg.

Le révélateur d'une très large précarité

Dans chaque permanence, c’est l’affluence. Dans le 12e arrondissement de Marseille, l’accueil est passé de 80 familles la première semaine, à 170 familles hebdomadaires. Rue Bonaparte à Nice, le nombre de personnes dépanné a doublé, atteignant désormais les 300 par semaine. En Dordogne, les distributions de colis ont doublé. « Dans nos permanences, entre 25 et 50 % de personnes nouvelles ont demandé une aide alimentaire depuis la mi-mars. Et c’est une réalité dans tous les départements », alerte Henriette Steinberg (L’Humanite, 27.04.20). Pour rappel, le Secours populaire avait délivré des repas à 1,8 million de personnes l’année dernière, sur un total de 5 millions ayant reçu une aide alimentaire.

« C’est simple, tout ce que nous mangeons depuis la mi-mars, moi et mes deux adolescents, provient du Secours populaire et d’une association locale », relève Eric, cuisto qui vivait de petits contrats dans la restauration, à Nice, et qui a perçu son premier RSA en avril. Les associations alertent depuis des années sur l’accroissement de la précarité. En septembre 2019, le baromètre Ipsos / Secours populaire montrait que la situation des millions de personnes en bas de l’échelle des revenus (jusqu’à 1200€ par mois) avait connu une dégradation inédite pour tous leurs postes de dépenses (alimentation, logement, loisirs, etc.).

A Nice, l'équipe du 30 rue Bonaparte ouvre 6 jours sur 7. "On termine toujours 3 heures après l'heure théorique de fermeture", relève Sami, dans un sourire.

A Nice, l'équipe du 30 rue Bonaparte ouvre 6 jours sur 7. "On termine toujours 3 heures après l'heure théorique de fermeture", relève Sami, dans un sourire.

« Le confinement a été le révélateur de cette France de la précarité qui peut basculer à tout moment dans la misère », analyse Sami. Le baromètre Ipsos / Secours populaire montre depuis plus de dix ans qu’un gros tiers de la population est confrontée à cette situation. Un résultat cohérent avec l’enquête annuelle du ministère de la Santé et les analyses de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale. Depuis le confinement, les digues ont lâché. L’onde de choc provoquée par l’arrêt de l’activité économique a rendu la vie impossible à bien plus de gens que les 9,3 millions de personnes vivant au-dessous du seuil de pauvreté.

Le Secours populaire s’est souvent trouvé être, localement, la seule structure ouverte. La première semaine du confinement, les services publics étaient fermés pour la plupart. Nombre d’associations sont encore portes closes, principalement parce que leurs bénévoles, âgés, doivent se protéger en restant chez eux. À La Rochelle, ceux du Secours populaire ont apporté d’urgence des colis alimentaires aux résidents d’un foyer de jeunes travailleurs parce que les épiceries sociales du quartier étaient fermées. C’est le cas de « 80 à 90 % des épiceries sociales vers lesquelles les personnes précaires se tournaient », souligne pour sa part la fédération de Haute-Garonne. À cause du confinement, les personnes précaires ne peuvent accéder aux enseignes à bas prix et doivent se rabattre vers des magasins plus chers et subir, de toute façon, une hausse sensible des prix de détail.

Tous touchés: salariés, indépendants, étudiants, précaires

« On voit venir des gens qu’on ne connaissait pas ou des gens qu’on ne voyait plus parce que leur situation s’était stabilisée », observe Jean Stellittano, secrétaire national du Secours populaire. À 59 ans, Jean-Louis est artisan dans le bâtiment dans la région de Limoge. Il représente cette frange de la population qui viennent pour la première fois (France inter, 21.04.20) : « Je leur dois une fière chandelle parce que sinon, je pense que je n'aurais pas pu donner à manger à mon fils, et je peux vous garantir qu'un gamin de 17 ans, ça bouffe. Il ne fait pas semblant. » Sans aucune activité depuis la mi-mars, il fait face à des prélèvements de TVA et de l'Urssaf qu’il n’a pas pu reporter. Très vite, il constitue une demande de RSA et s’adresse à une assistante sociale, en attendant, qui l’oriente vers l’association.

À côté des autoentrepreneurs, la situation rencontrée dans les permanences s’explique par l’arrêt de secteurs entiers comme le tourisme, l’hôtellerie-restauration ou le BTP. Un nombre record de salariés est en chômage partiel : plus de 10 millions, soit plus d’un salarié du privé sur deux. Un dispositif qui permet de préserver l’emploi mais pas les revenus. Une baisse de 16 % est supportée par les travailleurs si bien que les petits salaires sont pris à la gorge et se rendent en masse aux distributions alimentaires. Les personnes aidées par le Secours populaire peuvent avoir été en CDD et viennent faire la jointure en attendant l'ouverture de leurs droits au chômage. Beaucoup, ont perdu leur travail d'appoint, d’intérim, saisonnier ou non déclaré grâce auquel ils gardaient la tête hors de l’eau.

Que ce soit dans les quartiers populaires ou à 60 km de Périgueux, "on assiste à un écroulement des situations rencontrées par les personnes précaires", s'alarme Christine Bernard, secrétaire générale du SPF de Dordogne.

Que ce soit dans les quartiers populaires ou à 60 km de Périgeux, "on assiste à un écroulement des situations rencontrées par les personnes précaires", s'alarme Christine Bernard, secrétaire générale du SPF de Dordogne.

