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Qu’est-ce qui fait courir les bénévoles ?
 
 

Où va-t-on pour faire du bénévolat en France ?

Dans les associations, bien sûr ! En effet, sur les 13 millions de bénévoles * que compterait le pays, 11 millions sont engagés dans le monde associatif (les autres sont dans des structures différentes comme des mairies, des hôpitaux ou même des entreprises). Contrairement à une idée largement répandue, l’humanitaire n’est pas le domaine qui attire le plus : il est dépassé par le sport, la culture et les loisirs. Mais c’est une valeur bien cotée et qui intéresse de plus en plus le grand public. Alors, malgré ces chiffres encourageants, les associations subissent-elles une « crise du bénévolat » ?
« Pour la plupart des organisations, cette “ crise ” dont on a parlé il y a quelques années signifie qu’elles ont des difficultés à trouver de nouveaux responsables pour leurs équipes et pas forcément qu’elles ont du mal à trouver des bénévoles, analyse Joëlle Bottalico, responsable de l’Institut de formation du Secours populaire. Mais toutes les associations doivent réfléchir au moyen de mieux accueillir et d’accompagner les personnes qui s’engagent dans de nouvelles formes de bénévolat. »

Les raisons et les manières de s’engager ont-elles donc tant évolué depuis le vote de la loi de 1901 ? Il faut avouer que le débat fait rage parmi les intellectuels qui observent le milieu associatif. Certains, comme le sociologue Jacques Ion, diagnostiquent la fin du militantisme et le passage à un « engagement distancié ». Pour Dan Ferrand-Bechmann **, sociologue elle aussi, l’engagement serait devenu « individualiste et solidaire avec un zeste d’égoïsme ». C’est encore un sociologue, Jean-Pierre Worms ** (voir rubrique Parole d’expert), qui dresse de façon volontairement caricaturale deux portraits : le militant soumis aveuglément à la discipline de son organisation, et le bénévole, engagé ponctuellement pour satisfaire ses aspirations personnelles. Le premier incarne l’archaïsme et le second, la modernité. Sans prendre parti, il relève que l’opposition entre anciens et modernes est l’argument de fond d’une théorie de l’inversion du « rapport de l’individu au collectif ». Il reste à démontrer que la valorisation de l’individualisme dans notre société conduit effectivement à un désinvestissement des formes traditionnelles d’actions collectives comme l’adhésion à une association. Mais elle fait sans doute partie des raisons de l’apparition d’une demande de participations nouvelles et moins contraignantes.

Pour d’autres auteurs, comme la politologue Annie Collovald, il n’y a aucune raison de conclure à la mort du militantisme parce que l’on remarque l’apparition de nouvelles formes d’engagement. L’adhésion à une association s’est toujours faite à des degrés divers et les militants purs et durs coexistent avec les dilettantes dans les mêmes organisations depuis le vote de la loi de 1901. C’est ce que relève notamment l’historienne Axelle Brodiez *** qui observe la cohabitation au sein du Secours populaire de bénévoles très engagés et d’autres plus « distanciés » même pendant les années 1950. Sans nier des évolutions dans les pratiques (recherche de plus de lien social et moins de sens politique, appartenance à plusieurs associations, etc.), le schéma binaire militant contre bénévole appartient plus à une représentation partisane qu’à une rupture observable historiquement. De même, morale individuelle et morale collective ne sont pas des ensembles de valeurs qui s’opposent mais qui coexistent, parfois conflictuellement, au sein d’un groupe ou même d’un individu.

Valeurs actuelles

Quelles sont les raisons qui font que l’on devient membre d’une association ? De leur côté, les organisations du domaine social (humanitaire, solidarité internationale, jeunesse, santé et secourisme) mettent en avant l’adhésion à une cause, le sentiment d’être utile, l’appartenance à une équipe, une expérience valorisante ou encore la possibilité de voir concrètement le résultat de son action. Du côté des bénévoles (selon l’enquête Insee de 2002 précédemment citée), les motivations sont affichées dans un ordre presque inverse : être utile à la société et faire quelque chose pour les autres, rencontrer d’autres personnes, s’épanouir, défendre une cause, pratiquer un sport, etc. Pour certains, la motivation principale peut même être plus prosaïque : recherche de relations sociales, substitut à l’emploi pour les chômeurs ou les retraités, moyen d’échapper à l’ennui… Contradiction ? Pas vraiment : l’adhésion d’individus au projet collectif de l’association nécessite du temps. Il faut apprendre à se connaître pour s’apprécier… ou parfois pour se séparer. Il arrive aussi qu’on choisisse son organisation selon l’image qu’on s’en est faite. Par exemple, il n’est pas rare d’entendre des bénévoles avouer qu’ils ont rejoint le Secours populaire avant tout parce qu’il est « non confessionnel ». Cela ne les empêche pas d’y côtoyer ensuite des croyants, des agnostiques et des athées. Pour durer, une association doit aussi fidéliser ses adhérents.

En France, la plupart ne fonctionnent qu’avec un « noyau dur » de cinq ou six personnes et d’ailleurs, toujours selon l’enquête de l’Insee de 2002, un tiers seulement des bénévoles recensés seraient « actifs réguliers », c’est-à-dire qu’ils consacrent plus de trente heures par mois à la cause. Mais, à côté du souci permanent du renouvellement de ce « noyau dur », les humanitaires doivent faire face à de nouvelles pressions : une hausse des demandes d’aides et du nombre de leurs bénéficiaires, et une nécessaire professionnalisation liée à des obligations légales ou administratives de plus en plus nombreuses. « On associe souvent l’engagement et le temps de présence dans les locaux, analyse Joëlle Bottalico. Les associations ont la responsabilité de mener une réflexion pour permettre à des personnes qui sont en activité, par exemple, de s’engager en fonction de leurs disponibilités. Leur engagement a autant de valeur que celui d’une personne qui a beaucoup de temps libre. »

La demande existe et est surtout identifiée parmi les catégories socio-professionnelles moyennes ou supérieures, peut-être parce qu’elles ont plus de liberté dans la gestion de leur emploi du temps (même chargé) qu’un ouvrier ou un employé. De leur côté, les associations recherchent de plus en plus des compétences très pointues dans le domaine de la communication, des ressources humaines, du conseil juridique ou des nouvelles technologies. La première rencontre – comme en organise Passerelles et Compétences (voir reportage p. 17) – se fait plus facilement sur une mission ponctuelle que sur une adhésion. C’est à l’association de séduire et de fidéliser ensuite. C’est aussi au professionnel de s’habituer à un mode de fonctionnement différent de son milieu de travail. En faisant adhérer à un projet commun, la pratique bénévole bouscule les hiérarchies sociales. Plein d’espoir, le père de la loi de 1901, Waldeck-Rousseau voulait d’ailleurs que les associations « rapprochent les hommes (…) et substituent à l’égoïsme individuel la loi féconde de la fraternité ». Par leur nature même, les associations sont donc peut-être de bons remèdes à l’égocentrisme qui gagne la société.


* Il s’agit d’une extrapolation à partir des résultats de l’enquête sur le bénévolat de l’Insee de 2002.
** Voir l’enquête 2006 du Cerphi sur la France bénévole sur www.cerphi.org.
*** Auteure de Le Secours populaire français 1945-2000 (Presses de Sciences Po, 2006).

Mise à jour le 12/10/2006

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