Les personnes qui se déplacent peuvent être des retraités sans ressources, des migrants avec zéro euro de ressources, des intérimaires dont les contrats se sont arrêtés, des employés dont la période d’essai a été interrompue, les étudiants laissés en plan, la fin des petits contrats ou des mi-temps. « J’ai fait ma demande d’indemnités journalières au moment où je me suis arrêtée pour garder mon fils cadet. La CAF a mis un mois à me répondre. J’ai dû lui envoyer mes 42 fiches de paie des 12 derniers mois... J’attends. J’espère ne pas avoir encore à attendre un mois parce que je n’ai pas de ressource », relate Sandrine, mère célibataire de deux enfants, à Périgueux.

Sandrine n’est pas dans ce cas, mais beaucoup de mères célibataires sont contraintes d’avoir recours à l’aide associative parce que leur ancien conjoint, subitement sans ressources, n’a pas pu payer sa pension alimentaire. À Toulouse, Halima vit seule avec ses 4 enfants. Sa famille est affectée par la fermeture des cantines scolaires : « Depuis le coronavirus, mes enfants mangent plus faute de pouvoir sortir, bouger, et je suis obligée de faire le repas du midi alors je n’y arrive pas. »

Des collectifs locaux s'appuient sur le SPF

Si les soignants sont en première ligne de l’urgence sanitaire, les bénévoles sont sur le front de la crise humanitaire, soutenues par un fort élan de générosité populaire – tant en dons qu’en terme de bénévolat spontané – et par l’initiative de citoyens, réunis  dans des collectifs de quartiers. En Seine-et-Marne, le Secours populaire regarnit une partie de ses stocks alimentaires grâce à des collectes faites entre voisins et déposées dans ses locaux.

À Marseille, des collectifs d’enseignants se sont mis en place dans les quartiers les plus pauvres, au Nord et dans le centre-ville. « Là, c’est l’urgence de l’urgence, entre retard de loyer, facture d’électricité et placards vides », explique Marion, une institutrice qui travaille dans une classe d’intégration. Les collectifs ont recensé les besoins des familles, ouvert des cagnottes auprès de leurs amis et de leurs porches. Puis, se sont approchés des associations. « Nous avons des liens tout au long de l’année avec le Secours populaire et ses bénévoles. Nous les avons donc contacté », détaille Marion. Le Secours populaire leur fournit dix colis par semaine.

Les ressources des catégories populaires, des salariés en chômage partiel, des étudiants et des indépendants se sont effondrées à Grigny (Essonne), la ville la plus pauvre d'Ile-de-France, comme partout ailleurs.

Les ressources des catégories populaires, des salariés en chômage partiel, des étudiants et des indépendants se sont effondrées à Grigny (Essonne), la ville la plus pauvre d'Ile-de-France, comme partout ailleurs.

Dans un département rural comme la Dordogne, les bénévoles organisent  des tournées en solidaribus, une permanence mobile pour atteindre des gens qui n’ont, en fin de mois, même plus de quoi s’acheter une baguette. « Nous allons jusqu’à 60 km de Périgueux, indique Christine Bernard, secrétaire de la fédération du Secours populaire. J’ai vu dans un village une fille de 7 ans qui regardais des poivrons en conserve et demandant à sa mère si elle allait en avoir. Un peu après, un garçon a mangé une petite boite de chocolats. Sa mère l’a laissé faire : il n’avait pas mangé depuis la veille. » Durant leur tournée des villages, les bénévoles ressentent « une ambiance particulière, un sentiment d’angoisse ». Les gens sont sonnés.

De nombreuses associations signalent que la situation des plus précaires ne pourra pas s’améliorer après le confinement s’ils ne reçoivent pas d’aides supplémentaires (revalorisation des aides sociales, extension du RSA vers les jeunes de moins de 25 ans, annulation de loyer, emplois jeunes, etc.). L’emploi ne repartira pas rapidement et sa qualité risque d’être durablement dégradée. « J’ai hâte de retravailler dès que le déconfinement sera autorisé. Je vais faire toutes les heures de ménages possibles et imaginables », souffle Sandrine. Sa volonté de travailler n’est pas en cause.

"Les situations rencontrées sont très dures. Nous améliorons les colis ordinaires avec des chocolats festifs quand on peut", raconte Sami, qui salue le dévouement de l'équipe de bénévoles qu'il encadre.

"Les situations rencontrées sont très dures. Nous améliorons les colis ordinaires avec des chocolats festifs quand on peut", raconte Sami, qui salue le dévouement de l'équipe de bénévoles qu'il encadre.

Les associations aussi souffrent durant le confinement : leurs opérations de collecte sont au point mort alors qu’elles sont obligées d’acheter des quantités de denrées hors normes, qui n’avaient, par définition, pas été budgétées. L’État a fini par débloquer une aide alimentaire de 39 millions d’euros. Or, le Secours populaire estime entre 2 et 3 millions le nombre de personnes supplémentaires qui ne peuvent pas manger à leur faim.

L’aide annoncée représente « à peine 1 à 2 euros par personne dans le besoin, c’est ridicule !, relève Henriette Steinberg au nom de l’association (L’Humanité, 24.04.20). Alors, on demande au gouvernement de réfléchir à de vraies mesures d’urgence, pour que la faim, doublée d’un sentiment de mépris et d’abandon, ne pousse pas les gens dans les rues. » Par contraste, l’aide apportée jusqu’à début mai par le Secours populaire représente l’équivalent de 315 millions d’euros, selon l’évaluation de l’association, sur la base d’un montant minima évalué à 5 euros par jour et personne pour se nourrir et se procurer des produits d’hygiène.  

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